III. — SYNTHÈSE DE LA BALANCE DES COMPTES DES Erars-Unis
L'étude d'ensemble de la balance des comptes des Etats-Unis, maintenant possible, permettra de saisir plus complètement l’importance des modifications qui ont transformé la situation financière du grand pays américain à l’égard des autres pays du monde.
De 1914 à 1918, l'excédent créditeur de près de 11 milliards de $ qui résultait des échanges de marchandises et de métaux précieux n’a pas éte compensé par les chapitres débiteurs autres que les mouvements de capitaux : en effet le solde débiteur des paiements dus aux services de toute éspèce, aux mouvements des personneset aux créances et dettes d'intérêts atteint environ 2.350 millions de $. Les mouvements des capitaux effectués par les particuliers ont atteint au total 3.520 millions de $. Ce sont donc surtout les erédits accordés par le Gouvernement des Etats-Unis aux Gouvernements étrangers qui ont formé la contre-partie du surplus d’exportations de marchandises, puisqu'ils ont été de 7.685 millions de &. Ils ont même été si élevés qu’ils ont provoqué un déficit important de la balance des comptes des Etats-Unis,déficit qui s'explique aisément par la marge de crédit que les Etats étrangers conservaient toujours à la Trésorerie américaine : ce déficit a été de 2.4M millions de $ pour la période de guerre.
Il est d’ailleurs curieux de constater que les exportations de capitaux américains, environ {1 milliards
de $, correspondent exactement à l’excédent d’exportations de marchandises.
Après la période 1914-1918, l’année 1919 a encore été pour les Etats-Unis une année très favorable; elle présente un solde créditeur qui a son origine dans la réalisation des crédits dont les Gouvernements européens disposaient encore auprès de la Trésorerie Américaine.En effet Pexcédent d’exportations de marchandises et de métaux précieux atteint plus de 4.300 millions de $ : en face de ce solde créditeur les exportations nouvelles de capitaux atteignent à peine 3.000 millions de $, tandis que l’ensemble des autres chapitres présente un solde débiteur de 300 millions de $ environ. Le solde créditeur net de la balance est donc de 4.069 millions de $. Aussi l’année 1919 a-t-elle été pour la monnaie américaine très favorable : le cours du dollar s’est en effet rapidement élevé dans tous les pays, neutres ou anciens belligérants.
On sexplique cependant assez malaisément que l’ensemble des opérations financières des Etats-Unis de 1914 à la fin de 1919 presente un solde débiteur d’environ 1.400 millions de $. Il est surprenant en effet qu’un pareil déficit de la balance se soit maintenu, alors que justement la valeur internationale de la monnaie américaine qui exprime la situation des créances et des dettes du pays envers l’étranger s’est constamment accrue. Par ailleurs il paraîtrait difficile d'admettre que des exportat'ons occultes de capitaux européers vers les Evats- Unis aient atteint, dès cette époque, un chiffre aussi élevé que 1.400 millions de $, c’est-à-dire, au cours du change de la fin de 1919, plus de 9 milliards de francs.
C’est pourtant la seule hypothèse qu’il nous est possible de faire : elle seule explique d’ailleurs en même temps la hausse du dollar en 1919. II reste néanmoins qu'aucun indice ne paraît avoir décidé, tant en Europe ou en Amérique du Sud qu'aux Etats-Unis, pareil mouvement des capitaux et qu’ainsi l'exactitude de nos évaluations pourrait être sérieusement mise en doute.
Mais l’année 1920 paraît au contraire confirmer les résultats obtenus pour la période 1914-1919, puisqu’elle présente un solde créditeur de plus de 1.600 millions de $, supérieur de 200 millions de $ au déficit des années antérieures. C’est qu’en effet l’excédent des exportations de marchandises et de métaux précieux reste considérable (2.926 millions de $) tandis que le solde net des mouvements de capitaux ne présente plus qu’un excédent d’ex- : portations assez faible, 668 millions de $. Les autre chapitres sont l’origine de dettes américaines pour un montant de 650 millions de $, pricncipalement dus aux mouvements de personnes. Ainsi, à la fin de 1920, la balance des comptes des Etats-Unis, pour la période 1914- 1920, se trouvait à peu près en équilibre, puisque sur un total de transactions de près de 22 milliards de $, le solde définitif n’est plus que de 200 millions de $. C’est dire que les mouvements invisibles de capitaux pendant cette période se sont sensiblement compensés.
L'évolution de ces mouvements peut s'expliquer de deux manières : ou bien les crédits dont les pays étrangers disposaient encore aux Etats-Unis à la fin de 1918 et de 1919 ont été utilisés et par suite éteints; ou bien ces crédits sont demeurés ouverts aux commerçants et aux
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banquiers étrangers, mais ils ont été compensés par une exportation à peu près égale de capitaux américains en Europe. Il est vraisemblable que les achats considérables de marchandises effectués aux Etats-Unis par certains pays, et notamment par la France, ont obligé les importateurs étrangers à employer une partie au moins des crédits dont ils disposaient encore aux Etats-Unis — mais il est aussi très probable que de nombreux Américains ont commencé, dès 4920, à se faire ouvrir des comptes dans les banques des pays européens où la monnaie avait subi une rapide dépréciation — Ce double mouvement se comprendrait d'autant mieux que, d’une part, les commerçants étrangers exportateurs de marchandises vers les Etats-Unis préfèrent, devant la baisse deleu monnaie, conserver leurs créances en dollars sur leurs correspondants américains tandis que les importateurs étrangers de produits américains, contraints d’achéter des dollars, provoquent la baisse de leurs monnaies et attirent donc dans leur pays les capitaux américains paï l'espoir d’un relèvement prochain de la monnaie dépréciée.
Ainsi se manifeste déjà, bien que dans des limites en core faibles, ce phénomène de l'exportation des capitaux, exportation critique, puisqu'elle à pour résultat de provoquer rapidement la baisse de la monnaie, sans que la balance des comptes ne soit très gravement déficitaire. |
En 1921, la balance présente les mêmes caractéristiques qu’en 1920, avec cette différence que l'excédent des exportations de marchandises et de métaux précieux s’est abaissé à 3.100 millions de $, tandis que l’excédent
d’exportations des capitaux est encore de 550 millions de 4. Aussi le solde créditeur de la balance n’est-il plus que de 345 millions de $. Mais justement en 1921, la plupart des changes étrangers et particulièrement les changes européens ont repris par rapport au dollar une position plus favorable : li baisse du dollar a ainsi coïncidé avec un excédent créditeur de la balance des comptes. C’est ce qui laisse croire que des mouvements invisibles de capitaux ont encore exerc 6 leur influence sur [a monnaie äméricaine. [Il est probable en effet, que la hausse des monnaies étrangères qui s’est produite surtout dans les premiers mois de 1921 a entrainé jes capitalistes américains à investir plus largement leurs réserves dans les pays à monnaie depréciée, tandis que, peut-être dans une faible mesure,les commerçants étrangers ont plus volontiers transformé en leur monnaie nätionale leurs créances en dollars.
La balance est de nouveau fortement débitrice en 1922 (plus de 600 millions de #). En effet l’excédent d'exportations de marchandises et de métaux précieux n’est plus que de 500 millions de 8 environ,tandis que les exportations nettes de capitaux atteignent 700 millions de $. Il est probable que pendant toute l’année 1922, les pays européens dont la balance apparaît à cette époque largement créditrice mais dont la monnaie continue à baisser,ont remboursé aux Etats-Unis une partie des crédits qui leur avaient été accordés en 1920 et en 4921 par les commerçants et banquiers américains : c’est ce qui explique la hausse du dollar par rapport à la livre et surtout par rapport au franc. Les capitaux dont les Etats-
Unis ont ainsi pu disposer ont été à nouveau investis à l’étranger, ainsi qu’en témoignent le mouvement des monnaies (327 millions de $ de monnaies étrangères ont eté achetées par les particuliers en 1922), et les achats de valeurs étrangères.
Enfin, à la fin de 1922, l'équilibre de la balance est à peu près parfait pour la période 1914-1922 (59.000.000 $& de déficit); depuis cette époque, les chapitres débiteurs ont légèrement excédé les chapitres créditeurs. Les mouvements occultes de capitaux ont dû par conséquent se compenser à peu de chose près et sela n’est pas pour nous étonner, puisque plusieurs pays européens retrouvaient une plus grande stabilité monétaire, tandis que d’autres assistaient à des variations plus intenses encore que pendant les ännées précédentes : le retour des capitaux dans les pays à monnaie stable ne compensait pas entièrement l’exportation plus rapide dans les pays à monnaie dépréciée. Mais, peu à peu, les mouvements de capitaux sont, à nouveau, devenus plus normaux : aux mouvements de crédits à court terme se sont substitués des mouvements de valeurs mobilières.
Ces quelques mots sur la physionomie de la balance des comptes des Etats-Unis de 1914 à 1924 montrent bien que deux chapitres ont eu pendant cette période une influence primordiale : les mouvements de marchandises et de métaux préciéux, d’une part, les mouvements de capitaux d'autre part. Les mouvements de marchandises, de même que les services rendus et les intérêts reçus ou payés n'affectent point de manière définitive la situation des créances et des dettes internationales qui
est au contraire modifiée de façon durable par les transferts de capitaux.
Avant la guerre on estimait à 4.250 millions de $ les capitaux étrangers investis aux Etats-Unis et à 1.500 millions de $ les capitaux américains investis à l’étranger, Or d2 1914 à 1920 les capitaux exportés par les Etats-Unis ont atteint les chiffres suivants :
Valeurs américaines rachetées...... 2.350 millions de $ Valeurs étrangères achetées. ..... 2.962 — Crédits accordés par le Gouverne-
MON RE A Ten anee ae Bone 9.724 ——
Par contre les Etats-Unis ont reçu des remboursements qui se sont élevés à 1.215 millions de $ pendant cette même période; ces remboursements viennent en déduction des valeurs étrangères achetées, dont la valeur est ainsi réduite à 1.747 millions de $. Ainsi à la fin de 1920, les Etats-Unis voyaient leurs créances sur l’étranger dépasser le montant de leurs dettes : les créances dépassaient 3.200 millions de $& alors que les dettes restaient au-dessous de 2.000 millions. De 1920 à 1924, les mouvements des capitaux décèlent des rachats de valeurs américaines (66 millions de $K), des achats de valeurs étrangères (2.605 millions de $&), enfin des importations de capitaux étrangers (1.558 millions de &). La situation nouvelle en 1924 est donc la suivante :
Capitaux américains à l'étranger... 5.050 millions de $ Capitaux étrangers aux Etats-Unis. 2.590 —
Alors que les capitaux étrangers investis aux Etats- Unis dépassaient de 2.750 millions de $ en 1913 les capitaux américains investis à l’étranger, ces derniers
leur sont supérieurs de près de 2.500 millions de $ à la fin de 1924.
Encore faut-il ajouter à ce déplacement des capitaux au profit des Etats-Unis, la valeur des dettes des Gouvernements étrangers envers la Trésorerie américaine. Le règlement de la dette britannique apportera chaque année aux Etats-Unis pendant 62 ans une somme moyenne de 140 millions de $, qui correspond à un capital de 2.300 millions de & au taux de 6 0/0. Le rèlement de la dette française ne donnera pas lieu sans doute à des paiements aussi élevés ; on peut penser néanmoins qu'ils atteindront environ 40 millions de $ pendant les cinq ou six premières années et s’élèveront ensuite progressivement jusqu'à atteindre entre 100 et 140 millions de $ dans Ja dernière période.
Le règlement des dettes des autres Etats (Italie, Belgique, Tchéco-Sloyaquie, Roumanie, Serbie) apportera en outre aux Etats-Unis des sommes variant entre 10 millions de $ au début et 100 millions de $ à la fin.
Si on laisse de côté le chapitre des intérêts, la balance des comptes actuelle des Etats-Unis n’est pas très différente de celle de 1913 : Pexcédent d’exportations de marchandises et de métaux précieux sert à combler le déficit provoqué par les dépenses des touristes et les remises des immigrants et permet en outre le placement à l'étranger d'importants capitaux. Mais, avant 1913, les Etats-Unis importaient plus de capitaux qu'ils n’en exportaient de manière à pouvoir payer à l'étranger les ntérôts dont ils étaient débiteurs et c’est donc le cha-
pitre des intérêts qui vient transformer la physionomie dé Ja balance des comptes des Etats-Unis. C’est surtout d’ailleurs dans un avenir prochain que la transformation deviendra sans doute plus profonde.
En effet, tandis que les principaux pays industriels de l’Europe ont chaque année une balance commerciale déficitaire, les Etats-Unis bénéficient encore chaque annee d’un excédent d’exportations de marchandises; c’est là d’ailleurs ce qui sépare encore de celle des pays européens la balance des comptes américaine, qui déjà comporte chaque année une exportation nette de capitaux, un excédent important d'intérêts créditeurs, enfin un excédent d’importations de métaux précieux.
Mais la balance commerciale des Etats-Unis resterat-elle longtemps encore favorable ? C’est une question qui a été très longuement débattue par les Américains, surtout en 1922 et en 1923, alors que l'excédent d’exportations de marchandises diminuait chaque année. L'accroissement de cet excédent en 1924 a quelque peu reduit au silence ceux qui prédisaient dejà le renversement de Ja balance commerciale. Mais on peut se demander si cet accroissement a été le résultat de causes passagères ou s’il dépend au contraire de conditions durables qui maintiendront dans l’avenir un large excédent d’exportations.