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et mieux que tout le monde, que Cadix, Séville, Cordoue, Malaga et Grenade ont achevé de jouer leur rôle particulier, et que l'histoire de l'Andalousie est désormais celle de l'Espagne. Mais, à côté des grandes routes qui mènent aux capitales, il y a les sentiers ombragés et parfumés qui mènent aux villages, et dans l'Andalous il y a l'homme. Sous ce beau ciel, au milieu de cette nature splendide, cet homme et cette nature qui s'appartiennent si bien l'un à l'autre, voilà ce que Fernan Caballero a jugé digne d'être étudié de près; ou plutôt, ayant eu toute sa vie ce spectacle sous les yeux, il s'est senti le goût, il s'est trouvé le talent de le reproduire, et c'est la vérité de ses tableaux qui en fait surtout le charme et l'heureuse nouveauté.
Fernan Caballero n'a écrit que des romans de mœurs, des nouvelles ou de simples scènes populaires. Ses diverses compositions ne diffèrent guère les unes des autres que par l'étendue, et il lui est arrivé plus d'une fois de mettre dans un trait raconté en vingt pages toute l'étoffe d'un roman. Quoi de plus complet, par exemple, que le tout petit récit qui a pour titre : Se taire durant la vie et pardonner en mourant?
Le roman, depuis Cervantes, mais en exceptant ce grand écrivain, n'a jamais jeté un bien vif éclat dans la littérature espagnole. Je ne sais même s'il faut citer à part le roman picaresque, genre amusant, mais restreint, et dont le chef-d'œuvre, Lazarillo deTormes, est demeuré inachevé. En général, cette épopée familière que nous appelons le roman ne paraissait pas faite jusqu'ici pour
le génie espagnol, qui est surtout poétique, lyrique même, et porté au grand. Il se plaisait trop aux paroles héroïques, aux graves sentences, aux ardeurs de l'extase, aux généralités sonores, pour avoir pris goût de bonne heure à ces détails précis de la vie ordinaire, à ces fines analyses de la passion et des caractères dont se nourrit le roman; et, sous ce rapport, le Don Quichotte n'est pas seulement la satire de la chevalerie errante et de ses poèmes extravagants, il est bien aussi un peu la critique détournée de ces grandes échasses où se hausse volontiers l'orgueil castillan, et voilà peut-être pourquoi les Espagnols, qui estiment infiniment leur Don Quichotte, l'aiment, je crois, dans le fond, un peu moins que nous ne l'aimons.
La littérature espagnole a produit d'ingénieuses satires, par exemple le Fray Gerundio du père de la Isla et le Gran Tacano de Quevedo, d'agréables pastorales comme la Diane et la Galatée, quelques nouvelles intéressantes; mais un écrivain qui, après avoir longtemps observé les hommes, éprouvât le besoin de les peindre, et réussît à retracer la vie humaine dans des tableaux où tout le monde, y compris la nature, aime à se reconnaître, c'est là, si je ne me trompe, ce que l'Espagne n'avait pas encore eu, et ce que Eernan Caballero est parvenu à lui donner.
Seulement, et à l'exemple de tous les peintres vrais, il circonscrit avec soin son paysage, son drame, ses personnages, le milieu, en un mot, où s'anime sa pensée. Il aime, comme un autre, les horizons lointains, mais il se
contente de les marquer d'un trait, réservant ses couleurs pour donner plus de relief à ce qu'il sait pour l'avoir vu de près. Je l'ai dit et le répète, Fernan Caballero est surtout le peintre de l'Andalousie.
j'ai nommé Walter Scott, non pour dire qu'il lui soit né un rival dans un coin de l'Espagne, mais parce que j'ai cru trouver entre ces deux écrivains de frappantes analogies.
Walter Scott, en écrivant Waverley, et souvent depuis, se plaignait déjà que les mœurs anciennes fissent place aux habitudes nouvelles, que l'Écosse abandonnât jusqu'au costume de ses pères, et il ajoutait qu'avant un demi-siècle, dans les rues d'Edimbourg, le plaid et la claymore seraient des antiquailles qui attireraient l'attention, il n'osait dire la raillerie. Fernan Caballero a précisément affaire à une époque toute pareille, époque aussi de transition, où l'Andalousie travaille à dépouiller son vieux costume avec une partie de ses croyances et de ses mœurs séculaires, et il peint cette époque avec une sympathie où l'on sent la crainte secrète de voir s'effacer les modèles qui posent encore devant ses yeux, mais qui demain peut-être auront disparu. Et, comme c'est d'ord inaire par la tête que la transformation commence, il s'attache surtout à peindre le peuple demeuré plus fidèle à ses traditions et à ses habitudes. C'est dans ce sens qu'il a pu écrire avec une parfaite justesse :
« Depuis que je suis ici eu contact si intime avec le peuple, je me suis convaincu que c'est chez lui que réside toute la poésie de l'antique Espagne et de ses chro-
niques. Les croyances du peuple, son caractère, ses sentiments, tout porte le sceau de l'originalité et de la poésie. Son langage surtout peut se comparer à une guirlande de fleurs. Des comparaisons très-fines, des proverbes vifs et d'une vérité profonde, des contes sublimes quand ils touchent à la religion, ou pétillants de sel, des couplets et des chants de la plus délicate poésie : voilà les fleurs dont se compose presque toujours cette guirlande. Le peuple andalous est élégant dans sa démarche, dans sa manière de se vêtir, dans son langage, dans ses sentiments1. »
Mais, si Fernan Caballero éprouve pour le peuple andalous une si vive sympathie, il n'est pas de ces écrivains hargneux qui n'aiment les petits que de la haine qu'ils ont pour les grands. Nul n'est entré plus avant dans les misères du riche, nul ne sent avec plus de délicatesse les richesses de la pauvreté. Mais ce peuple qu'il aime parce qu'il le comprend, il voudrait surtout le préserver des enseignements pervers. Il l'invite à garder sa pauvreté comme un trésor qui lui garantit la longue possession de tous les autres. 11 a écrit quelque part :
« Cette digression pourrait ressembler à l'un des plaidoyers modernes en faveur des criminels et de la classe pauvre, et qui ne sont qu'une arme nouvelle, ou une semence révolutionnaire qui portera ses fruits comme tant d'autres! Je préfère de beaucoup le denier de la veuve à cette philanthropie bruyante qui, au lieu de
1 UUne dans l'autre.
FE UN AN CABALLERO. 2i>5
semer de bons sentiments de modération, de paix et de résignation dans le peuple, n'y répand qu'un mauvais levain qui révolte le pauvre contre sa situation sans l'améliorer1. »
Si on regarde maintenant à la manière des deux romanciers, les ressemblances frapperont plus encore.
En ce qui est du style en général, aussi peu de prétention d'un côté que de l'autre. Ce naturel courant et limpide qui entraîne le récit de Walter Scott a fait dire à quelques critiques que ce peintre admirable des mœurs et des caractères n'avait pas un style qui lui fût propre. Je ne serai nullement surpris le jour où Ton dira que Fernan Caballero, cet autre peintre si remarquable des caractères et des mœurs, n'a pas non plus un style à lui.
Walter Scott a introduit dans le monde une foule de créatures vivantes, et les figures qu'il imagine n'ont pas moins de réalité et parfois de grandeur que celles qu'il emprunte à l'histoire. Je ne sais si Fernan Caballero invente beaucoup. Il ne fait, dit-il, quese souvenir, et tous les personnages qu'il met en scène, il les a connus, pris sur le fait, vus à l'œuvre pour ainsi dire, et il ne fait que les rendre à la société qui les lui a prêtés. Mais Fernan Cabellero oublie, dans sa modestie, que l'invention n'est que la mémoire qui sait choisir, et que, en fait de caractères, inventer ou découvrir, c'est tout un. Je le tiens donc pour le père très-légitime de ses héros. Ils vivent comme ceux de Walter Scott, et j'entends en faire un grand éloge
1 VU ne dans Vautre
en ajoutant qu'ils dialoguent parfois comme ces derniers, On a remarqué le soin minutieux que Walter Scott met à décrire le costume de ses personnages; il porterait même dans ce genre de description une manie d'antiquaire. Fernan Caballero, qui a droit à la mêmelouange, mériterait assurément le même reproche, si ses acteurs plus simples et pris dans un milieu plus humble ne le sauvaient par là de la tentation de s'arrêter trop à les peindre dans les plus petits détails.
La passion de Walter Scott pour les vieilles traditions de son pays a rempli sa mémoire de fragments d'anciennes ballades dont il aime à semer ses récits et les discours de ses héros. C'est où triomphe aussi Fernan Caballero. On se demande, en le lisant, où il est allé prendre ces traditions populaires, ces débris d'antiques romances, ces couplets d'un tour si original, ces proverbes rimes qui dessinent si bien le personnage, et donnent plus de vérité au dialogue en le marquant d'un trait plus vif. Walter Scott avait, dit-on, réuni de ces poésies naïves une collection précieuse. Fernan Caballero possède dans ce genre des archives non moins riches; à tout ce que son père, l'érudit passionné, don Juan Nicolas Bôhl de Faber, avait amassé pendant sa vie, il a ajouté ses propres trouvailles, et il n'épargne rien pour les augmenter.S'il entend un aveugle chanter dans la rue quelque romance qu'il ne connaisse pas, il l'arrête aussitôt, et tout ce qu'il recueille ainsi à tout vent se classe dans sa mémoire, pour se retrouver, à l'occasion, sous sa plume.
Mais la meilleure analogie qu'il ait avec Walter Scott, c'est ce parfum d'honnêteté, c'est ce goût des choses innocentes, c'est l'horreur pour le vice, même quand le vice a une certaine grandeur. On permet aux jeunes filles la lecture des romans de Walter Scott : on leur conseillera celle des romans de Caballero. Elles y trouveront le crime partout réprouvé, partout la vertu en honneur, et les passions elles-mêmes, sans rien perdre de leur énergie dans le tableau qui en trace au lecteur la dramatique image, y sont toujours entourées de la terreur salutaire que les moins dangereuses doivent inspirer.
À côté de nombreuses analogies, les différences ne sont ni moins grandes ni moins nombreuses. Je me bornerai à en signaler deux, la première toute littéraire et à l'avantage du romancier écossais. Les œuvres de Fernan Caballero n'ont pas les savantes proportions, les immenses perspectives de celles de Walter Scott. Il n'a pas le goût, peut-être n'a-t-il pas le génie de ces puissantes machines au sein desquelles se meut à Taise tout un monde. Les romans de Scott sont de vastes tableaux d'histoire; ceux de Caballero, souvent aussi vrais, parfois non moins dramatiques, ne sont guère que des tableaux de genre. C'est encore une assez belle gloire, puisque, dans leurs proportions réduites, ces tableaux ont un rare mérite. Mais, hâtons-nous de le dire, ils témoignent d'un essor moins large, d'un souffle moins hardi, d'un art moins consommé.
La seconde différence est surtout morale, et Fernan Caballero serait le premier à la revendiquer, si je la pas-
sais sous silence. On a reproché à Walter Scott une sorte d'indifférence religieuse; elle n'atteint pas chez lui le moraliste, elle laisse à l'Anglais, à l'Écossais surtout, sa vraie physionomie. L'écrivain espagnol , en devenant sceptique, perdrait, à coup sûr, le trait le plus caractéristique de la sienne. Fernan Caballero, catholique ardent, porte partout avec lui sa croyance; elle est de moitié dans toutes ses impressions, elle échauffe la narration sous sa plume, prête un lointain sublime à ses moindres esquisses, une sorte de gravité évangélique à ses plus humbles personnages; et, quand je dis catholique, j'entends dire catholique espagnol, aimant tout de la foi de ses pères, ses misères d'aujourd'hui comme ses grandeurs d'autrefois. Il y a bien ici un peu d'exagération, mais cette exagération est sincère et naïve, et s'expliquerait, au besoin, par la réaction d'une âme honnête en faveur d'un passé brutalement méconnu. Qu'importe d'ailleurs, si l'âme se sent élevée par cette exagération même, et si, en définitive, le récit s'en trouve bien?
Sur un point cependant, Fernan Caballero est moins Espagnol qu'il ne l'est sur tout le reste, il n'aime pas les courses de taureaux. Ami passionné des animaux, il détourne les yeux avec horreur de ces boucheries odieuses où la vieillesse du cheval est livrée sans pitié, sans doute en récompense de ses anciens services, à la corne irrésistible du taureau, qui lui-même, au bout d'un quart d'heure, ira expier sous l'épée le meurtre auquel on Fa provoqué. Toutes ces cruautés si ingénieusement combinées remplissent Caballero d'une indignation partout répandue
F E R N A N C ABALLERO. 200
dans ses livres. Si Théophile Gautier se rencontre alors sous sa main, je le plains; on ne lui saura pas le moindre gré d'être, sous ce rapport, plus Espagnol que l'Espagne.
Cette répugnance instinctive de Fernan Caballero est partagée, en Espagne, par un certain nombre d'âmes sincères, qui commencent à craindre que le goût recrudescent des courses de taureaux ne fasse, à la longue, de leurs compatriotes ce que le cirque avait fait des Romains, et ne les accoutume à regarder froidement le sang couler comme l'eau; mais, il faut l'avouer, 'ces âmes délicates sont en minorité, et dans l'autre camp se trouve à peu près tout le monde.
Le clergé lui-même est souvent de ces fêtes. La plupart des prêtres s'abstiennent d'y paraître par un juste sentiment de la dignité de leur robe; mais quelques-uns ne croient manquer à aucun devoir en s'y montrant. J'ai connu un ancien augustin, bon prêtre et prédicateur distingué, si amoureux de ces jeux sanguinaires, qu'avant de prendre un engagement il s'informait d'abord s'il n'y avait pas de course, et, un jour qu'il s'était trompé ou qu'on l'avait trompé, ayant entendu de la chaire même le bruit lointain de la place, il se sentit comme enivré de ces rumeurs connues, et, perdant, hélas! le souvenir du doux crucifié, il précipita sa péroraison, et sortit tout ému, comme s'il courait au chevet d'un mourant. J'ai connu un autre prêtre, celui-là homme énergique, qui avait tiré l'épée dans la guerre civile, et qui ne pouvait sans s'attendrir parler d'un taureau égorgé par le matador. Depuis sa première jeunesse il n'allait plus au cirque,
mais ce n'était pas l'horreur du sang qui le retenait. Propriétaire de vastes pâturages dans la Sierra Morena, il aimait ses taureaux comme une bergère s'attache à ses brebis; il eût trouvé fort bon que la bête prît la vie de l'homme qui lui demandait la sienne, et riche laboureur, le sang versé pour amuser la foule lui semblait une folle et sotte prodigalité. Mais revenons à notre romancier.
Fernan Caballero décrit l'Espagne avec une tendre et profonde sympathie. 11 a surtout, au plus haut degré, le sentiment de la nature andalouse, des jours rayonnants de cette contrée, de ses nuits étoilées, de ses solitudes bibliques. L'Andalous lui apparaît comme le fruit le plus naturel, comme le maître prédestiné de ce riche domaine; mais il voit et juge Tun et l'autre en observateur qui a traversé autrefois la France, qui a entrevu l'Angleterre, et qui a même, si je suis bien informé, du sang allemand dans les veines. De ces lointaines excursions il est revenu le cœur plus profondément que jamais attaché au sol natal, mais l'esprit désormais fermé aux impressions mesquines, et le sentiment du contraste s'est glissé sans bruit dans l'observation pour la rendre à la fois plus sûre et plus vive.
Dans un des ouvrages dont l'auteur nous occupe, le héros du roman, un jeune médecin allemand, amené par les hasards de la destinée dans un vieux couvent de l'Andalousie, entend tout à coup une petite pêcheuse de la côte chanter une de ces vieilles romances, qui, le soir, clans les champs, surtout au bord de la mer, pour peu
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que la voix ait certaines notes mélancoliques, produisent un effet si extraordinaire.
« Elle avait à peine achevé de chanter, que Stein, qui avait l'oreille excellente, saisit sa flûte et répéta note pour note la chanson de Marisalada ; ce fut alors au tour de celle-ci de s'arrêter étonnée, absorbée, de tourner la tête de tous côtés, comme pour chercher d'où partait l'écho qui lui rendait si fidèlement sa chanson.
c — Ce n'est pas l'écho, s'écrièrent alors toutes les petites filles ensemble, c'est don Federigo qui souffle dans un roseau troué l. »
Eh bien, dans les récits, dans les discours, dans les portraits, surtout dans les digressions de Fernan Caballero, on sent l'écho lointain de cette flûte allemande se mariant à la voix à demi sauvage qui chante la romance espagnole. On ne saisit pas bien les traits du modèle ie plus familier, si on ne l'a d'abord observé à distance, si par la pensée on ne Ta comparé à un autre. On ne peint bien certaines mœurs qu'à la condition d'en avoir connu d'autres qui ne leur ressemblent pas.
J'ai parlé de digressions : Fernan Gaballero les aime et s'y livre volontiers; mais, dans ses livrés, elles sont aussi courtes que fréquentes, et, au lieu de refroidir l'intérêt, c'est souvent comme un coup de fouet donné au récit ou au dialogue. Un peu de malice y perce au besoin, mais une malice toutebienveillante. Fernan Caballero aime passionément l'Espagne ; il la préfère à toute autre con-
1 La Gaviota.
trëe, mais il sait la peindre assez belle pour n'avoir pas besoin de relever son pays en calomniant celui des autres, et, s'il introduit dans ses ouvrages des Français ou des Anglais, leurs portraits, parfois peu flattés, sont bien rarement des caricatures.
Je voudrais maintenant faire connaître quelques-uns des ouvrages de Fernan Caballero. Quoiqu'il ait observé le monde et sache le peindre avec grâce, et quelquefois, comme dans Lâgrimas, avec une verve étincelante, je choisirai de préférence ceux de ses romans où c'est surtout le peuple qu'il a mis en scène; je me bornerai le plus souvent à de simples analyses, et, quand je traduirai, ce sera avec le dessein de compléter et de contrôler mes propres dires, en détachant ça et là quelques descriptions sobres, mais complètes, quelques récits rapides, quelques scènes courtes et animées, faites pour laisser dans l'esprit du lecteur une image à la fois plus juste et plus émue des lieux que moi-même je me suis ailleurs attaché à peindre.
Fernan Caballero a écrit longtemps avant de rien publier, et il y a neuf ou dix ans à peine qu'il offrait son premier ouvrage au public. Il avait rédigé la Famille Alvareda sous l'émotion toute vive du récit d'un témoin. Puis il l'avait donnée à lire à Washington Irving qui traversait par hasard Séville, et le suffrage du célèbre compatriote de Fenimore Cooper avait suffi à son ambition. Plus tard, quand il rechercha la renommée, il imprima, non pas la Famille Alvareda, mais un autre roman, d'abord, je crois, écrit en français, la Gaviota.
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La Caviota esl le nom que donne à la mouette, dans le midi de l'Espagne, le peuple des côtes de l'Océan. C'est le surnom pittoresque que Fernan Caballero a prêté à l'héroïne de son roman. Ce roman est l'histoire de la fille d'un pécheur, nature sauvage, rétive, fantasque, perverse au fond. Mais une voix admirable, unie à quelque beauté, fera de cette créature vulgaire une femme courtisée et enviée, une cantatrice applaudie. Elle trouvera un mari qu'elle trompera, elle sera adorée d'un grand d'Espagne qu'elle sacrifiera à un torero. Puis, après avoir perdu voix, beauté, jeunesse et fortune, humiliée et flétrie, elle reviendra effrontément au pays où elle a laissé mourir sans secours son vieux père, heureuse encore de devenir la compagne misérable et hargneuse d'un petit barbier méprisé. Ce caractère est tout le roman; mais il est admirahlement dessiné et se développe avec une vigueur singulière dans une succession de faits qui naissent et s'enchaînent avec cette inexorable logique qui est l'art et le secret des vrais romanciers. Le roman conduit le lecteur à Séville et à Madrid, mais il s'achève où il a commencé, mais il revient toujours sur les bords de la mer, dans le comté de Niebla, parmi ces déserts de sables, de loin en loin semés de pins, de chênes-lièges, de palmiersnains, qui s'étendent enire les bois de Doîia Ana et la ville de Huelva.
Voici l'ensemble du paysage :
« Stein se promenait un jour devant le couvent, en un lieu d'où l'on découvrait une perspective immense et uniforme; à droite la mer sans bornes; à gauche la
dehesa sans fin; au centre, se dessinait dans la clarté de l'horizon le sombre profil du fort en ruines de Saint- Christophe, comme l'image du néant au milieu de l'immensité. La mer, que n'agitait pas le plus léger souffle, se balançait mollement, soulevant sans effort ses vagues que doraient les reflets du soleil, comme une reine qui laisse flotter son manteau. Le couvent avec ses grandes lignes sévères et arrêtées était en harmonie avec ce grave et monotone paysage; sa masse cachait l'unique point de l'horizon dérobé au regard dans ce panorama uniforme.
« Sur ce point se trouvait le village de Villamar, situé au bord d'une petite rivière aussi abondante et turbulente en hiver qu'elle était pauvre et croupissante en été. Les environs bien cultivés présentaient de loin l'aspect d'un damier dont les carrés offraient une extrême variété de verdure : là le jaune vert de la vigne encore couverte de ses feuilles, ici le vert cendré d'un champ d'oliviers, ou le vert émeraude du blé que les pluies d'automne avaient fait pousser, ou le vert sombre des figuiers, le tout divisé par le vert azuré des haies que formaient les aloës. A l'embouchure de la rivière, croisaient quelques barques de pécheurs; sur un tertre, voisin du couvent* se dressait une chapelle ; devant cette chapelle, une grande croix s'élevait sur un grand piédestal de maçonnerie, en forme de pyramide; derrière s'étendait un enclos couvert de croix peintes en noir : c'était le cimetière.
«A la croix était suspendu un fanal toujours allumé;
et la croix, emblème de salut, servait de phare aux mariniers; comme si Dieu eût voulu rendre la parabole sensible à ces simples habitants de la campagne, de la même manière qu'il se manifeste journellement aux hommes d'une foi robuste et soumise, dignes de cette grâce 1 . )>
Voilà le paysage dans son ensemble; mais il faut approcher. Chacun des détails qui le composent se détache plus nettement à mesure qu'on avance, et, à mesure aussi que le sujet en rapproche le lecteur, ce paysage sera peint de traits bien précis. Ce couvent, ce village, cette rivière, cette chapelle, cette croix, existent-ils? Je ne sais. Mais j'en ai tant vu qui leur ressemblent, qu'ici surtout, j'en suis convaincu, le romancier se sera borné à regarder dans sa mémoire. Qui n'a vu, par exemple, en Andalousie, vingt couvents comme celui de Villamar?
« Ce couvent était un de ceux qui, à une autre époque, somptueux, riches, hospitaliers, donnaient du pain aux pauvres, soulageaient les misères, et guérissaient en même temps les maux de l'âme et ceux du corps. Maintenant abandonné, vide, pauvre et démantelé, mis en vente pour quelques chiffons de papier, il ne s'était trouvé, même à ce prix> personne qui voulût l'acheter, « Ce clocher, dépouillé de son ornement légitime, se dressait comme un géant mort qui aurait vu s'éteindre dans ses orbites vides la lumière et la vie. En face de Tentrée on voyait encore une croix de marbre blanc
1 La Gaviota,
270 LA BAlK DE CADIX.
qui, penchée sur son piédestal à demi détruit, semblait s'affaissêr sous le poids de rabattement et de la douleur. La porte, naguère encore toute grande ouverte et à tout le monde, était maintenant fermée1. »
Voilà l'extérieur du couvent. Au lieu des moines qui l'habitaient, on ne trouve plus dans ce vaste édi lice que l'humble famille d'un laboureur. Seulement, ces vieilles murailles ont retenu un parfum de sainteté chrétienne qui s'esfcommuniqué à ces bonnes gens. Un des anciens moines, resté au milieu des nouveaux maîtres, d'abord souffert par eux, oublié dans un coin du monastère, puis aimé de tous et peu à peu devenu de h famille, atténue ridée odieuse de la dépossession violente, et fait une part à la tradition des lieux. Une scène admirable que j'essayerai de traduire introduira le lecteur dans ce milieu plein d'émouvants contrastes :
« Stein se remit sur ses jambes, s'achemina
comme il put vers la porte, et frappa avec une pierre. Un aboiement lui répondit; il fit un nouvel effort pour réitérer son appel et tomba évanoui sur la terre.
■a La porte s'ouvrit, et deux personnes parurent sur le seuil. D'abord une jeune femme, qui dirigeait la lumière d'une petite lampe qu'elle tenait à la main vers un objet qu'elle apercevait à ses pieds, s'écria :
« — Jésus Marie! ce n'est pas Manuel; c'est un inconnu, et il est mort ! Que Dieu ait pitié de nous!
(( — Secourons-le! s'écria l'autre personne, qui était
1 La Gaviota.
une femme âgée, très-proprement vêtue. Frère Gabriel, frère Gabriel, s'écria-t-elle en rentrant dans le patio, venez vite, il y a ici un malheureux qui se meurt.
« On entendit des pas précipités, quoique pesants. C'étaient ceux d'un vieillard de taille médiocre, dont la face débonnaire et candide annonçait une âme pure et simple. Son costume bizarre consistait en un pantalon et une large veste de bure foncée, coupés, à ce qu'il semblait, dans une robe de moine; il avait aux pieds des sandales, et sur son front chauve et luisant un bonnet de laine noire.
« — Frère Gabriel, dit la vieille, il faut secourir cet homme.
« — Il faut secourir cet homme, répéta frère Gabriel.
« — Pour Dieu, mère, s'écria la femme à la lampe, où allez-vous mettre ce moribond?
(( — Ma fille, répondit la vieille, s'il n'y a plus d'autre place dans la maison, on le mettra dans mon propre lit.
« — Et vous allez l'introduire ici, reprit l'autre, sans savoir même qui c'est?
« — Qu'importe? dit la vieille. Ne sais tu pas le proverbe: Fais le bien et ne regarde pas à qui tu le fais? Allons, aide-moi, et la main à l'œuvre.
« Dolores obéit avec empressement et crainte tout ensemble.
« — Lorsque Manuel rentrera, ajouta-t-elle, Dieu veuille que nous n'ayons pas quelque désagrément.
« — Je voudrais voir cela, répondit la bonne vieille. Un lils trouver à redire à ce qu'ordonne sa mère !
c278 LA BAIE DE CADIX.
« Tous trois se réunirent alors pour emporter Stein à la chambre de frère Gabriel; avec de la paille fraîche et une peau de mouton ayant toute sa laine on lui arrangea aussitôt un bon lit. La mère Maria tira de son bahut une paire de draps grossiers, mais propres, et une couverture de laine. Frère Gabriel voulut céder son oreiller; mais la bonne vieille s'y opposa, en disant qu'elle en avait deux, et qu'elle dormirait fort bien avec un seul. En un moment Stein fut déshabillé et mis au lit.
« Cependant on frappait à coups redoublés à la porte extérieure. — Voilà Manuel, dit alors la jeune femme; venez avec moi, mère, je ne voudrais pas me trouver seule avec lui, quand il apprendra que nous avons reçu ici un homme sans l'en avertir.
a La beile-mère suivit les pas de sa bru.
« — Dieu soit loué! bonne nuit, mère, bonne nuit, femme, dit en entrant un homme grand et de bonne mine, qui paraissait avoir de trente-huit à quarante ans, et qui était accompagné d'un garçon d'environ treize ans.
« — Allons, Momo, ajouta-t-il, décharge l'ânesse et mène-la à l'écurie. La pauvre Golondrina est sur les dents.
« Momo porta d'abord à la cuisine, qui était le lieu où se réunissait toute la famille, une large provision de beaux pains blancs , deux besaces remplies et la mante de son père, après quoi il disparut en entraînant Golondrina par le licou.
(( Dolores ferma la porte, puis alla rejoindre dans la cuisine son mari et sa belle-mère.
FERNAN CABALLEUO. 279
« — Est-ce que tu m'apportes, dit-elle, le savon et l'amidon? « — C'est là.
u — Et mon fil? demanda la mère.
u — J'avais bien envie de ne pas l'apporter, répondit Manuel en souriant et en présentant à sa mère ses écheveaux de fil.
« — Et pourquoi, garçon?
« — C'est que je pensais à cet autre qui allait à la foire et que tous ses voisins chargeaient de commissions : apporte-moi un chapeau, apporte-moi une paire de guêtres; la cousine voulait un peigne, la tante du chocolat, et avec tout cela personne ne lui donnait un denier. Comme il avait déjà enfourché sa mule, un petit garçon s'approcha, et lui dit : J'ai de quoi acheter un sifflet, voulezvous me l'apporter? Et, tout en parlant, il lui glissa l'argent dans la main; l'homme se baissa, prit l'argent, et lui répondit : Sois tranquille, tu siffleras! Et, en effet, il revint de la foire, et de toutes les commissions il ne rapporta que le sifflet.
« — Voilà qui est fort l répliqua la mère; et pourquoi, je vous prie, passé-je les jours et les nuits à filer? N'estce pas pour toi et pour tes enfants? Veux-tu que je ressemble au tailleur du Campillo qui cousait pour rien et fournissait le fil par-dessus le marché?
« En ce moment Momo parut à la porte de la cuisine. II était petit, court et trapu, haut des épaules, ayant en outre la mauvaise habitude de les lever en manière de mépris, et de cet air qui dit : Que m'importe à moi? jus-
qu'à en toucher ses énormes oreilles, larges comme des éventails. Il avait une grosse tête, les cheveux ras, les lèvres épaisses; enfin, il était camard et louchait horriblement.
« — Père, dit-il d'un ton malicieux, il va un homme couché dans la chambre du frère Gabriel.
« — Un homme dans ma maison ! s'écria Manuel en sT élançant de son siège. Dolores, qu'est-ce que cela?
(( — Manuel, c'est un pauvre malade; ta mère a voulu le recueillir; je m'y suis d'abord opposée, mais elle Ta voulu. Qu'y pouvais-je faire?
« — Voilà du beau ! mais, parce qu'elle est ma mère, est-ce une raison pour introduire dans ma maison le premier qui se présente?
« — Non, il fallait le laisser mourir à la porte comme un chien, dit la vieille. N'est-il pas vrai?
u — Mais, mère, reprit Manuel, ma maison est-elle un hôpital?
u — Non, mais c'est la maison d'un chrétien, et, si tu te fusses trouvé ici, tu eusses fait comme moi.
« — Non certes, répondit Manuel, je l'eusse mis sur l'ânesse et mené au village, puisqu'il n'y a plus de couvent.
(( — Nous n'avions ici ni ânesse ni aine vivante qui pût se charger de ce malheureux.
« — Et si c'est un voleur?
« — Quand on se meurt, on ne vole pas.
« - Et, s'il fait ici une longue maladie, qui en payera les frais?
FERNAN CA B A LliERO. 281
« — On a déjà tué une poule pour faire du bouillon, dit Monio. J'ai vu les plumes dans le corral.
« — Mère, avez-vous perdu le sens? s'écria Manuel hors de lui.
« — Assez, assez, dit la mère d'une voix sévère et avec dignité. Tu devrais mourir de honte de t'être fâché contre ta mère, qui ne fait que suivre la loi de Dieu. Si ton père vivait, il ne pourrait croire son fils capable de fermer la porte à un malheureux qui arrive mourant et sans secours.
« Manuel baissa la tête, et il y eut un moment de silence général.
« — Allons, mère, dit-il enfin, mettons que je n'ai rien dit. Gouvernez-nous à votre fantaisie; ne sait-on pas que les femmes finissent toujours par n'en faire qu'à leur tête?
« Dolores respira plus librement.
« — Comme il est bon! dit-elle toute joyeuse à sa belle-mère.
« — Tu pouvais en douter, toi, répondit celle-ci en souriant à sa bru, qu'elle aimait tendrement, et en se levant pour aller reprendre sa place au chevet du malade; moi qui l'ai mis au monde, je n'en ai jamais douté. « En passant auprès de Momo, son aïeule lui dit : « — Je savais bien que tu avais les entrailles dures; mais jamais tu ne l'avais prouvé comme aujourd'hui. Va -t'en, j'ai pitié de toi, tu es un méchant, et le méchant porte son châtiment en lui-même.
h — Les vieilles ne savent que sermonner, grommela Momo en jetant à son aïeule un regard de travers.
« Mais il avait à peine achevé le premier mot, que sa mère, qui l'avait entendu, se jeta sur lui et lui appliqua un bon soufflet.
« — Apprends, lui dit-elle, à être insolent avec la mère de ton père, qui est deux fois ta mère!
« Momo courut se réfugier tout au bout du corral, où il soulagea sa colère en donnant au chien une volée de coups de bâton l. »
Dans la Gaviota, Fernand Caballero nous fait voir l'intérieur d'une famille pauvre, mais qui vit largement de son travail : c'est le petit cultivateur de l'Andalousie. Le plus considérable de ses romans après la Gaviota, démentiel nous montre avec une vérité non moins vive l'existence patriarcale du grand laboureur.
Clemencia est une jeune veuve douée d'une belle âme, qui, livrée aux séductions d'un monde dont les élégances la charment, n'a pas reconnu l'amour vrai sous les formes peu brillantes d'un jeune cousin élevé au milieu des champs, mais qui, bientôt détrompée par une expérience douloureuse, revient d'elle-même à celui qu'elle avait éloigné, et trouve le bonheur dans sa généreuse résolution.
Menacée d'une sorte de consomption, elle vient chercher un air pur et vivifiant dans la maison de son beaupère, où, pour la première fois, elle rencontre celui qui
* La Gaviota.
un jour sera son second mari. Ce n'est cependant pas lui que je voudrais ici présenter au lecteur, mais le maître de la maison lui-même, un de ces grands laboureurs dont je parlais tout à l'heure.
« Don Martin Ladron de Guevara était un de ces gros propriétaires de l'intérieur des terres si bien adhérents à leur village et à leur maison, qu'on dirait qu'ils en font partie, comme des figures en bas-relief sculptées sur un mur. Il était de ceux qui, de leur vie, ne se sont occupés d'autre chose que de leurs chevaux, de leurs taureaux, de leur culture et des propos de leur village; de ceux qui, afin de se créer à tout prix un intérêt et une occupation, ne regardent pas à des sommes énormes pour susciter ou soutenir un procès ridicule, dont la perte, au fond, leur est aussi indifférente que le gain...
« Don Martin, au surplus, n'avait reçu aucune espèce d'instruction, sauf en ce qui est de la religion, conformément au dicton : S'il a le majorât, à quoi bon étudier et de quoi peut lui servir la science? Il n'avait donc ouvert un livre de sa vie; ce qui n'empêchait pas qu'il ne fût d'instinct et par tradition un vrai caballero, et qu'il n'eût, comme les Andalous en général, de l'esprit naturel et de l'originalité, sans compter le privilège qu'ont les riches de tirer parti de ces qualités, en disant tout ce qui leur vient à l'esprit.
« En homme qui sait qu'on l'écoute toujours avec respect et déférence, don Martin avait la parole nette, prompte et résolue, et il eût parlé au roi du ton dont il s'adressait au mendiant, à savoir d'un ton naturel, uni
et décidé. Il avait à son service une réserve inépuisable de dictons et de proverbes dont il faisait grand usage, et qu'il appelait ses petits évangiles.
« Don Martin était aussi charitable que religieux; il donnait à pleines mains et sans ostentation, mettant si peu de prix à ses bienfaits et les oubliant si complètement, qu'il s'offensait de les entendre rappeler ou louer en sa présence, parce que donner aux pauvres lui semblait, de la part des riches, non une vertu, mais un simple devoir de chrétien. Ne pas le faire était à ses yeux une vilenie.
« Entre les traits nombreux qu'on racontait de sa générosité, celui-ci mérite d'être cité.
« En 1804, qu'on appelle l'année de la famine, année où les pauvres mouraient de besoin, et où les grains et les semences se payaient des sommes fabuleuses, don Martin avait ses greniers gorgés du produit d'une grasse récolte de garbanzos. Chaque jour il en faisait distribuer devant lui une partie aux pauvres; chaque enfant en emportait une tasse, chaque femme deux, et tout homme qui se présentait, trois.
« Un matin, pendant que don Martin dormait encore, son majordome l'éveilla.
« — Maître, lui dit-il, il y a ici des arrieros de Séville pressés de s'en retourner avec leur charge de garbanzos.
« — Pressés! s'écria don Martin, voilà qui est plaisant! Dis-leur que je me lèverai à mon heure, que j'irai à la messe à mon heure, que je déjeunerai à mon heure.
et qu'ensuite, quand il sera neuf heures, ils pourront me parler.
« Et don Martin se remit à dormir.
« Il se leva à son heure, fit tout ce qu'il avait coutume de faire, et à neuf heures sortit dans son patio, où les arrieros l'attendaient avec tous les pauvres qu'il secourait.
« — Dieu vous garde! dit-il de sa voix retentissante en sadressant aux premiers. Il paraît que vous voulez emporter d'ici des garbanzos, hein?
« — Oui, don Martin, et nous n'aurons pas de dispute sur le prix; nous apportons de l'argent pour les payer, et plus que s'ils étaient d'or.
« — Et c'est de l'or, en effet, dit le majordome. Don Alonso Prieto vient de les vendre six cents réaux la fanega.
« — Nous le savons, répondirent les âniers. Seigneur don Martin, vous aurez du foin dans vos bottes cette année.
a — Je regrette cependant d'avoir à vous dire que vous avez fait un voyage inutile; je ne puis vous vendre ces garbanzos, par la raison qu'ils ne sont pas à moi.
« — Ils ne sont pas à vous? allons, seigneur don Martin, vous voulez rire?
« — Ils ne sont pas à moi, vous dis-je. Je le sais peutêtre bien, que diable!
« — Mais alors à qui sont-ils?
« - A ceux-ci, répondit don Martin, en montrant les pauvres; demandez-leur s'ils veulent les vendre. Enfants, vendez-vous vos garbanzos? cria-t-il de sa voix de basse.
« Une clameur d'angoisse et de supplication s'éleva jusqu'au ciel.
<( — Mais, don Martin... insistèrent les arrieros.
« — Quoi î ne voyez-vous pas que les maîtres ne veulent pas? et que puis-je y faire? répondit don Martin...
« Don Martin n'avait jamais rien changé, ni dans sa maison, ni dans sa manière d'entendre la culture, ni dans sa manière de vivre, ni dans sa manière de voir, ni même dans sa manière de s'habiller. Il portait constamment des bas de soie bleue, des souliers d'une espèce de drap rude ou de feutre qui s'appelle peau de rat, avec des boucles d'argent, une culotte de Casimir noir, aussi avec boucles d'argent au genou, un grand gilet de riche étoffe de soie, quelquefois brodé en couleurs, une ample veste également en soie, enfin une résille pour retenir ses cheveux qu'il ne coupait jamais; seulement la résille était courte et ne descendait guère plus bas que la nuque. Quand il sortait le matin, il prenait une capote de riche drap noir, ornée de passementeries et de franges de soie; dans l'après-midi une cape écarlate, doublée de salin de couleur, et sur la tête un chapeau à bords rabattus, pareil à ceux que portent les picadors aux courses de taureaux. Quoique don Martin eût plus de soixante-dix ans, et qu'il fût un peu plus gras qu'il n'eût fallu pour danser des séguidillas, il conservait les restes d'une imposante figure. Il était grand, et ses traits, quoique grossis, étaient beaux et réguliers1. »
1 Clemencia.