MO LA BALLE
— Vous êtes d'un humeur très-amusante.
— C'est alors que la douleur est risiblc de soi, car je souffre à en pleurer !
Iïermance jeta sur ses traits un coup d'œil rapide.
— Ecoutez-moi, mademoiselle; des fats ont, à mon insu, établi je ne sais quelle fol Le gageure sur madame de Wilmoore et sur n.oi : leur jeu n'a pu réussir, grâce à la répugnance des deux acteurs indispensables, a prendre rôle dans cette parade, et le côté pendant fait ses efforts pour se donner aux. dépens de cette dame des airs de réussite. Préoccupe d'autre chose, je niai découvertlepiégequ'assr/. tard, et dès lois madame de Wilmoore nia montré un peud'amitié pour mieux faire voir son mépris des sots propos, et les défier de l'atteindre.
— Vous êtes habile et discret.
— Faut-il passer à des preuves? Il est, mademoisclle„au fond de mon cœur, depuis qu'il a commencé de battre, un senti nieni
profond, exclusif de tout autre. Ce mal, scelle dans mou âme, n'a jamais pnru au dehors; l objet <jui le cause l'ignora toujours et ne le i onuoilra jamais. Cette passion ne laisse en moi d'affection pour personne, et toutes les femmes, hors une, m'inspirent, non pas l 'indifférence, mais l'antipathie. Quel sort m'eût été donné, si celle que j'excepte eût daigné in entendre, me deviner ! Hélas ! on ne devine que ce qu'on espère; elle n'a jamais songé à moi, sa froideur ne s'est pas démentie, et je l'aime autant que le premier jour.
— Mais, monsieur, pourquoi me confier ces choses, à moi, qui..
— Il faut bien que vous connoissiez 1 état de mon âme pour me donner un avis sur mes projets de pèlerinage: Mes maux se sont'accrus; elle me croit épris ailleurs, et cette idée m'accahle au point d'ébranler ma résolution de garder le silence; enfin, elle est sur le point (l 'appartenir à un autre, et je n'ai pas la force de supporter cette vue. Cet'autre, elle l'aime, j'en suis désespéré, et si je reste ici, j'y meurs. Ne vaut-il pas mieux s'expatrier à jamais?
Ut LA BALLE
— On doit garder ce moyen pour les maux sans remède. Sans croire absolument à votre roman, je dois dire que vos déplaisirs sont votre ouvrage. Que navez-vous parlé? les parents ne sont pas tous inflexibles, et peutêtre si... que sais-je, moi ? Réflécbissez, et agissez avec plus de confiance.
— Je l'aurais fait déjà si j'avois eu l'espoir ie plus léger. Mais je suis décidé à suivre votre conseil.
— Mon Dieu , prenez-le comme il vous est donné, sans grande réflexion, à tout hasard.
— Un mot d'elle, surpris par mégardc, m'a rendu moins craintif, mais ce mot est. obscur , je crains de me flatter ; daignez m'en dire votre sentiment. Parlant à ce rival de moi , de cette union désolante , elle lui a dit qu il me devoit plus de reconnoissance qu'il ne pensoit... Pardon de vous ennuyer de ces détails, mais, sans ces trois mots, j'aurois continué de me taire. Ah ! mademoiselle, par pitié pour un pauvre cœur bien malade.
laissez-lui sa douce chimère, et traduisez-les comme il la fait !
Hermance devint rouge, pâle, embarrassée, et se mit à trembler de toutes ses forces.
— Monsieur... murmura-t-elle avec dignité, en abaissant sur ses joues ses longs cils noirs.
Mais, la voix lui manquant, elle chercha, pour se donner une contenance , son mouchoir quelle ne trouva point. Raoul frissonnoit autant quelle , et il put à peine 'balbutier en se retirant dans une angoisse inexprimable :
— Priez pour moi , mademoiselle ; ma destinée est dans la balance. Si je ne rencontre aucune pitié ce soir, je perds toute espérance, et... vous ne me reverrez jamais !
A ces mots il s éloigna quelque peu pour reprendre un peu de vigueur, et il passa plusieurs minutes , anéanti par la force de ses émotions , avant de retrouver le fil de ses idées et le courage de faire un pas.
Cependant , mademoiselle de Parcay cher- I. 8
choit toujours sur toutes les banquettes son mouchoir de batiste à coins brodés; l'unique moyen de le retrouver eût été de fouiller dans la poche de Raoul, et elle ne s'en avisa point. Dès qu'il eut repris son sang-froid , il se mit à fureter partout avec elle ; puis, la voyant dans un endroit écarté , il le tira adroitement, et feignant de le trouver à l'instant, il le lui présenta plié d'une façon bizarre, en la regardant avec inquiétude.
— Maintenant, murmura-t-il ,vous pouvez lire dans mon cœur , Hermance , ma destinée est entre vos mains.
— Non , non, monsieur... articula la jeune fille toute troublée , en repoussant et en retenant à la fois le mouchoir , de peur que le billet ne se détachât.
Mais Raoul, pénétré de l'importance de la situation, répétoit d'un ton bref: — De grâce, il le faut... prenez... ou tout va tomber.
Cette hésitation dura un quart de seconde, et Edouard y mit fin en s'approchant.
— Qu'est-ce, dit-il, vous ignorez si c'est bien là votre mouchoir ?... Permettez , je le reconnoîtrai.
— C'est le mien ! interrompit brusquement Hermance en l'arrachant à Raoul et en retournant s'asseoir.
Néanmoins, elle avoit lair si indignée, que Montigny troublé, n'osant soutenir sa vue, se retira. Sa joie étoit ternie par les regrets qu'il ressentent au fond de lame , d'avoir été réduit à déclarer une passion sérieuse et vraie au milieu d'une fête, par des moyens à l'usage des étourdis et des coquettes. Ces formes lui sembloient peu respectueuses , indignes de son culte et de son idole, et la délicatesse blessée lui causoit certains élancements intérieurs semblables à des remords. Dès le lendemain matin, on lui remit une lettre dont l'adresse étoit évidemment tracée par une main de femme. Il défit cette enveloppe sous laquelle il retrouva . sans aucun
mot explicatif, sa tendre missive de la veille. Mais bientôt il reçut du général de Parcay une invitation à passer la soirée en petit comité, et il remarqua que l'adresse de la lettre étoit de la même main que celle de la première enveloppe. Cette découverte releva son
Le général lui fit beaucoup d'amitiés, l'entretint de son père, qu'il avoit eu jadis pour intime ami, et, malgré la froideur d'Hermance, Raoul jugea d'elle d'après les démonstrations du père, qui étoit J'esclave obéissant des volontés de sa fille. Edouard étoit toujours assidu, et son rival setoit abstenu de le combattre depuis la soirée de la comtesse : une timidité naturelle aux cœurs bien épris larrêtoit. Quant à madame de Wilmoore, elle étoit allée, remplie d'amertume, se réfugier à la campagne , au grand regret d'Edouard.
Un matin, ce dernier entra chez Montigny, boutonné jusqu'au cou; sa tête étoit enfoncée jusqu'au menton dans son chapeau, sa cravate montoit belliqueusement jusqu'au nez. — Je
viens, dit-il sèchement, vous demander des explications sur votre manière d'être à l'égard de mademoiselle de Parçay, et vous avertir...
— Bien, l'on vous entend. D'abord, mon cher, j'ai le bois de Boulogne en horreur, et je ne consens à y mettre les pieds sous aucun prétexte. Il est, derrière Montmartre, certaines fondrières désertes et profondes, trèsconvenables pour le genre d'exercice que vous souhaitez de prendre. Nous aurons deux témoins chacun, et le prétexte sera les jambes de Fanny Elssler ou la prise de Constantiue ; à votre choix.
Le lendemain, à la même heure, nos deux amis ferrailloient de leur mieux, Edouard s'escrimant pour percer son adversaire, et ce dernier se bornant à la parade avec une tranquillité, une grâce et une sécurité de maître d'estoc opposant un plastron au fleuret muselé d'un élève. Après vingt minutes d'assaut, Raoul planta son épée en terre et dit : — Ce travail est échauffant et monotone, nous pour-