‹ La baie de CadixChapitre 3 sur 6 · SAN LUCAR DU BAHUAMEUA. 2U · texte numérisé non relu

SAN LUCAR DU BAHUAMEUA. 2U

arrive brusquement à la région des sables, c'est une douce surprise pour le promeneur égaré que de se trouver à Fimproviste au bord de quelque navaso bien vert. On y sent avec plus de charme la supériorité de l'homme sur cette nature qui, même dans les lieux en apparence les plus stériles, a toujours quelque trésor caché qu'elle ne sait pas lui refuser.

Une jolie route plantée d'arbres mène de Bonanza à San Lucar : c'est par cette route que nous y revenons.

Les églises de San Lucar, la plupart chapelles d'anciens couvents, sont d'une architecture assez imposante, celle de Santo Domingo garde encore les tombeaux de quelques-uns des Guzman.

La citadelle récemment restaurée avec simplicité, faute d'argent peut-être pour la gâter, est devenue une humble caserne ; ses tours massives ont de la grandeur à distance.

Le palais du marquis de Villafranca, qui porte dignement le beau titre de duc de Medina Sidonia, a d'admirables jardins en terrasses, qui peuvent en faire avec le temps une des belles résidences du midi de l'Espagne; la nature lui a donné une situation unique, une vue incomparable. De toutes ses fenêtres, le duc de Medina Sidonia voit, par delà le fleuve , cet admirable coto de Dona Ana, qui est une des perles de sa couronne ducale. A lui d'achever l'œuvre; les Guzman ont fait dans leur vie des choses plus difficiles que celle-là.

M. le duc de Montpensier a aussi son palais de San Lucar, dont il serait assez difficile de faire l'histoire; rien ne ferait mieux voir cependant les mille ressources de

son esprit et la rare fécondité de son imagination. Il y a à San Lucar d'agréables coteaux, où rien ne serait plus simple que de bâtir un palais grand comme le Louvre ou l'Escurial. Pendant que le prince cherchait, chacun se disait : Je ne sais où l'Infante mettra son palais, mais voilà où je bâtirais le mien. Mais M. le duc de Montpensier est de son siècle, il sait qu'on ne bâtit plus pour ses arrière-neveux, et il aime à jouir de son œuvre. Dès qu'il eut trouvé le point d'où l'on voyait en même temps les champs et la ville, le fleuve et la mer, il résolut d'y établir cette tente, que les princes, surtout les princes exilés , ne doivent poser que pour un jour. 11 y avait là un ancien collège, un couvent en ruines, un hospice d'incurables, tout un groupe de maisons. Le prince acheta d'abord le collège, s'y établit en se serrant un peu, et de là étendit l'horizon de son domaine, à mesure que s'étendait celui de sa pensée, et finit par acheter tout ce qui l'entourait; et, là démolissant, ici relevant et réparant, ailleurs plantant ou semant, il se trouva, un beau matin, dans un palais charmant, environné de jardins pittoresques, où les arbres avaient poussé aussi rapidement que les murailles et par le même procédé , c'est-à-dire en les choisissant déjà grands. Grâce à ce système d'adoption, merveilleusement approprié au site et au climat, le prince a pu se croire parfois en Orient. Son palais a l'aspect étrange et l'irrégulière beauté des habitations de ce pays des génies. Là où il y a quelques années on ne voyait que des maisons fort ordinaires avec une demi-douzaine de maigres oliviers, deux ou trois figuiers, des orangers

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étiolés , on a vu surgir tout à coup un vaste palais, entouré de magnifiques palmiers, de beaux cyprès, de verts araucarias, le tout entremêlé de terrasses hardies, de ponts suspendus, de tours et de kiosques arabes, de remparts crénelés, de ruines et d'arceaux gothiques, que le lierre a revêtus aussitôt' de toute la poésie des temps; et, pour que ces amas confus de toits et de jardins ressemblent mieux encore aux palais de l'Orient, un haut mur d'enceinte en dérobe la plus grande partie aux regards. Vitruve, Palladio, ou simplement Fontaine, auraient sans doute ici beaucoup à reprendre ; mais M. le duc de Mon tpensier s'est créé une résidence où il se plaît, dont il a joui dès le premier jour, dont il jouissait en la créant. Il y retrouve à chaque pas un souvenir de l'Egypte, une image d'Alger, de Tunis, de Constantinople, de Grenade; il suit de partout lesbateaux qui passent, portant à leur mât le drapeau de la France. Combien d'années lui eussent demandé Vitruve, Palladio ou Fontaine, pour lui donner par les procédés réguliers de la science ces délicates jouissances de la pensée et du cœur !

Composée, est-ce la peine de le dire? de laboureurs, de vignerons et de pêcheurs, la population de San Lucar est bonne et hospitalière; elle aime l'étranger et l'attend chaque année avec une impatience qui n'est pas uniquement intéressée; c'est qu'avec l'aisance l'étranger lui apporte le mouvement et la vie. Pendant l'hiver, San Lucar languit et se chauffe, comme il peut, aux rayons d'un soleil plus froid qu'il ne l'est sur beaucoup d'autres points de la côte ; mais, dès que l'été s'annonce, San

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hucar s'éveille, blanchit les façades et l'intérieur de ses maisons. Tout prend un air de fête; on sent que chacun attend ou espère un hôte. Les plus empressés vont le chercher à Bonanza et le ramènent en triomphe.

Quel moment que celui où le baieau à vapeur touche le môle! Il faut voir débarquer les familles entières chargées de lits, de matelas, de couvertures, de caisses de toute nature, de batterie de cuisine. N'était la gaieté répandue sur tous les visages, on croirait voir lesémigrants d'une ville prise d'assaut. Ceux-ci ne fuient cependant ni devant la guerre ni devant l'incendie, mais simplement devant l'été de Séville. Chaque jour, pendant deux heures, la route de Bonanza à San Lucar présente le spectacle le plus original. C'est une bruyante et joyeuse procession de calèches, de calesas, de mules, de chevaux et d'ànes. Les marins inoccupés de Bonanza se sont partagé les voyageurs et les bagages , et chacun emporte sa proie. Quand la marée est basse , beaucoup prennent par le bord de la mer. On ne saurait trop tôt s'emparer de la plage.

La plage, à San Lucar, est pendant l'été le premier intérêt de la vie. Pendant l'espace d'une demi-lieue, elle offre aux baigneurs, sur un sable égal et fin, une eau que doit rendre plus appropriée aux tempéraments andalous le mélange de h mer et du fleuve. C'est le.maiin que les dames se baignent ; n'attendez rien ici de ce que vous aurez vu autre part; vous ne retrouverez, sur cette plage, ni ces charmants défis, ni cette gaieté bruyante, ni ces témérités folles où la galanterie trouve son compte aussi

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bien que la santé. L'Andalouse ne daigne pas demander ses heures à la marée : ceci dit tout. Tous les jours, invariablement à la même heure, enveloppées d'un lourd peignoir qui descend à leurs pieds, et coiffées d'un immense chapeau qui est moins une parure qu'un bouclier destiné à émousser les traits du soleil, ces dames entrent dans l'eau, et attendent, paresseusement accroupies sur le sable, une vague qui ne leur apporte jamais l'émotion de ces jolies petites terreurs qui ont parfois tant de grâce. Si la mer se retire, on ira la chercher plus loin, et, pour peu que la vague prenne un air menaçant, on remet h partie au lendemain. On cause, on se passe les nouvelles de la soirée, on échange les mille propos qui courent, ou, s'il se mêle par hasard à la compagnie une ou deux mauvaises têtes, leur espièglerie ne va guère qu'à se lancer quelques gouttes d'eau au visage. A-t-on causé une heure au cercle, on se lève, on prend congé de la tertulia, et Ton va se remettre au lit; des plaisirs si calmes n'avaient guère besoin de cette mer, de ce fleuve et de ce ciel : il suffisait des boues de Saint-Amand.

Oh ! que le peuple l'entend mieux ! lui, non plus , ne choisit pas ses heures. Il prend celle que lui laissent le labeur de sa journée et le soin de sa famille. Le soir, à l'heure où partout le travail cesse, vous rencontrez dans les rues des groupes de femmes qui, d'un pas hâtif, s'acheminent vers la mer. La plus jeune marche en avant, en portant une natte roulée. Arrivée sur la plage, on choisit une place où l'on déroule la natte. Quelques-unes des femmes tendent un drap, ou le plus souvent un

haillon, et forment ainsi une tente ouverte par le haut, où les autres se déshabillent, à l'abri du regard, sauf à rendre ensuite le même service à leurs compagnes; puis on court à l'eau, et c'est alors un mouvement, un bruit confus d'éclats de rire, un oubli des misères du jour et de celles du lendemain! Ces folles rumeurs de la joie du pauvre répandent un air de fête sur toute la plage.

Le promeneur, tenu à distance, détourne les regards vers un autre spectacle. Sous les derniers rayons du soleil couchant, il voit glisser entre les rochers de la barre les voiles des pêcheurs qui rentrent au port. A peine sorties de cette passe difficile, elles luttent de vitesse, et on les voit se détacher tour à tour sur le fond plus sombre des pins de DonaAna. Une heure après, et, quand le soleil a achevé de descendre dans la mer, on voit se former, à l'autre extrémité de la plage, en se rapprochant de Bonanza, des groupes à demi éclairés par les fanaux des barques arrêtées. Là, le poisson qui arrive est mis aux enchères; de là s'échappent ensuite dans toutes les directions des ânes et des mules chargés de marée qui se crie et se vend dans les rues jusqu'à minuit.

Mais, à la mer haute, la promenade n'est guère possible sur la plage; San Lucar alors possède des allées intérieures qui ont bien leur charme. La plus étendue aboutit, par une pente douce, plantée de peupliers, à un ermitage doué d'excellentes sources minérales, et d'où Ton jouit d'une vue admirable.

Mais, avant que cette dernière promenade eût été plantée, avant que par deux chaussées, dont l'une est, en

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grande partie, l'ouvrage et le bienfait de M. le duc de Montpensier, ta plage fût ouverte aux promeneurs, San Lucar avait le Picacbo. Picacho, en espagnol, veut dire un pic, un promontoire. Le jardin qui porte ce nom pittoresque s'élève en amphithéâtre et vient s'adosser à la citadelle. Il est assez mal dessiné, plus mal entretenu, mais si riche de Heurs, d'eau et de verdure, percé d'allées si imprévues, qu'on s'accoutume à ce désordre plein de mystères et de surprises. Il y a là de tout, des orangers avec leurs fruits d'or, des vignes qui transforment en berceaux des sentiers où l'on ne sent plus que l'on monte, tant ils ont d'ombre et de fraîcheur, des figuiers qui déposent presque leurs fruits sur la terre, des grenadiers qui offrent les leurs à la main du passant. On arrive ainsi sans fatigue, et par une suite de terrasses, où, chaque fois qu'on se retourne , le regard embrasse un horizon plus vaste, jusqu'à un magnifique pin d'Italie qui s'aperçoit de plusieurs lieues, quoique mutilé par la foudre. Si peu que vous vous soyez arrêté à contempler le sublime panorama qui se déroule à vos pieds, le jardin, au retour, vous paraîtra mesquin et petit. On passera avec un peu de dédain devant la pièce d'eau ornée de statues en terre cuite qui représentent les quatre parties du monde ; on sourira en lisant le nom des maîtres de la maison, tracé dans des massifs de buis, comme les armes des rois d'Espagne dans les jardins de l'Alcazar de Séville. Hélas! hélas! n'est-ce pas ainsi qu'en redescendant le versant de la vie, pour peu qu'on se soit élevé, on revoit sans plaisir le chemin si doux alors, mais

humble quelquefois, qui vous mena au promontoire tant rêvé? Heureux qui marqua lui-même son but en deçà, qui eut la sagesse de s'asseoir, pour achever de vivre et pour mourir, dans quelque allée étroite, mais fraîche et ombragée, sans pousser, essoufflé, jusqu'à la hauteur d'où l'œil domine un plus large paysage, mais où il n'est donné à personne de se reposer éternellement sous le pin d'Italie !

San Lucar a aussi un théâtre où, pendant la belle saison, des troupes de passage donnent quelques représentations médiocrement suivies. La pensée de tous est ailleurs.

Mais, le croira-t-on? San Lucar n'a pas de place de taureaux. Une ville de vingt mille âmes sans place de taureaux! Jerez, il est vrai, est à deux lieues, et pendant l'été une bonne roule y mène. Le Puerto-Santa- Maria n'est pas plus loin, et le chemin est bon en tout temps. Cadix enfin est également à deux heures de distance; et Jerez, le Puerto et Cadix ont leur place de taureaux. Je me trompe, celle de Cadix a été, l'autre hiver, emportée par un ouragan. Vienne la Saint- Jean, la Saint-Pierre ou la Sainte-Anne, et de toute la province les spectateurs accourront. Mais, à San-Lucar, le menu peuple, qui ne va pas si loin chercher des plaisirs coûteux, se contentera du taureau lâché dans les rues, le toro de cuercla. J'ai dit ailleurs ce que c'est que le taureau de corde, une manière de tragédie bourgeoise sur un théâtre de société; mais en revanche, après s'en être bien divertis, les pauvres mangent le principal acteur. L'Infante rachète et le leur donne,

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Entre ces douces mains royales tout devient œuvre de charité.

Mais revenons sur ce grand épisode de l'histoire de San Lucar qui se termina par un décret de Philippe IV, lequel mit fin aux velléités d'indépendance des ducs de Medina Sidonia.

Le duc de Bragance venait, en 1640, d'émanciper le Portugal delà domination de l'Espagne et de fonder à Lisbonne une dynastie nationale. Le nouveau roi avait pour femme une sœur du duc actuel, don Gaspar Alonso Perez de Guzman, et pour cousin, le marquis de Àyamonte, homme ambitieux et remuant, qui commandait pour le roi de Castille sur la frontière du nouvel État. En voyant une couronne descendre sur la tête de la sœur, le marquis trouva l'occasion bonne pour en mettre une autre sur la tête du frère. Celui-ci, maître absolu dans San Lucar, immensément riche, et capitaine général pour le roi de l'Océan et des côtes d'Andalousie, avait donc dans la main une puissance redoutable. Il se laissa aisément persuader; mais, avant qu'on pût agir, la correspondance du marquis tomba entre les mains du comte d'Olivarès. Heureusement encore, le comte-duc était aussi un proche parent des Guzman; il sauva le duc, aux dépens de ses complices ; mais il ne voulut ni ne put sauver une autorité qui, sous la main de son parent, avait été la source d'une tentation si dangereuse pour l'État, et San Lucar devint ville du roi.

L'abbé de Vertot a raconté, de son excellent style, cette singulière aventure, qui fut un contre-coup direct de la

révolution de Portugal. Je ne serais revenu sur ce qu'il en dit, qu'autant qu'il eût oublié quelque fait important. Or ce n'est pas, on lésait, le faible de Yertot, plus enclin à ajouter à l'histoire qu'à en rien retrancher. Ici il est d'une complète exactitude.

Mais une communication bienveillante m'a mis sur la trace d'un document très-rare qui jette quelque nouveauté et un jour aussi vif que singulier sur cette page de l'histoire de l'Espagne, qui est ici celle de San Lucar : c'est le récit authentique, on pourrait, je crois, dire officiel, d'une visite que le roi Philippe 1Y fit, au mois de mars 1624, au duc de Medina Sidonia dans sa foret, ou, comme on parle en Andalousie, dans son coto de Dona Àna.

Le coto de Dona Ana n'est, je l'ai dit, séparé de San Lucar que de la largeur du Guadalquivir, et il appartient encore à la maison de Guzman . C'est une terre sablonneuse de plusieurs lieues, semée de pins dans les parties que baigne la mer ou le Guadalquivir, et où croissent aussi quelques chênes-liéges : l'intérieur renferme de grands espaces déserts. Au centre est une vaste maison seigneuriale. Inondé quand le fleuve sort de son lit, et percé de cours d'eau qui le traversent en tous sens, le coto abonde en pâturages. Le fleuve y forme aussi de petits étangs où viennent s'abreuver les daims, les sangliers; et le cri lamentable du chat-tigre mêle parfois un sentiment de terreur à ces grâces sauvages d'une nature encore primitive. Le palais de Dona Ana est à mi chemin de la mer et du coto del Rey, où Philippe 1Y devait s'arrêter, en venant de Séville.

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Ces détails étaient nécessaires à l'intelligence du récit que nous allons traduire en l'abrégeant.

« Sa Majesté, ayant résolu de visiter les côtes de l'Andalousie, en donna avis, le 24 février, au duc de Medina Sidonia, qui était alors dans son coto de Dona Àna, avec ordre à lui de ne pas sortir de ses États, et invitation de modérer les démonstrations que le roi présumait de sa bonne volonté. Toutefois le duc, ne pouvant comprimer l'élan de son cœur, forma aussitôt le dessein de faire élever, dans la partie du bois où il n'y avait pas d'arbres, une ville assez grande pour recevoir le roi et toute sa cour; à quoi, malgré toute l'ardeur qu'il y apportait, il trouva d'immenses difficultés, de grandes pluies ayant inondé les champs, et les vents contraires ayant rendu la mer impraticable pour le transport des matériaux et des provisions qu'il fallait réunir en très-peu de jours. Mais ces difficultés n'arrêtèrent pas le duc. On passa en bateau tout ce qui était nécessaire à la construction des bâtiments, et, comme le rivage était encore à une lieue et demie des maisons du bois, on s'arrangea pour charrier ces matériaux à grand renfort de mules, de bœufs et de chevaux qui durent, le plus souvent, faire le trajet à la nage. Enfin, pour mettre le comble à tant d'obstacles, mais aussi pour ajouter encore à la gloire du duc, Dieu voulut que le 10 février il se réveillât entièrement perclus de la jambe gauche. Mais que peut l'infirmité du corps contre la vigueur de l'esprit? La douleur, en mettant des fers aux pieds du duc, lui donna de l'éperon dans le cœur. Sans vouloir s'occuper de son mal, il ne chercha

de remède qu'aux obstacles qui pouvaient entraver le service du roi. 11 envoya donc au coto, en qualité de majordome, don Bernaldo Morales et quelques autres de ses serviteurs et plusieurs maîtres ouvriers, avec quatre cents hommes et un grand nombre de bêtes de somme, pour commencer l'œuvre, avec ordre que tous ceux qui y mettraient la main fussent défrayés de tout. On s'occupa d'abord de renouveler la maison du bois qui est très-vaste. On y disposa trente appartements tendus de riches tapisseries, et on y ajouta une écurie pour les chevaux de Sa Majesté, assez grande pour deux cents bêtes, une remise pour toutes ses voitures, un grenier pouvant contenir dix mille mesures d'avoine, un grenier à paille, une sellerie de trois cent cinq pieds de longueur, des cuisines jointes à l'ancienne, de cent vingt pieds chacune, un grand four, un garde-manger de deux cent quarante pieds, le tout ne faisant qu'un avec le palais existant. On prépara des habitations pour le duc et les personnes de sa suite dans une bergerie voisine du palais, dans six maisons habituellement occupées par les vaches, et dont on couvrit de précieuses tentures les murs et les plafonds. On bâtit en face une nouvelle écurie pour cent cinquante montures, avec sellerie, remises, grenier à paille et grenier à avoine, cuisine et four, le tout presque aussi vaste qu'il a été dit du logis du roi. Dans l'un et l'autre endroit, on dressa seize tentes, dont onze pour le roi furent pourvues de parquet en bois. Des cinq autres, l'une fort grande, avec des nattes, devait servir de salle à manger pour ha suite. Des lits furent préparés dans vingt-

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deux baraques pour les gens et vassaux du roi et pour ceux du duc. Dans chaque quartier, l'une de ces barraques devait servir d'abri pour le jour. Celle du côté du roi avait cent quatre-vingts pieds de long sur douze de large, avec tables et bancs, pour dîner, et elle était assez grande pour recevoir plus de cinq cents personnes, les bancs et les tables étant doubles ; celle du duc avait cent cinquante pieds de long sur quinze de large, et, disposée de la môme manière, pouvait contenir pour le moins trois cents persofïhes. Toutes ces barraques, rangées avec ordre, formaient des rues d'un joli effet.

« Pour accomplir ce travail , il fallut huit milleplanches, quinze cents pins, cent voiles de navire, soixante mille clous, sans compter une quantité infinie de matériaux de tout genre. Pour le garde-manger et l'office de Sa Majesté, on apporta huit grandes malles de linge de table et de serviettes fines damassées, deux de serviettes ordinaires, deux cents coutea ux de cuisine, une caisse énorme de cristaux de Venise et de poterie des îndes; une caisse immense de porcelaine fine, et six charges de vaisselle ordinaire ; sept cents mesures de fleur de farine, dont cent pour les chevaux de Sa Majesté et pour ceux du duc ; quatre-vingts tonnes de vin, une grande provision de vin de Lucena et de vin commun, dix barriques de vinaigre, deux cents jambons de Piute, d'Aracena et de Biscaye 5 cent quartiers de lard, dix mille livres d'huile, vingt-cinq mille livres d'une certaine eau de San Lucar, meilleure à boire que toute autre ; sept mille cinq cents livres d6 raisins, de pêches sèches, de dattes et autres fruits ;

quinze mille livres de saumon, de thon et autres poissons; une provision énorme de harengs; douze cent cinquante livres de beurre salé, une provision proportionnée de beurre frais ; huit cents livres de graisse de porc; un nombre infini de pots de crème de lait de vache ; trois cents fromages de Hollande; quatre cents melons; mille barils et pots d'olives; deux mille cinq cents livres de sucre, sans compter deux mille cinq cents autres en pain; douze cent cinquante livres de miel; cinq mille livres de conserves, de confitures, etc. ; huit mille oranges douces ou aigres; des épices de tout genre; trois mille citrons doux ou aigres; quatre mille bougies; quatorze mille petites lampes; huit cents torches ordinaires, cent plus grosses ; cent mortiers de veille, le tout de cire blanche; cinq cents torches de cire jaune; du papier, des pains à cacheter, des bâtons de cire, du gros fil, le tout en grande quantité; enfin tout ce que l'imagination pouvait concevoir; douze charges de cœurs de palmiersnains de la Mecque, auxquels le roi prit beaucoup de goût ; treize cent soixante-quinze livres de cuivre travaillé; treize cents livres de fer de Séville; onze mille chandelles de suif; six mâts de navire; soixante pelles pour les feux, trente-huit lanternes pour les tentes et les baraques; trois cents cuillers; dix charrettes de sel; une caisse énorme de piques pour chasser aux bêtes fauves; de la poudre et des munitions à foison; soixante et quelques tables à écrire; des chaises sans nombre; un tapis de table en damas de cent vingt pieds, avec les franges d'or ; quinze autres de taffetas de diverses couleurs, avec des

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balustrades dorées pour les tables des appartements; beaucoup d'autres d'étoffe rouge, et vingt autres de cuir doré, dont un pour vingt tables, un pour douze, et le reste de différentes grandeurs,

« Pour les écuries de Sa Majesté on envoya deux cent cinquante charrettes de paille, quinze cents mesures d'avoine, vingt-quatre de froment et dix de farine pour faire fête aux chevaux. Pour la cuisine, on coupa quatre mille charges de bois, et on réunit mille quintaux de charbon. La ville de Huelva envoya cinq cents barils de soles salée^et autres poissons de la côte, sans compter dix-neuf cents autres de poissons très-délicats, apportés de San Lucar, et jusqu'à quatorze cents pâtés de lamproies, et une quantité infinie de pâtisseries de poisson, que Ton fit dans le bois même. On enjoignit aux pêcheurs de Huelva de remettre tout ce qu'ils prendraient, pour être amené de côte en côte, et par des relais de mules, l'espace deonze lieues, jusqu'au bois, et il y arrivait ainsi chaque jour vingt charges de poisson excellent, chacune de trois cent soixante-quinze livres; on avertit en outre tous les pêcheurs des environs de se rendre en un lieu appelé la Barrosa, à une lieue des maisons du Coto, pour le cas où Sa Majesté voudrait se divertir un moment à les voir pêcher (comme elle fit ), et, en attendant, pour grossir la provision du poisson, on expédiait chaque jour huit autres charges au bois, sans compter six autres qu'envoyaient les tartanes de San Lucar ; de façon qu'il entrait chaque jour à Doîia Ana trente-deux charges de poisson, environ douze mille cinq cents livres, et cela

pendant seize jours consécutifs, douze jours avant l'arrivée de Sa Majesté.

« Le duc avait même poussé les précautions jusqu'au point de tenir des barques prêtes pour pêcher dans la rivière, et apporter du poisson par terre, dans le cas où le mauvais temps ne permettrait pas de pêcher en mer.

u Tous les jours on voyait arriver seize charges de glace de Ronda, au moyen de quarante-six bêtes de somme, réparties sur différents points, de façon que la glace n'attendit nulle par!..

« Le duc donna l'ordre que tout le gibier, tué à vingt lieues à la ronde, fût envoyé au bois; mais que Ton ne tuât rien peur ne pas effaroucher le gibier et ne pas le diminuer, afin que le roi eût plus de plaisir à chasser; ou simplement pour qu'il ne fût pas dit qu'il avait puisé dans celui dont ses bois étaient pleins; et ainsi on vit arriver de divers côtés, pendant seize jours, cinquante chevreaux, quatre cents perdrix ou lapins, mille poules, cinq cents poulets, une multitude de chapons et de dindes engraissés de lait. Du comté de San Lucar on apporta cent mille œufs.

a A deux lieues du palais, on établit six cents chèvres qui venaient de mettre bas, d'où chaque jour on tirait cent livres de lait pour faire des crèmes et autres friandises.

« On employa quarante-cinq jours à ces préparatifs, et on y travailla avec tant dardeur, que, sans la brusque arrivée du roi à Séville, Séville même aurait pu être jalouse de la réception faite au roi par le duc.

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« Le roi séjourna treize jours dans cette ville, et en sortit le mercredi 12 mars, pour aller coucher à son coto. Leduc, à cette nouvelle, voulut quitter son lit, mais sa jambe lui refusa obéissance. 11 écrivit donc à S. .M. le regret mortel qu'il éprouvait à ne pouvoir aller en personne lui baiser la main, et il chargea de sa lettre le comte de Niebla, son fils, accompagné du seigneur don Àlonso, son frère, du marquis d'Ayamonte, son cousin, avec une foule de serviteurs, qui, pour partir de grand matin, allèrent passer la nuit à leur logis du bois.

« Le jour suivant, qui était le jeudi 15, on se mit en route dans l'ordre suivant : devant la voiture, quarantedeux chasseurs à pied, chasseurs à cheval et tireurs au vol, avec deux trompettes, en livrée verte de drap de Ségovie, culottes, manteau court et pourpoints doublés de taffetas orange , boutons et agréments de même couleur, chacun avec les instruments de son office, et tous sur des chevaux caparaçonnés de soie verte. En tête marchaient les deux trompettes avec ladite livrée; les harnais, les collets, les baudriers, avec franges de soie verte, lesépées dorées, les bannières de damas aux armes du duc; suivaient dix tireurs au vol avec le môme costume, sauf qu'au lieu d'épées ils portaient dans leur ceinture des couteaux de chasse à pointe dorée, et des bourses de munitions par devant. Après les tireurs venaient vingt chasseurs à cheval avec la même livrée, collet, baudrier, ceinturon comme on a dit, épée, dagues, éperons, garniture de clous dorés, bottes de cuir, chapeaux à coiffes garnies de cordons orange et piques; puis

dix chaleurs à pied, mais à cheval pour cette fois, avec même costume à peu près que les tireurs. Derrière cette partie du cortège allait don Diego de la Gueva y Aldana, gentilhomme de la chambre du duc, Alcaide du bois, très-élégant à cheval et la pique à la main. Devant les voitures marchaient vingt-quatre laquais, à la livrée du duc et en manteaux.

« Suivait une première voiture dans laquelle allaient le comte de Niebla, don Alonso de Guzman et le marquis d'Ayamonte. Derrière la voiture allaient, chacun sur sa mule, don Melchor deHerrera et don Miguel Paëz, leurs grands écuyers, suivis de tous les pages et valets de chambre, au nombre de soixante-dix, avec livrée de drap fin d'Avila, la doublure en taffetas rose, les boutons roses et argent, les bonnets pareils, d'un travail élégant, les jupes d'étoffe rose et argent, les bas roses, les jarretières à pointe d'argent, la garniture de l'épée et les éperons argentés, les bottes noires avec des tiges de pourpre, garnies de paillettes d'argent. Venait ensuite la seconde voiture où était don Pedro de Vallejo Cabanas, secrétaire de S. M., chargé de ses affaires à Madrid, faisant dans ce voyage fonction de majordome, et autres cavaliers serviteurs du duc. Derrière cette voiture tous les serviteurs du duc et grand nombre de ses vassaux, les uns et les autres avec de très-élégants et très-riches costumes, tous sur des mules. 11 y en avait bien cinq cents, et le lendemain il y eut des chevaux pour tous.

« A une demi-lieue du palais du roi où ils arrivèrent vers les dix heures du matin, sortit en voiture au-devant

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do son néveu le comte d'Olivares, accompagné du marquis de Castel Rodrigo, du marquis del Carpioetdesonfils, et du marquis de Portalegre, tous delà chambre de S. M., et de don Francisco Zapata, son éeuyer. Des qu'ils aperçurent le cortège, ils sortirent de leur voiture, et en même temps sortirent de la leur le comte de Niebla, son oncle et le marquis, et après qu'ils se furent tous embrassés et parlé avec toutes les marques de la plus vive satisfaction, le comte d'Olivares, quittant la voiture du roi dans laquelle il était venu, entra dans celle du comte de Niebla, prenant la gauche du fond, et laissant la droite à son neveu, qui, se refusant à la prendre, mit le comte d'Olivares dans la nécessité de lui dire que, puisque le duc, son père, lui avait recommandé de lui obéir en tout, il voulût bien le faire dans une chose si juste. Le comte se rendit, on se distribua les autres places, et le cortège se remit en marche. Au bout d'un quart d'heure, le comte d'Olivares demanda des chevaux qu'il avait fait amener des écuries du roi, et il y en eut pour tout le monde. Mules, chevaux et voitures passèrent alors du chemin de Dona Ana sur celui de Séville, et, en arrivant en vue des maisons du roi, le comte d'Olivares voulut se charger luimême du soin qu'aurait pris le duc s'il se fut trouvé là, et disposa Tordre de la marche de la manière suivante : en premier lieu les trompettes, ensuite les pages, puis les autres domestiques et les vassaux, et enfin les chasseurs et les tireurs, tous deux par deux et séparés les uns des autres pour éviter toute confusion : à quoi le comte d'Olivares apportait le même soin que si l'affaire lui eût été

personnelle. Venait ensuite don Àlonsode Guzman avec le marquis d'Ayamonte; le dernier de tous, le comte de Niebla ayant à sa gauche le comte d'Olivares, et à sa droite le marquis de Castel Rodrigo, et à sa place de grand écuyer ledit don Melchor.

« Ils cheminèrent ainsi sous la conduite de don Hernando Verdugo, lieutenant des gardes espagnoles, et Sa Majesté et Son Altesse Royale se placèrent à un balcon qui regarde le côté de la campagne par où ils venaient. Quand ils furent à la porte, le comte d'Olivares fit former deux lignes, au milieu desquelles les seigneurs passèrent, suivis des laquais et des voitures vides.

« Ils mirent ensuite pied à terre dans le patio, et, accompagnés de la suite de Sa Majesté, ils prirent un esca lier qui aboutit à un corridor par lequel ils entrèrent dans une salle où, debout contre une table à écrire, se tenait Sa Majesté ayant à sa gauche le duc deTInfantado.

« Le comte de Niebla, accompagné du comte d'Olivares, s'avança pour baiser la main du roi et lui remettre la lettre de son père, et lui exprimer ses grandissimes regrets; à quoi Sa Majesté répondit de Fair le plus agréable et le plus satisfait qu'il était affligé de l'indisposition du duc, et qu'il avait grand plaisir à connaître le comte, qui, dans cette circonstance, parut fort à son avantage. Après que don Alonso de Guzman et le marquis d'Ayamonte eurent également baisé la main du roi, ils allèrent tous rejoindre les seigneurs qu'ils avaient laissés dans la galerie, et le roi rentra dans son appartement, à gauche de la salle. Le comte et les autres sei-

SAIS LU CAR ])E BARRAMEDA 225

gneurs passèrent ensuite dans l'appartement de droite qui était celui de l'infant, à qui ils baisèrent la main dans le même ordre. Puis, accompagnés du comte d'Olivares, du duc de l'Infantado et de toute la suite, ils retournèrent à leurs voitures, et, y étant montés, ils reprirent le chemin de Dona Ana avec tout le cortège qui les avait amenés. Le jour suivant, les chasseurs à pied du duc prirent leurs dispositions pour un rendez-vous, afin que Sa Majesté pût se donner le plaisir de la chasse, en passant de son palais à celui de Dona Ana.

« Le vendredi, qui fut le 14, le comte de Niebla sortit avec don Alonzo et le marquis d'Ayamonte pour aller recevoir Sa Majesté, n'emmenant avec lui que les chasseurs à pied et à cheval, les tireurs au vol, les valets de chiens avec leurs meutes, et par précaution quelques chevaux à courre.

« Sa Majesté arriva tard au rendez-vous, où le comte de Niebla lui baisa la main une seconde fois, et fit amener, au nom de son père, pour leroi, pour Son Altesse et pour les seigneurs de la suite, douze chevaux avec leurs harnais de chasse, quelques-uns brodés en or sur peau de buffle ou de chamois, un autre sur cuir de Cordoue, et plusieurs de couleurs différentes. Les chevaux destinés au roi et à l'infant avaient des caparaçons de velours vert, bordés d'orange avec des torsades d'or; il y avait aussi douze piques, celles du roi et de l'infant en jonc des Indes, garnies d'or, les autres en argent. Le duc fit aussi donner à deux arbalétriers de Sa Majesté deux antres chevaux avec leurs harnais de chasse. Le comte eut

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ordre de son père de les diriger de telle façon, que le roi courût le premier sanglier sur ses terres. Les limiers tuèrent en effet un de ceux qui avaient été amenés au rendez-vous; à quoi le roi prit grand plaisir, et il n'en eut pas moins ensuite à voir les lévriers courir un troupeau de daims,

« La nuit étant survenue, le roi remonta en voiture, et, prenant avec lui le comte de Niebla, s'achemina vers les maisons de Doua Ana, où, après s'être reposé, il voulut voir des feux d'artifice qu'on y avait préparés et qui furent si merveilleux, qu'à défaut d'autre fête celle-là eût suffi pour marquer le zèle et le grand empressement du duc. Sa Majesté vit ces feux d'une fenêtre de la galerie qui regarde la campagne, ayant à son côté le comte de Niebla, à qui il prodiguait les faveurs les plus particulières, ne tarissant pas sur le plaisir qu'il prenait à ce rare spectacle qui dura bien une heure, et où l'on vit retracer entr'autres l'action héroïque de Guzman el Bueno, au siège de Tarifa. Après quoi le roi emmena le comte à son logis et demanda à souper. Le feu d'artifice avait attiré plus de douze mille personnes, qui toutes soupèrent abondamment.

« Chacun se retira ensuite dans son appartement. Il y avait dans celui du roi une grande caisse d'argent aux armes royales, doublée à l'intérieur de cuir ambré avec des franges et des ganses de soie verte, et dans cette caisse cinquante peaux de maroquin, cent paires de gants, cinquante bourses. Cette caisse en contenait en outre deux autres non moins riches, et remplies l'une de pas-

SAN LUCAR OE BARRA MED A. 227 '

tilles, l'autre de parfums. Toute cette caisse valait bien six mille ducats. L'infant trouva dans son appartement deux grandes corbeilles d'argent avec quarante peaux de Cordoue et autant de paires de gants. Dans l'appartement du comte d'Olivares, on avait placé une robe de chambre fort riche, rouge et toute brodée d'or et d'argent, un plateau d'or chargé de riches cristaux et de pastilles : sur un autre en argent doré, d'une étroite et jolie forme, une chemise et des gants ambrés, le tout recouvert de taffetas.

«Le duc de l'Infantado, l'amiral de Castille et les autres personnages de distinction de la suite du roi furent traités de la même manière.

« Le jour suivant, qui était samedi, vers huit heures du matin, le roi ayant donné à entendre qu'il verrait avec plaisir une course de taureaux dans le patio même du palais, en moins d'une heure et demie, on disposa un toril où furent enfermés douze de ces animaux, dont neuf successivement lâchés donnèrent lieu aux passes les plus intéressantes sans causer aucun accident. Le fou du duc, don Juan de Cardenas, attaqua à cheval le plus furieux d'entre eux et lui porta de si beaux coups de lance, que le roi, charmé de ses prouesses et touché de ses bons mots, l'emmena avec lui à Madrid. Sa Majesté tua elle-même trois taureaux à coups d'arquebuse. Dans l'après-midi, le roi alla chasser à courre avec le marquis de Castel Rodrigo, et eut au retour la surprise d'une représentation que lui donna la compagnie de Thomas Fernandez et d'Amarilli, retenue à Séville pour le compte du duc depuis

le mercredi des Cendres, et après la clôture des représentations publiques, uniquement à cette intention.

« A la nuit, nouvelle comédie ; mais auparavant Àttilano de Prado, un jeune homme du métier, que le duc avait à son service, improvisa en l'honneur de Sa Majesté une Lôa, ou cantate, dont les vers étaient si réguliers, qu'on les crut préparés d'avance. Mais personne ne garda ce soupçon, quand on entendit le jeune homme en composer d'autres sur-le-champ, à propos de tout ce qui était arrivé au roi dans cette après-midi, et sur ce que faisaient ou disaient, à l'heure même où il parlait, ceux qui l'écoutaient, en attendant la comédie. Le roi passa le reste de la nuit à écouter Cogollos, homme d'esprit et de bonne humeur qui divertit le duc, avec don Juan de Cnrdenas, et, l'heure du souper étant venue, il ordonna eu comte de Niebla, qui ne l'avait pas quitté de tout le jour, d'aller prendre du repos, le renvoyant chaque fois comblé de nouvelles marques de sa faveur royale.

« Le dimanche matin, Sa Majesté ne sortit pas des maisons de Doua Ana, et passa la matinée à s'entretenir avec le comte et les autres seigneurs.

« Dans l'après-midi, Elle se laissa conduire au lieu delà plage appelé la Barrosa , où elle se divertit à voir les pêcheurs jeter leurs filets, et à examiner les différentes sortes de poissons qu'ils prenaient. De là on se rendit à la lagune de Santa Olalla, où le duc avait fait apprêter une felouque avec trois barques. La felouque qui devait recevoir le roi à son bord avait toute sa poupe dorée, la proue, les rames et les parois peintes en vert. Kl le

SAN LUCAR DE BARRAMEDA. 229

était au dedans toute doublée de taffetas de la même couleur, et garnie de balustrades et de clous dorés. L'équipage, vêtu à la façon des mariniers , portait veste et pantalons larges, bas et jarretières, le tout d'une même couleur, qui était la verte Le roi s'embarqua dans la felouque avec Son Altesse, le comte d'Olivares et le comte de Niebla qui s'assit au gouvernail, deux arbalétriers pour prendre soin des mousquets de Sa Majesté et de Son Altesse, et deux tireurs du duc. Tous les autres étaient restés avec les chasseurs à pied le long de la lagune, pour faire lever le gibier que les chasseurs à cheval ramenaient, la pique à la main. Dans les autres barques étaient entrés quelques-uns des seigneurs et plusieurs des serviteurs du duc et de Sa Majesté. Le roi, de la felouque, tua beaucoup de gibier et prit tant de goût à cet exercice, qu'à plusieurs reprises il répéta au comte que, de sa vie, il ne s'était tant diverti. Pendant cette après-midi, Thomas de Fernandez avait donné la comédie à ceux de la chambre, et à la nuit il en représenta une autre devant le roi.

« Le lundi, le roi ne sortit que l'après-midi qu'il fut aux champs, accompagné de l'un de ses gentilshommes , du comte d'Olivares et du comte Niebla , et poussa jusqu'à Santa Olalla. Il s'y amusa un moment de la même façon que la veille, après quoi il se donna le divertissement de la chasse à courre. On eut affaire à un sanglier des plus lestes que deux chasseurs du duc menèrent rudement avec leurs limiers. Puis, les lévriers ayant été lancés à leur tour, la bête fut amenée devant le roi, et aussitôt

don Miguel Paëz se jeta à bas de son cheval, pour lui tenir les oreilles, pendant que Sa Majesté lui plongeait son couteau dans le flanc ; de quoi Elle revint fort satisfaite et divertie.

« Le départ avait été fixé au lendemain mardi. Ce jourlà, qui était le 19, le roi, ayant résolu d'aller coucher au Puerto Santa Maria, quitta, au point du jour, le palais de Dona Ana, dans les voitures du duc attelées de mules. Sa Majesté ayant, à l'avance, envoyé ses équipages, pour les trouver à sa convenance dans la ville de San Lucar. San Lucar, on le sait, est à l'autre bord. Le roi arriva, vers dix heures du matin, à la plage où le duc avait fait disposer deux felouques de l'escadre de l'Océan. Le roi s'y embarqua avec tous les principaux personnages de sa suite, et alla dîner à bord de la galère royale qui se trouvait dans le port avec dix autres naviguant de conserve. Au moment où Sa Majesté mettait le pied à bord, le château, les remparts et les tours de la ville la saluèrent par une décharge admirable de toute leur artillerie.

« Le duc avait rassemblé de différents points (et tenait depuis nombre de jours à la hauteur de San Lucar) six bar • ques, qui, à chaque voyage, pouvaient passer jusqu'à cinquante montures, et, pour les remorquer, il avait fait disposer six bateaux longs ordinaires, et vingt-quatre autres pour les gens et les bagages, sans compter douze autres pour les voitures et les litières. Aussi, quoique les équipages fussent très-considérables et la suite innombrable, dans le temps que le roi mit à dîner, tout passa le plus commodément du monde, et la traversée d'une

S A N LUC AR DR BAURAMEDA. 25

plage à l'autre n'a pas moins d'une grande lieue, avec un courant terrible.

« Pour que Sa Majesté atteignît la felouque, on avait construit sur la plage, du côté de Dona Ana, un pont qui avançait dans le fleuve près de cinquante pieds , fermé d'une double balustrade tournée, avec pilastres et boules, le tout peint en vert et à l'huile.

« Le roi, en se levant de table, fut salué d'une décharge pareille à la première, toute l'artillerie tirant à boulet, suivant l'exprès commandement du duc.

« Le roi, après son dîner, redescendit dans sa felouque, et, escorté de toutes les galères, alla débarquer à l'autre bord, au pied de l'ermitage de Notre-Dame de Bonanza. Là, le duc avait fait construire un second plancher qui s'avançait sur le fleuve de plus de trois cent soixante pieds, avec un escalier de trente-six pieds, pour y monter du fleuve même, de telle manière que Sa Majesté, venant en galère et à mer haute, pût débarquer de plain-pied, et, si Elle se présentait dans une moindre embarcation ou à mer basse, il lui fût aisé d'arriver par les degrés. Cette construction, par sa solidité et la beauté de l'exécution, ne fut pas une des moins grandes choses qui, en cette occasion, méritèrent d'être rapportées. Ce plancher, large de quinze pieds, avait de chaque côté une rampe de sept cents balustres tournés, et portant, de neuf pieds en neuf pieds, de grosses boules, au nombre de cent dix, peintes en vert et formant un agréable coup d'œil. Sur la plage, au pied de la ville, se voyait rangé en bataille un détachement de soldats, avec onze bannières, et treize cents hommes de la milice de San Lucar, tous en habits de gala et empana-

m LA BAIE DE G A DIX

chés, dans le meilleur ordre possible. Au moment où l'on découvrit le carrosse du roi, Sa Majesté fut saluée d'une première décharge. A la seconde qui se fit, à l'approche du carrosse, on abaissa les bannières, et la troisième eut lieu au moment même du passage de Sa Majesté. Dés ce moment aussi, se rangea derrière Elle une compagnie de deux cents hommes des mieux équipés, pour lui servir d'escorte sur la route et de garde pendant le temps qu'EUe daignerait s'arrêter dans la maison du duc. D'autres compagnies étaient déjà formées sur le chemin du Puerto Santa Maria.

a Le jour précédent, le duc de Tlnfantado était venu rendre visite au duc, et, pour préparer la réception du roi, était retourné dormir au couvent de San Geronimo, qui est entre San Lucar et Bonanza, où le duc lui avait envoyé pour son souper cent barils du poisson le plus délicat. Dans la maison du duc furent logés le patriarche des Indes, un neveu à lui, le confesseur de Sa Majesté, le nonce, le maestro Fray Hortensio Paravecino, prédicateur du roi, avec leurs gens, et tous ces hôtes dînaient et soupaient de la manière la plus splendide, à différentes tables et à différentes heures du jour et de la nuit. Chacun d'eux trouva dans son appartement des présents aussi magnifiques que ceux qui avaient été offerts aux hôtes de Dona Ana. Après la visite du roi au coto, une foule d'autres personnages de distinction vinrent se réunir à ceux-là ; de ces hôtes de tous genres, le duc en eut chez lui plus de deux mille, et souvent jusqu'à sept cents à la fois.

a Le jour où Sa Majesté quitta le coto, ceux qui Tac-

SAN LUCAR DE BAR RAM EDA. 255

compagnaient enlevèrent du garde-manger, dont l'entrée resta toujours libre, tout ce qu'ils voulurent emporter. Néanmoins le duc avait ordonné que, sur la plage où l'on devait s'embarquer, on dressât une tente avecd'immenses provisions de pain, de vin, de poisson conservé, de fromage de Hollande, pour que chacun pût se rafraîchir en arrivant, et il y en eut assez pour que les équipages des galères et des barques trouvassent encore beaucoup à recueillir.

« Quoiqu'on eût dit que Sa Majesté voulait passer du coto an Puerto Santa Maria sans entrer à San Lucar, et que le duc, se prêtant à ce dessein, eût préparé la route en dehors de la ville, à partir du lieu du débarquement, il n'en fit pas moins disposer sa maison avec une grandeur et un éclat extraordinaires, faisant tendre de riches étoffes et de brocard toutes les habitations et les salles, particulièrement trois galeries contiguës qui furent ornées, dans la prévision que Sa Majesté daignerait peut-être y prendre quelque repos, et, dans la même pensée, ses offices furent approvisionnés de la manière la plus abondante.

« Aussitôt que Sa Majesté eut quitté les galères, le comte d'Olivares prit les devants, pour aller à San Lucar visiter le duc, lequel, contre la volonté des médecins et pour faire honneur à son cousin, descendit, pour le recevoir, sur le premier palier de l'escalier; d'où il résulta, pour lui, après être resté quarante jours au lit, de nouvelles attaques dont il souffre encore.

« Le comte de Niebla suivit le roi sur la galère, et, pendant que Sa Majesté dînait, le seigneur don Alonso de

Guzman ot le marquis d'Orani allèrent voir le duc, et au retour, accompagne de l'un et de l'autre et de nombreux cavaliers, le marquis de Villamanrique, second fils du duc, vint baiser la main de Sa Majesté. Il avait avec lui sept voitures, l'une à six chevaux, quatre à quatre chevaux, et deux à six mules, avec douze valets de pied, portant justaucorps et pantalon de velours noir, avec galon et passementerie, argent et bleu, jupon de brocard pareil, bas et jarretières à pointes d'argent, chapeaux noirs à coiffes brodées de bien et d'argent, manteaux noirs de drap fin avec garnitures pareilles, épées et dagues à poignées d'argent. 11 y avait encore, portant la même livrée, vingt-quatre pages, huit valets de chambre, huit officiers, et quatre porteurs pour la chaise du duc. (Je supprime le détail de la livrée des cochers et des harnais, tous d'une splendeur merveilleuse.)

« Le marquis arriva au moment où le roi sortait de la galère, et fut admis à l'honneur de lui baiser la main. Le comte de Niebla remit en même temps au roi, au nom de son père, les clefs du château que le duc envoyait à Sa Majesté, sur un plateau d'argent, en signe qu'il reconnaissait son autorité.

« Le roi, alors accompagné de Son Altesse, monta dans le premier carrosse avec le due de l'Infantado,le marquis de Castel Rodrigo et le comte de Régla, pour se rendre à la maison du duc. Celui-ci se fit porter en chaise dans le palio, et là étant sorti, avec l'aide de don Alonso, son frère, et de quelques autres seigneurs, il baisa la main de Sa Majesté, en lui renouvelant ses remercîments de

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la grande laveur que le roi daignait lui faire. Sa Majesté, l'ayant relevé avec bonté, lui commanda de ne pas le suivre, et monta l'escalier. Au second palier, elle fut reçue par madame la duchesse, au bras du comte d'Olivares. Son Excellence ayant demandé au roi la faveur de lui baiser la main, le roi ôta son chapeau en la relevant avec une bonté toute particulière, et passa devant elle, la duchesse le suivant, toujours au bras du comte d'Olivares.

« Arrivée à la salle d'honneur, Sa Majesté s'assit sur son fauteuil, et, comme il n'y avait que ce seul siège dans l'appartement, Elle en fit apporter deux autres pour Son Altesse et pour la duchesse. La visite dura environ une heure, avec grande satisfaction des deux parts. Pendant ce temps, le comte d'Olivares, don Agustin Mexia et don Fernando Giron tenaient conseil d'État dans l'appartement du duc de l'Infantado, d'où ils envoyèrent appeler le duc, pour lui dire que Sa Majesté lui accordait la faveur de prêter serment dans ce conseil, comme il le fit, en effet, grâce devenue plus chère par la faveur que le roi avait daigné faire à sa maison, en l'honorant de sa présence, et à sa personne, en le confirmant dans sa charge, et en lui accordant, en outre, quatre habits de chevalerie à répartir entre ceux qui s'étaient le plus particulièrement distingués dans celte occasion.

« Le serment pris et la visite achevée, le roi sortit de l'appartement avec le même cérémonial qu'il y était entré. La duchesse le reconduisit dans quatre pièces, et à la dernière Sa Majesté se retourna, lui ôta son chapeau

et lui ordonna de ne pas la suivre plus loin. Le comte d'Olivares voulut reconduire la duchesse jusqu'à la salle d'honneur; mais, celle-ci ne l'ayant pas permis, il accompagna Sa Majesté. Le duc descendit alors une seconde fois pour baiser la main du roi. Ce même soir, Sa Majesté s'en fut dormir au Puerto, pour delà aller à Cadix où, après un court séjour, Elle se décida à passer à Gibraltar. »

Le duc, dans cette occasion, n'avait pas dépensé moins de quatre cent mille ducats, plus de deux millions de francs.

Je me suis proposé un double but, en donnant un extrait si abondant de ce curieux récit. Il m'a paru d'abord qu'il faisait revivre, d'une manière assez pittoresque, les habitudes d'une époque déjà loin de nous; et. comme tout ici, les noms et le paysage, appartiennent à San Lucar, il m'était permis de croire que ces souvenirs étaient naturellement de mon sujet. Voilà ce coto de Dona Ana : au centre sont encore les maisons du bois; c'est dans ce patio, aujourd'hui planté d'orangers, que Philippe IV assista à une course de taureaux; c'est sur ce côté de la plage qu'il entra dans la felouque qui le mena à sa galère.

Mais dans ce récit j'apercevais autre chose encore. A mesure que je lisais les fastueux détails de cette réception toute royale, de ces profusions de toute nature, de ces magnificences improvisées, le nom de Fouquet, les fêtes de Vaux et leur terrible lendemain me revenaient à la mémoire, et je croyais voir dans cette visite de Philippe IV au duc de Medina Sidonia le prologue, dirai-je

SAN LUCÀR DE BARRA M EDA. 257

de ce drame ou de cette comédie de 1 641 . On retrouve ici les principaux personnages, le roi d'abord, puis le comte d'Olivares, puis le marquis d'Ayamonte; le duc seul est absent. Celui qui, en 1634, eut l'honneur de recevoir Philippe IV au coto de Dona Ana est don Manuel Alonso Perez de Guzman ; celui qui eut un moment la pensée de faire de l'Andalousie un royaume indépendant est don Gaspar Alonso Perez de Guzman. Le duc don Manuel, déjà perclus d'une jambe, on l'a vu, en 1624, était mort sans doute avant 1641, et celui dont la sœur avait épousé le duc de Bragance serait alors ce comte de Niebla que l'on voit ici' chargé par son père de recevoir son hôte auguste.

Quoi qu'il en soit, il doit être permis de supposer que le roi fut plus frappé des richesses immenses et de l'autorité presque royale du duc de Medina Sidonia qu'il ne fut touché de toutes les marques de la soumission de son hôte, et il doit paraître vraisemblable que, le jour où le comte d'Olivares mit sous les yeux de son maître les preuves écrites de la conspiration tramée par le marquis d'Ayamonte, tous les souvenirs de la visite de Dona Ana se représentèrent à sa pensée, et qu'il saisit, quand elle s'offrit à lui naturellement, l'occasion de condamner désormais à l'impuissance une ambition qui pouvait le gêner. Louis XIV, avec l'impatience de la jeunesse et le sentiment d'une autorité dont il était d'autant plus jaloux qu'elle pouvait encore paraître contestée, frappa sans retour comme sans pitié. Philippe IV, moins jeune et d'un caractère moins impérieux, patienta quinze ans,

et, satisfait ensuite (ravoir mis sa couronne à l'abri de toute tentative de ce côté, permit aux Medina Sidonia de rester les plus grands seigneurs de l'Espagne.

Isolé de ce qui suivit, le récit qu'on vient de lire ne ferait peut-être que rappeler l'épisode des noces de Gamache dans don Quichotte. Mais, quand on saisit le fil caché qui rattache les fêtes de Dona Ana au décret qui mit fin à l'autorité indépendante des Guzman dans le comté de San Lucar, aucun détail de ce récit ne semble plus indifférent : le récit sort de l'étroit domaine de l'anecdote pour entrer dans l'histoire.

Le Rocio, — Comment fut découverte la "Vierge du fiocio. — Confréries. — Pèlerinage annuel. — Une fête dans le désert. — Le retour des pèlerins.

Pour observer dans leur expansion la plus naturelle ces vives populations de l'Andalousie, il faut les suivre aux courses de taureaux, aux foires, aux pèlerinages, partout enfin où elles se sentent attirées par la foi, l'intérêt et le plaisir, le plaisir surtout. Ce peuple andalous est si bien né pour les fêtes, que, religieuses ou mondaines, il porte à toutes le même entrain de bonne humeur et de bonne grâce. Ceux-mêmes qui gardent la maison font leur joie de celle des absents. Ils iront, au retour, les al-

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tendre sur le chemin, et croiront avoir été à la fête parce qu'ils en auront vu revenir les autres.

Il y a quinze ans à peine, lorsqu'arrivait la Saint-Jean d'été, à dix lieues à la ronde on n'avait plus qu'une pensée : les courses du Port-Sainte-Marie, los toros del Puerto ! Dans les autres petites villes qui, semées autour du golfe de Cadix, ont été si heureusement comparées à de blancs troupeaux qui se baignent au bord de la mer, dans les cités plus reculées et plus sages de Jerez, de Medina Sidonia ou de San Lucar; clans les champs que fertilisent, en remontant vers Séville, les grandes eaux du Guadalquivir; à Séville même, dans la royale Séville, dans toutes les haciendas enfin, assises au centre des vignes et des oliviers, ou éparses au milieu des sables et sous les bois de pin, c'était à qui trouverait une barque, une voiture, une mule, un âne pour ne pas perdre sa part des émotions de la Place du Puerto. Nul sacrifice ne coûtait pour arriver à temps. Mon royaume pour un cheval !

Peu à peu cette universelle ardeur s'est apaisée, ou plutôt s'est déplacée. Cette grande aftluence a pris un autre cours. Pourquoi? Peut-être parce qu'on se lasse de tout en ce monde. Peut-être parce que la prospérité du Port-Sainte-Marie a fort diminué, et que, hommes ou villes, on s'éloigne des malheureux; peut-être à cause de la facilité même avec laquelle on se rend aujourd'hui de Cadix et de partout au Puerto. Le chemin de fer et les bateaux à vapeur ont ôté à cette petite excursion le charme attrayant de l'aventure et l'apparence du danger.

NOTRE-DAME t) U IlOCIO. 241

La foire de Séville parait avoir hérité de cet ancien et bruyant rendez-vous de la gaieté andalouse, en attendant que le luxe en chasse cette gaieté elle-même, ce qui arrivera avant peu d'années.

Mais, grâces à Dieu et à la sainte Vierge, les Romerias n'ont pas encore passé de mode. Si le Puerto se calme, si la foire de Séville prend déjà les grandsairsde l'élégance européenne, Notre-Dame du Rocio a gardé ses fidèles. II y a un jour dans Tannée, il est un coin dans le désert où les populations de l'Andalousie, accourues des points les plus opposés, se retrouvent encore, et, dans un rapprochement de quelques heures, se reconnaissent entre elles à cette foi vive, à ces mœurs naïves, à ce feu de l'imagination, à cette poésie à la fois naturelle et subtile des sentiments, à ces saillies imprévues de l'esprit, à tout ce qui les distinguait autrefois autant que l'originalité de leur costume.

Le Rocio est un désert dans le comté deNiebla, à égale distance de la mer qui regarde Cadix, et de la ville d'Almonte. Au milieu de ce désert s'élève un petit ermitage, sous l'invocation de Notre-Dame du Rocio, où, chaque année, le lundi de la Pentecôte, se réunissent de nombreuses confréries, amenées, quelques-unes de très-loin, par une dévotion particulière à la Vierge qui porte ce nom charmant: Notre-Dame de la Rosée. La rosée au désert, il y a dans ces deux mots tout une pastorale biblique.

Ce fut un pâtre qui le premier eut la joie de découvrir la, Vierge nouvelle, j'ai bien envie de dire qui la trouva sous la rosée. Dieu a toujours aimé les bergers. Les patriarches étaient-ils autre chose que des bergers épiques?

Le berger, dans sa misère, garde encore, en Orient, quelque chose de la poésie des temps primitifs. Sa vie solitaire et aventureuse, le commerce qu'il entretient encore avec les étoiles, en font un personnage un peu mystique, et je ne sais quel reflet en est venu aux pâtres de l'Andalousie.

Donc, au commencement du quinzième siècle, un berger d'Almonte, quelques-uns disent un chasseur, mais c'est tout un dans ces déserts, arriva dans un lieu appelé las Rocinas, où le terrain, couvert de vigoureuses broussailles, devenait à chaque pDS plus impraticable. Les oiseaux ou les animaux sauvages pouvaient seuls pénétrer plus avant. Le pâtre allait donc revenir sur ses pas pour se mettre en quête d'une autre issue, quand il entendit ses chiens aboyer avec acharnement, et, les cherchant de l'œil, il les vit en arrêt devant un fourré plus inextricable encore que le reste. Il courut de ce côté, ému d'un secret pressentiment, et croyant sentir dans la voix de ses chiens autant de terreur que de menace, il parvint à grand'peine à se frayer un chemin à travers les ronces, les arbousiers et leslentisques, et s'arrêta charmé devant un vieux tronc d'arbre, surmonté d'une image de la Vierge. C'était une statue de grandeur ordinaire, mais d'une rare beauté de visage et dont le doux regard semblait réfléchir la paix sereine de ces solitudes. Vêtue d'une simple tunique de lin blanc tirant sur le vert, on pouvait s'étonner qu'elle se fût conservée intacte, même sous le vieil abri que la forêt avait, d'année en année, de siècle en siècle, élevé autour d'elle.

Lo berger resta un moment agenouillé dans l'extase ; puis, se relevant, il crut qu'il ne pouvait y avoir à Almonte un temple digne de recevoir la miraculeuse image; peut-être aussi se flattait-il en secret de l'espérance moins pure de voir ses compatriotes jaloux de la grâce qu'il avait reçue. 11 enleva donc la statue, et, la chargeant sur ses épaules, il prit le chemin d'Almonte ; mais la distance était longue, la route difficile, et l'image un peu lourde. S'il n'eût ressenti de sa découverte qu'une joie pure et sainte, la Vierge se fût faite légère à ses épaules ; mais il se mêlait à cette joie une pensée d'orgueil, et la statue pesait de tout son poids. 11 lui fallait donc s'arrêter souvent; peu à peus'affaissant sous le fardeau divin, il se laissa tomber et s'endormit. Combien de temps dura ce sommeil ? il ne put s'en rendre compte ; mais quel ne fut pas son désappointement lorsqu'en s'éveillant il ne retrouva plus à son côté sa précieuse conquête. Il n'y a guère de voleurs dans ces bois oùl'on chasse des journées entières sans rencontrer d'autres êtres vivants que des sangliers, des chats-tigres ou des lièvres. D'ailleurs, sous l'émotion qu'il éprouvait, le moindre bruit eût écarté le sommeil de ses paupières. L'homme accoutumé à vivre dans ces déserts y acquiert par l'habitude une finesse d'oreille qui n'est comparable qu'à celle du gibier qu'il poursuit. Il y avait donc quelque chose de surnaturel dans le sommeil qui avait arrêté sa course, comme dans l'étrange disparition de la sainte image. Dans les naïves imaginations dont le sentiment religieux s'empare si aisément, le surnaturel n'est sou-

m LA BAIE DE CADIX.

vont séparé du réel que par une ligne imperceptible. L'homme d'ailleurs, en ces époques d'une foi simple et vive, vivait plus volontiers que de nos jours en face de sa conscience. Au lieu d'un juge qu'on redoute d'autant plus qu'on l'entend plus rarement, c'était un ami qu'on interrogeait à toute heure, et avec qui on consultait ses moindres actions. Le pauvre berger, averti sans doute par cette voix si sûre, se repentit, et se mit humblementàla recherche de celle qui, pour punir sa faute, s'était elle-même dérobée aux regards de son indigne serviteur. Il chercha d'abord inutilement; mais, à son insu, peut-être pour obéir à un saint avertissement, il refit tout le chemin qu'il avait déjà fait, et il éprouva plus de joie que de surprise en retrouvant la Vierge sur le même tronc d'arbre où elle lui était apparue pour la première fois.

lise persuada donc, en quoi son instinct ne le trompait pas, que, si la Vierge avait voulu être découverte, elle ne voulait pas néanmoins quitter le Heu où sa douce présence avait été cachée pendant des siècles, et, se rendant à Almonte, il raconta tout ce qui lui était arrivé. Le bruit de la découverte se répandit en un moment dans la ville. Les nouvelles de ce genre étaient alors celles qui, remuant tous les cœurs, arrivaient le plus vite à toutes les oreilles. Il fut aussitôt décidé que le clergé et l'ayuntamiento iraient en pompe reconnaître la nouvelle image et tenter la sainte aventure ; et, guidés par l'heureux berger, ils se rendirent en pèlerinage à l'endroit désigné. Le peuple en foule suivit ses prêtres et ses ma-

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gistrats. On trouva toutes choses comme il avait été dit, et la Vierge miraculeuse fut invitée avenir habiter l'église principale d'Almonte, pendant qu'on lui élèverait une chapelle dans ce désert où elle avait été, durant des siècles, l'invisible providence des pâtres et des chasseurs égarés.

On bâtit, en effet, un petit ermitage autour du tronc de l'arbre, et ce rude piédestal de la statue resta le centre de l'autel sur lequel on la replaça. Lorsqu'on voulut la revêtir d'un habit plus riche, on trouva écrit en vieux caractères derrière son épaule : Nuestra Seiïora de los remedios. Mais, en recevant un nouveau culte, la Vierge devait prendre un nom nouveau, de celui du lieu où elle venait d'être retrouvée. Le peuple l'appela donc Notre- Dame des Rocinas. Elle devint avec le temps Notre-Dame du Rocio, et cette partie delà dehesa reçut alors d'elle le nom que d'abord elle lui avait prêté.

On sait la faveur qui s'attache au culte des nouveaux saints: on n'oublie pas les anciens, mais on les néglige un peu, et par un sentiment naïf on est porté à supposer plus de crédit aux derniers venus. Sans bien s'en rendre compte, on les traite comme les favoris des rois de la terre auxquels on s'adresse d'autant plus volontiers, qu'ils n'ont pas eu le temps d'abuser des grâces du maître. Notre-Dame des Batailles, dont saint Ferdinand portait l'image d'ivoire sur le pommeau de sa selle, Notre-Dame des Rois, Notre-Dame des Genêts, Notre-Dame de Bon-Secours, la divine Bergère, toutes ces glorieuse:: patronnes de Séville, se virent un moment éclipsées, et vous-même, ô ma noire beauté, ô Notre-Dame de Régla,

vous eûtes une blanche rivale à l'autre bord de la mer, sur l'autre rive du Guadalquivir. Notre-Dame du Rocio ne tarda pas, en effet, à étendre au loin, et jusqu'aux environs de Séville,le doux empire de sa grâce attrayante et dfrsa bienfaisante protection.

Mais elle n'avait toujours que ce petit ermitage de quelques mètres. Ce n'était pas ce qui l'inquiétait; plus d'un de ces aventureux Andalous qui allaient alors chercher fortune au nouveau monde s'était sans doute placé, en partant, sous la protection de l'image nous^elle. Un d'eux surtout, né à Séville, et qui se' nommait Baltazar Tercero, se souvint d'elle en mourant à Lima, en 1587. Quelle faveur avait-il reçue, si loin de l'Espagne, de la pauvre madone du désert? Peut-être avait-il laissé dans sa patrie quelque tête chérie, que, dans une dernière prière, il voulut recommander à la consolatrice des affligés. La légende ne dit rien à cet égard ; mais ce qui est certain, c'est que don Baltazar Tercero laissa environ dix mille livres pour entretenir un chapelain, qui, résidant à Almonte, serait chargé de veiller sur la chapelle, d'y dire la messe, et une autre somme pour agrandir et réparer l'ermitage.

Le premier ermite dont on ait gardé le souvenir s'appelait Fray Juan de San Gregorio, de la congrégation de Saint Paul : il fut nommé en 1655.

Quinze ans plus tard, une peste affreuse désolait ces rivages, et semblait, chaque jour, se rapprocher d'Àlmonte. La ville, en cette occasion, se souvint de sa puissante voisine. Une seconde fois, la vierge du Rocio entra

dans Almonte,: et sa présence suffit pour en écarter la peste. La ville préservée, en la reconduisant dans son ermitage, la choisit pour patronne ; sa fête fut alors fixée au lundi de la Pentecôte, et voici deux siècles que de tous les environs on vient la célébrer au désert.

Peu à peu cependant la renommée de ce grand bienfait et les récits partout redits des grâces que Notre-Dame du Rocio répandait autour d'elle attirèrent à ses pieds de nombreux pèlerins et dans son humble trésor d'abondantes aumônes. Elle se trouva bientôt assez riche pour que la petite chapelle fût remplacée par une église avec son presbytère. C'est l'édifice qui existe encore aujourd'hui; il est simple et sans aucun luxe; mais, au milieu de cette sauvage et éclatante nature, plus riche, il blesserait le regard.

Avec le temps, chacune des villes des environs voulut avoir sa confrérie ou hermandad de Notre-Dame du Rocio. Almonte avait donné l'exemple, il fut suivi sur la rive droite du Guadalquivir , à Niebla, à Yillamanrique, à Pilas, à la Palma, à Moguer, à Palos, d'où partit le premier navire qui, ayant Colomb à son bord, aborda au nouveau monde, à Umbrete, à Coria, tout près enfin de Séville, à Triana. Sur l'autre rive du fleuve, Piota, le Pu4 rto Santa Maria , San Lucar de Barrameda s'enrôlèrenji; à leur tour dans la pieuse milice, malgré les difficultés que devaient offrir la mer et le fleuve à traverser. Mais l'ardeur s'usa plus vite que l'obstacle, et ce n'est plus tous les ans que l'on voit la bannière de ces dernières confréries les guider, à travers les sables brûlants

du coto deDona Ana, vers l'intarissable fontaine de Notre- Dame du liocio.

Il nous faut maintenant voir se former et se mettre en route ces rustiques théories du catholicisme espagnol. Suivons sous les bois ces lentes et joyeuses caravanes, où l'amour chemine sans fausse honte sous l'œil vigilant de la religion et de la mère de famille. Arrêtons-nous avec elles sur la verte prairie, et vivons un jour comme elles de cette vie au désert et en plein air. On croira relire les poètes de l'Andalousie. Quoi de plus propre d'ailleurs à faire comprendre ce culte familier de la Vierge qui, en Espagne, se mêle à tous les sentiments pour les purifier, et qui a si heureusement remplacé celui de ces dieux lares, autrefois l'attrait et l'humble sauve-garde du foyer antiqne?

Environ quinze jours avant l'époque fixée pour le départ, les membres de chaque confrérie se réunissent pour désigner celui d'entre eux qui, l'année suivante, devra présider aux préparatifs du pèlerinage et conduire les pèlerins. C'est chez lui, au retour, que sera déposé le Sin Pecado, autrement dit la bannière où est peinte, plus souvent brodée, l'image de Notre-Dame duRocio. Mais, en attendant, tout le souci de l'œuvre va retomber sur le majordome choisi l'année précédente. A lui de chercher à se faire regretter et à rendre la tâche difficile au consul désigné.

Une fois le signal donné, c'est à qui sera prêt lepremier. Toute affaire cessante, on ne pense plus qu'à se tenir on mesure. On met en réquisition les charrettes les plus

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neuves, les bœufs les plus solides. Car, chez ces laboureurs, le bœuf est de toutes les fêtes. La mule a des qualités que nul ne conteste : elle a le pied sûr, elle est infatigable; l'âne a ses vertus : il est patient, il est sobre et rien ne le rebute. Mais le bœuf est le compagnon du maître, l'allié de la famille, et c'est à lui que l'on confie les femmes, les vieillards et les enfants. En tout temps, d'ailleurs, le bœuf a eu sa place marquée et a joué son rôle dans les solennités extérieures de la religion. C'est un droit qui s'est rajeuni à la crèche de Bethléem. Sa grave et pacifique allure ajoute encore à la pompe des cortèges, et il est sans exemple qu'il y ait jamais porté le trouble. L'âne et la mule iront au Rocio, comme des serviteurs toujours empressés à l'appel du maître; mais le bœuf est de la hermandad et son joug est paré de fleurs.

Ce sont aussi les fleurs qui font l'ordinaire parure des charrettes On couvre celles-ci d'un drap blanc, on suspend tout autour des draperies de soie, relevées par des guirlandes de feuillage. On jonche l'intérieur de rameaux fraîchement coupés, et les coffres, rangés à la ronde, offrent des sièges, sinon moelleux, au moins commodes. Le jour du départ arrivé, les sièges sont pris d'assaut, au hasard par les uns, mais par les autres avec une précision de calcul où le cœur se trouve souvent de moitié. La hermandad n'admet que des hommes; mais quelle femme n'appartient de droit à toute confrérie de la Vierge? quel mari peut refuser d'emmener sa femme? quel père voudra partir sans sa fille? quel frère refusera de prendre en croupe sa jeune sœur? que de doux et purs romans se

noueront sur la route et devant l'ermitage ! La Vierge qui aura souri aux premières scènes de ces drames d'amour se chargera du dénouement, et autant de jeunes familles qui, adoptées par elles, lui porteront peut-être, l'année suivante, le tribut de leur reconnaissance.

Tout le village, toute la ville, s'est assemblée pour voir partir la confrérie. Que de regrets parmi ceux qui resteront! que de bonnes résolutions pour l'avenir! avec quelle amertume de cœur on voit défiler le cortège! de quel regard attendri on le suit jusqu'au premier détour du chemin ! La bannière de la Vierge, arborée en avant de la dernière charrette, semble veiller sur toutes les autres. Celles-ci, d'abord silencieuses, s'animent peu à peu; on ne semblait d'abord occupé que du soin de se caser; mais rassemblez quelque part une demi-douzaine d'Andalous, il ne se passera pas une heure que vous ne voyez sortir, je ne sais d'où, quelque guitare cachée. A cet appel irrésistible s'éveillent les voix endormies; les castagnettes oisives et les mains frappent en mesure. Bientôt c'est à qui dira la plus piquante chanson; c'est à qui saura le meilleur conte, à qui se souviendra du mot le plus facétieux; jeunes et vieux, tout le monde s'en mêle. La bonne humeur de tous assaisonne la joie de chacun. L'étincelle court sur toute la ligne, les gais cavaliers portent d'une voiture à l'autre les jolis propos, les gracieux refrains, les vives épigrammes. C'est un rapide échange de frais éclats de rire, de défis plaisants, de mystérieuses paroles entendues de tous et comprises d'un seul. La route est longue, mais combien voudraient qu'elle ne finît pas!

A la plupart des confréries il faut une journée entière ; mais celle qui part de Triana en met deux : il y a dix lieues de Triana au Rocio. On s'arrête donc à mi chemin pour passer la nuit au coto du roi, dans une espèce de rendez-vous de chasse qui n'a guère que les quatre murs. Mais au mois de juin, quand les étoiles brillent d'un si vif éclat, qu'a-t on besoin même de ces murs?

L'année où de Villamanrique j'accompagnai M. le duc de Montpensier au Rocio, nous rencontrâmes, la veille, une de ces confréries en marche. Rien de plus pittoresque que cette apparition sous les bois, que cette clameur joyeuse qui passe à travers le silence du désert. On s'arrête, charmé de voir défiler entre les pins ou sur la lisière de la forêt ces longues files de charrettes, escortées de brillants cavaliers, dans leurs costumes les plus pimpants, l'escopette obliquement placée le long de la selle. A chaque rencontre, déjeunes têtes, parées de fleurs, soulèvent le bord des draperies et enveloppent le promeneur d'un regard de leurs grands yeux noirs, puis tout disparaît derrière les arbres ; on ne voit plus rien, qu'on entend encore de loin en loin le grincement des roues dans le sable profond du sentier.

La plupart des confréries arrivent le dimanche soir, au moment où le soleil se couche.

L'ermitage est bâti à l'extrémité d'une immense prairie dont la lisière est dessinée par une ligne inégale d'arbres séculaires. Les charrettes, en arrivant, se rangent à l'entour; le premier soin de chaque confrérie est de dresser une tente pour le Sin Pecado. Chacune, à son appa-

rition, est saluée par les cris de joie de celles qui l'ont précédée, et je ne réponds pas qu'il n'y ait bien quelques huées pour celles qui se présentent les dernières. On se retrouve, on se reconnaît, on s'examine, on se compare, souvent avec un secret sentiment de triomphe, parfois avec envie, mais tout se perd dans la joie de se retrouver aux pieds de la Mère commune.

Demain toutes les figures seront empreintes d'une gravité religieuse ; mais ce soir, mais cette nuit tout sera fête et joie. Seulement le voisinage de la Vierge apportera une certaine mesure à l'expansion de cette joie.

Dès que la nuit commence, tout s'éclaire à la fois ; au premier abord, le spectacle de toutes ces charrettes fait songer à ces vastes campements des pionniers de l'Amérique. Mais il y a ici un mouvement, un tourbillon, un entrain, qui écartent bien vite l'image mélancolique de ces pauvres aventuriers s'arrêtant un moment pour se reposer, dans la poursuite d'un but qui semble reculer devant eux et que tant parmi eux n'atteindront pas. C'est ici plutôt une reproduction naïve et toute spontanée de ces scènes de la vie pastorale qui nous ont charmés dans le Don Quichotte, dans la Galatée, dans la Diane. Ce peuple, un jour, et sans y souger, s'est éveillé aussi poète que Cervantes ouMonte-Mayor; et, à voir ces groupes au pied des arbres, leurs costumes charmants, leurs attitudes élégantes, en écoutant leur langage si poétique, malgré moi je cherchai le Tage au bord duquel Garcilaso fait parler ses bergers en vers si mélodieux. Les bœufs dételés sous les arbres paissent tran-

quillement l'herbe fraîche, ou couches à l'écart, écoutent en ruminant les confuses rumeurs de la fête. Les Gitanos allument leurs fourneaux dont l'éclat fait pâlir les humbles lanternes des voitures et jette une lueur fantastique sur les groupes qui les environnent. Ici on soupe gaiement, là on danse au sonde la guitare, ailleurs on chante en chœur, ou l'on écoute quelques vieilles romances qui parlent des Maures et de don Pelage. Ceuxci semblent plus recueillis, c'est qu'on leur raconte quelque nouveau et grand miracle de la Vierge; ceux-là plus animés, c'est qu'ils interrogent et répondent à la fois. Là, en effet, on se raconte les petits événements que l'année écoulée a vu se succéder dans les familles. On donne un souvenir aux absents, une larme à ceux qui ne sont plus. Il se forme ainsi, d'une confrérie à l'autre, de telle ville à telle autre, des amitiés légères, mais douces, qui s'oublient sans indifférence, qui se renouent avec charme, et qui font de toutes ces familles réunies pour une heure une seule et même famille. Les marins du Puerto, les jardiniers de Rota, les vignerons et les pêcheurs de San Lucar de Barrameda, viennent donner la main aux pâtres d'Almonte, aux laboureurs de Coria. aux forgerons de Triana. Dans cette rapide étreinte d'un moment renaît le sentiment de la fraternité première, et du choc bienveillant de ces populations diverses jaillit une seule étincelle, celle du génie andalous.

Mais où se désaltèrent tous ces pèlerins, il en vient plus de dix mille; où s'abreuveront les bœufs, les che-

vaux, les ânes qui ont amené tout ce monde? C'est là le plus charmant miracle de Notre-Dame du Rocio , et comme le symbole de cette union fraternelle. Devant l'ermitage il existe, à fleur de terre, un petit puits dont l'ouverture est si étroite.qu'on peut à peine y introduire une cruche de moyenne grosseur. Debout ou penché sur sur ce puits, se tient un pèlerin, vêtu de l'habit de Saint- Antoine, et, pendant les vingt-quatre heures que dure la Romeria, cet homme, amené là par un sentiment de charité (c'est sa manière d'honorer la Vierge), donne à boire à tous ceux qui ont soif, remplit tous les vases qu'on lui présente, et ne quitte son poste que pour aller, de loin en loin, s'agenouiller un instant dans l'église. Cette eau est douce, fraîche, légère et tellement abondante, que, la fête terminée, la source merveilleuse ne semble pas avoir baissé de quatre doigts.

Mais cette fête, il est temps qu'elle commence. Le lun* di, dés le point du jour, chaque hermandad entend dévotement sa messe. Celle d'Almonte vient la dernière, et c'est la plus solennelle, elle se dit à onze heures. Dès qu'elle est achevée, la procession s'organise et se met en marche. Les confréries prennent leur rang avec leur bannière en tête. La plus récente ouvre le cortège, la plus ancienne le ferme et s'avance immédiatement devant la Vierge. Rien ne peut se comparer au silence ému qui se fait autour de l'église que le cri de joie qui s'échappe à l'unisson de toutes les poitrines, lorsque la sainte image apparaît à la porte et s'arrête, comme pour promener son regard sur la foule, et reconnaître ses ser-

vileurs accoutumés. Ce regard, tous les malades le cherchent avidement, tous les pécheurs le sentent arrêté sur eux, avec un sentiment de salutaire confusion. Plusieurs sont venus de bien loin, à pied, demandant leur pain sur la route, quelques-uns môme, je l'ai vu, se traînant sur leurs genoux. J'ai vu des mères élever leurs enfants dans leurs bras, et d'un élan irrésistible, les jeter audevant d'elles, comme si la Vierge pouvait les recevoir dans les siens. Au même instant mille fusées lancées dans l'air, du haut du clocher, annoncent que la Vierge a passé le seuil de l'église ; cent coups de fusils leur répondent du milieu même du cortège. Dans une grande ville, sur une vaste place, entourée de riches édifices, entre deux rangées de curieux et d'oisifs qui daignent à peine fléchir le genou, ces naïves décharges, cette musique vulgaire, tout cet appareil rustique, pourraient éveiller un sourire et prêter à la raillerie. Mais, au désert, au sein de cette libre et agreste nature où le nom de la Vierge, le souvenir de ses bienfaits, la tradition de son origine, se mêlent partout au parfum des fleurs, au murmure de la fontaine sacrée, au souffle harmonieux de la brise dans les arbres, tout remue le cœur, parce que l'œil sait voir, parce que Voreille sait entendre. Le sceptique recherche peu les occasionsde croire. Le railleur neva jamais si loin chercher pâture à ses bons mots. Reste le nombre encore grand de ceux qui sont venus pour se divertir* et celui plus grand encore des amoureux. Mais parmi les premiers combien rapporteront de ce pèlerinage l'impression toujours bonne d'un plaisir innocemment goûté, et parmi les autres plus

d'un se réjouira de sentir épurée dans son cœur la flamme de l'amour.

La Vierge ne met pas moins de deux heures à faire le tour de l'immense prairie; portée sur de robustes épaules, elle domine la vaste enceinte des charrettes et des tentes, bénissant tout sur son passage, les hommes et les animaux. A trois heures, elle rentre dans son sanctuaire, et, pendant un instant, le désert semble avoir retrouvé toute sa solitude.

Mais à cette minute fugitive d'abattement et de détresse succède aussitôt un mouvement dont rien ne donne l'idée ; on lève les tentes, on charge les voitures, on y replace le sin pecado, on attelle les bœufs, chacun s'élance et reprend sa place ; en moins d'une heure la prairie est déserte, et tout ce qui la remplissait a disparu comme par enchantement. On dirait d'un fleuve qui rentre dans son lit aussi brusquement qu'il en est sorti. Un dirait d'une armée qui décampe, subitement avertie de l'approche d'un ennemi supérieur. Mais les rumeurs joyeuses qui vont s'affaiblissant dans les bois voisins, mais les adieux jetés aux échos, ramènent bientôt l'esprit sur des images plus douces. Dans toutes les directions, dans tous les sentiers, se montrent pour disparaître aussitôt les voitures, les cavaliers, les piétons, qui se hâtent gaiement. Chacun porte au chapeau, en souvenir du pèlerinage accompli, une petite image de la Vierge, naïvement enluminée, et qui fera la consolation de ceux qui ont gardé le logis ; les autres conserveront dans le cœur cette joie intime et douce qui naît d'une foi plus émue.

Pendant vingt-quatre heures, toute cette multitude s'est rencontrée dans un même sentiment d'adoration commune. L'amour du prochain, et c'est le fond du christianisme, y gagnera toujours quelque chose.

Il faudrait maintenir suivre les confréries jusqu'au lieu qui les vit partir. Ce retour est encore une fête. A Triana, tout le peuple se porte sur la route au-devant des charrettes et des cavaliers, et, du plus loin qu'on aperçoitle cortège, toutes les cloches sonnent à la fois. Sévi Ile même, qui ne perd aucune occasion d'aller voir, Séville se met de la partie. On ne distingue plus, dans le tourbillon, ceux qui vont de ceux qui reviennent. Les pèlerins, noyés dans cette cohue sublime digne du pinceau de Diaz, sont ramenés comme en triomphe, à la lueur des torches; car dans l'intervalle la nuit est venue. Le peuple andalous est trop artiste pour ne pas la laisser venir; il sait que des flots de lumière répandus tout à coup sur ce poétique désordre lui donnent plus d'attrait encore et d'originalité.

Mais dans les villages tout ne finit pas aussi bien. A Villamanrique, par exemple, les jeunes garçons vont attendre leur confrérie au bord d'un maigre ruisseau qui marque les limites de la commune, et dont ils semblent vouloir lui disputer le passage. Ils ont, en effet, l'air menaçant et des pierres dans les mains. Le premier qui se présente est brusquement arrêté par cette question? « — A qui le pompon, cette année (on s'aperçoit que je me sers d'une expression française faute d'une autre)? — A Villamanrique! » s'écrie-t-on habituellement de

toutes les charrettes. Alors des cris de joie, desapplaudissemetits, de joyeux vivats, accueillent les pèlerins et les reconduisent jusque sur la place du village. Mais, si par malheur on hésite, ou si un maladroit, pour railler, peut-être par un instinct de justice, se permet de nommer une autre confrérie, aussitôt une grêle de pierres vient lui apprendre que la confrérie de Villamanrique ne doit pas avoir de rivale dans le monde. On comprend que les rudes mains d'où cette grêle est partie n'étaient pas de celles qui se joignaient si pieusement sur le passage de Notre-Dame du Rocio.

Un peintre de la nature andalouse. — Caractère nouveau des œuvres de Fernan Caballero. — Charme et vérité de ses descriptions. — Attrait et moralité de ses récits. — Originalité du djalogue. — Analogies avec sir Walter Scott. — Analyses et traductions : la Gaviota, — Clemencia, — la Famille Alvareda, — Y Une dans Vautre, — la Dernière consolation, — Se taire durant la vie et pardonner en mourant. — Qui est Fernan Caballero.

Cette admirable baie de Cadix, ces villes semées autour, ces déserts de sables, coupés de riches cultures, qui s'étendent derrière les villes, ces habitations isolées au milieu des champs, ces pâturages sans limites, toute cette nature qui, dans sa fécondité exubérante et dans ses contrastes, a gardé je ne sais quoi de la grâce un peu

sauvage du monde naissant, ces mœurs à la fois naïves et fortes, ces populations assez fidèles à leurs croyances et à leurs habitudes pour qu'on doive s'attendre à les voir dédaigner longtemps encore celles des autres peuples, devaient finir par avoir leur peintre, leur conteur, leur moraliste, un écrivain, en un mot, qui prendrait la peine de s'emparer de ces beaux paysages, avant qu'un chemin de fer ne les gâtât, de recueillir ces chansons pour les sauver de l'oubli, ces légendes pour en conserver la saveur exquise, de faire revivre enfin, dans un enchaînement de scènes tour à tour familières ou graves, avec toute la variété de ses usages, de ses caractères, de ses costumes, ce petit monde à part sur lequel les progrès de la civilisation et de l'industrie commencent déjà à répandre leur teinte uniforme. Ce peintre, ce conteur, ce moraliste, est venu. Depuis quelques années, l'Espagne se montre chaque jour plus attentive aux récits d'un romancier fécond et vrai, qui fait modestement de l'Andalousie ce que Walter Scott a fait avec tant d'éclat de l'Ecosse, à savoir son domaine littéraire. Fernan Caballero a arboré sa bannière sur les rivages de l'Andalousie, comme ces anciens navigateurs de sa patrie qui, en abordant quelque île inconnue de l'océan américain, y plantaient le drapeau de l'Espagne, et en prenaient possession au nom de Sa Majesté Catholique. Fernan Caballero aurait-il donc par hasard découvert les quatre royaumes de l'Andalousie? Non, Fernan Caballero, de tous les écrivains le moins prévenu en faveur de lui-même et de son œuvre, sait comme tout le monde.

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