‹ La balle de plombChapitre 9 sur 12 · M LA. BALLE · texte numérisé non relu

M LA. BALLE

— Vous avez la victoire, faites-en part à ceux qu'elle intéresse : sacrifiez ce triste cœur; hélas! il vous aime... ah! madame, madame, quel mal vous avois-je fait!

Caroline tressaillit, et, tandis que Raoul présentent la maiu à cette dame prête à monter eu voiture, monsieur de Wilmoore s'écria:

— A demain , Montigny !

— Demain?... murmura le jeune homme d'un air d'hésitation, sans quitter la main de la comtesse.

Elle se taisoit ; il serra fortement le bout de ses doigts, comme pour leur demander une réponse, en répétant:

— Demain?., d'un ton humble et soumis, et presque aussitôt, les abandonnant, il secoua fortement la main du mari, en lui disant d'uue voix claire et assurée:

— À demain , monsieur!

Et il s'éloigna très-satisfait de sa journée.

Vers cinq heures, le lendemain, Champrosé, Delcourt, Latare, Edouard de Servan

et quelques autres chevâucboîent de compagnie le long-du bois de Boulogne, Causant tic chii us, de femmes et de maquignons. La mine taciturne d'Edouard concentra 1 attention sur lui, et de ce point de départ on arriva à Monti;;ny en passant par madame de Wilmoore. Le spirituel banquier s'informa de ïetat de la petite conspirât on, des dispositions de la comtesse à L'égard de Raoul; il ajouta qu'il ne doutoit point que le dénoûment de l'aventure n'eût été réservé pour le bal de madame de Wilmoore, et qu'ainsi l'on comploit poulie lendemain sur des surprises divertissantes. Il n'avoit pas achevé, qu'une voiture découverte tourna vivement l'angle dune allée et prit le petit pas en s'approchant d'eux. Cetoit l'équipage de la comtesse. Elle étoit escortée d'une jeune personne fort jolie, mais sourdemuette, et que pour ce motif madame de Wilmoore avoit prise pour dame de compagnie; ingénieuse manière d'être libre sans secouer certains préjugés". Un homme étoit assis sur le revers, et ju.^ez de la stupeur de nos cjenllemen en reconnoissant... Raoul de Monligny.

Un tel triomphe ne se peut comparer qu'à celui de Mardochée , et Caroline en agissant avec une humilité aussi digne, aussi brave, expioit très-noblement ses anciens torts à regard de Raoul, en le vengeant des coassociés du complot. La voiture passa lentement au milieu de nos cavaliers, qui s'inclinèrent, éblouis, jusque sur le pommeau de leurs selles. Caroline saluoitavec aisance, sou teint très-animé indiquoit l'exaltation qui remplissoit son cœur. Quant à Raoul, simple et insouciant, il acceptoit sa position dune manière philosophique, sans être gêné ni enflé de sa victoire ; il sourioit aux faveurs de la fortune, saus oublier ses outrages de la veille ou ses infidélités du lendemain, et il se tenoit bourgeoisement, comme un roi constitutionnel qui reçoit les applaudissements de ses commettants.

— Voici Servan admis à la retraite , murmura le chef de division à l'oreille de Champrôsé ; il n'a plus qu'à accepter la place de sous-préfet de Painibœuf qu'on lui offroit l'autre jour, et qu'il a refusée en riant aux éclats. .

— Il est de fait, mon cher, que dans certaines adversités l'abolition des clôtures rend les sous-préfectures indispensables.

— Diantre ! s'écria Lafàre, nos actions sont en baisse, et vous nous ménagiez une étrange surprise.

Chacun éclata de rire.

— Mais... repartit Delcourt, l'aventure est bien plus drôle comme cela.

Nouvelles risées.

— D'honneur, continua le banquier, il est temps, mon cher Edouard...

— Il est temps de vous taire! interrompit Servan exaspéré, en poussant son cheval en travers du chemin de Lafare ; il est temps pour vous de comprendre que pas une femme ne se prêterait à une mystification aussi stupide, et que je n'ai pas même essayé d'en faire l'essai. Que m'importe, à moi, que Montigny vous ait inspiré de l'envie ou de la rancune? Je n'ai plus d'intérêt là dedans, et vous devez comprendre qu'à la veille d'un mariage, mes

idées ont dû changer de direction. Il n'y a donc ici de mystifié que vous, et il sera bon que vous ne l'oubliiez pas. .le dois ajouter que, depuis douze jours, Raoul connoissoit, par je ne sais qui, ces pièces à linottes, et qu'il a paru aussi indifférent à ce complot que je le suis à sa bonne fortune d'aujourd'hui, sur laquelle je ne prétendois plus aucun droil.

— Je ne croyois pas tant d'esprit à Servan , observa Champrôsé.

— Il auroit, sur ma foi, joué le rôle de Barrère, à la Convention.

Dès le soir même, la nouvelle de ce changement de ministère à la cour de madame de Wiltnoore circula dans Paris; Champrôsé Ta porta chez le général de Parçay, de qui la fille fui à l'instant saisie d'une migraine affreuse.

Elle étoit encore bien pâle le lendemain, quand Edouard de Servan vint lui faire sa cour, plus galant que jamais et impatienté des ret :rds opposés à son bonheur, sentiment qu'il trahissoit pour la première fois.

— Allons, nia chère Hermance, dit le général dès qu'il fut parti; c'est un joli garçon, conviens-en. Il faut parler, mou enfant; jusqu'ici, tes indécisions, tes répugnances, m'ont mis dans le cas de temporiser. Tu es libre, prononce son arrêt, il sera sans appel.

— Eh bien, puisqu'il en est ainsi, je l'épouserai, répondit Hermance d'un ton sec et résolu. Mais, brisée par cet effort, elle s'enfuit aussitôt dans sa chambre.

— Dieu merci ! disoit le président de Servan à sa femme . notre fils se rauge et consent à ce riche mariage. Il a cessé de fréquenter ce Montigny avec lequel il seroit demeuré garçon toute sa vie. Ce Montigny étoit un cruel obstacle à nos projets.

— Vous êtes dans une profonde erreur, répliqua Edouard avec amertume; si ce mariage a lieu, c'est à Raoul que vous le devez.

— Monsieur de Montigny n'a pas de mœurs, ajouta sèchement la marquise.

JSous nous sentons médiocrement intéressé à la description d'une fête bourgeoise ; le luxe contemporain est si peu ingénieux, que ces espèces de divertissements sont d'une affligeante monotomie. Des fleurs, de la lumière, des violons, du bruit, de la foule, des femmes blancbesou roses et des hommes noirs, entassés dans les diverses pièces d'un hôtel éclairé du haut en bas, de façon à ressembler à une lanterne.

Réfugié dans un salon désert, au bal de madame de Wilmoore, Raoul, affaissé de corps

et d'esprit, rêvasse au fond d'un fauteuil, se soustrayant de son mieux aux tendres empressements de la comtesse qui le cherche d'un, air inquiet, et ouhlie de faire les honneurs de la fête pour le poursuivre, le voir une minute et lui serrer la main. Fuyant avec soin cette adorable créature dont les grands yeux bleus s'humectent parfois de tristesse, Montigny, du fond de sa retraite, contemple au loin, avec angoisse, Edouard de Servan et Hermance qui, sans cesse occupes l'un de l'autre, dansent ensemble ou en vis-à-vis.

Forcé par sa position de courtiser Caroline pour la désarmer et l'empêcher de lui nuire, Raoul a dépassé le bat. Il n'aime point cette femme qui a voulu le vouer au ridicule; il ne le lui a pas pardonné, jamais non plus il ne lui pardonnera son intrigue galante avec Edouard, et cependant voici qu'il s'est affiché à côté d'elle. Etre en butte aux adorations d'une femme belle quand on a le cœur inoccupé, c'est un passe-temps supportable; mais endurer un amour obséquieux lorsqu on ressent pour une autre les ardeurs d'une passion

profonde, c est là un supplice qui accable lame la mieux trempée. Le cœur, en effet, se trouve partagé entre un mélange d'aversion et de pitié, de douceur et d'amertume, de désirs et de satiété, de tendresse et de rage, et il finit par se déchirer dans ces luttes entre des sentiments aussi opposes.

Telle est la cause des peines de notre héros. Son esprit est tourmenté par un sentiment incurable, sans espoir. Ses relations avec madame de Wilnioore viennent de l'éloigner encore d'Hermancc , et c'est, pour cet amant discret et fidèle , une pensée amère que celle de passer, dans l'opinion de cette jeune fille, pour l'amant heuieux.de la comtesse; car il ne le sera jamais, et il veut se creuser un dernier refuge dans une conscience pure, à l'endroit de son amour, amour noble et désintéressé vraiment.

Ami d'enfance de mademoiselle de Parray, brûlant pour elle, depuis le jour où les premières étincelles ont jailli de son âme, il a gardé par délicatesse le silence le plus impé-

nétrable, le plus courageux. Hermance est quatre fois plus riche que Raoul, et la fierté de celui-ci ne lui a point permis de risquer de faire mettre en question son désintéressement. Donc, il n'a rien fait pour plaire, il lui a semblé qu'en pareil cas il devoit attendre au lieu de provoquer; et comme Hermance ne songea même point à cette inégalité, elle eut lieu de se croire oubliée. La familiarité du jeune âge disparut entre eux ; tout au plus parla-t-on de loin en loin de vieille amitié ; Raoul devint moins assidu chez le général, il acquit la certitude de n'être pas aimé, et pendant quatre ans il dévora dans la solitude un chagrin sans remède, sans distraction, et il souffrit avec tant de grandeur et de vertu, que personne ne soupçonna ce triste mystère. On peut maintenant apprécier les émotions de Montigny sur le point d être le successeur de Servan auprès de la comtesse, quand il voyoit, au milieu de cette fête, danser et sourire et babiller Hermance au milieu d'un essaim de muguets parmi lesquels se trouvoit un fiancé.

DE PLOMU. 106

.Sa résolution, quant à Caroline, étoit formelle:— jamais, avoit-il dit, je ne serai à elle, ce temple où vit la pensée d'Hermance ne

sera point profané ; je garderai du moins cette amère consolation de ma fidélité sans taches, et je n'aurai pas le regret d'avoir cessé de mériter ce bien que je n'obtiendrai jamais.

C'est de la folie, mais n'avons-nous pas dit qu'il étoit amoureux ?..

Après de longues méditations, et des angoisses accrues par les charmes de mademoiselle de Parcay, moins belle, il est vrai, que la comtesse; modeste violette au pied d'un lys d'argent ; Raoul , avant entendu dans le voisinage la voix de Caroline, s'élança hors du salon et s'enfonça dans les jardins, au plus noir des bosquets.

Le temps s'écouloit néanmoins, la nuit alloit devenir le matin; la fouleavoit diminué, les terrasses étoient désertes, et Montigny, perdu derrière une touffe de dahlias, examinoit du dehors, par une fenêtre ouverte, l'intérieur du logis et la foule décroissante du

bal. Le salon principal étoit au rez-de-chaussée avec une porte vitrée sur les jardins.

Bientôt, quelques personnes s'arrêtèrent devant cette croisée. On avoit servi le souper; la danse avoit cessé depuis près dune heure, et la réunion étoit disséminée çà et là. Hermance avec son père et M. de Servan vinrent se camper à quatre ou cinq pas de Raoul, au bord de la fenêtre, en causant avec vivacité.

— Soit! s'écrioit Edouard, je suis ombrageux, jaloux, si vous le voulez, j'en conviens ; jaloux de tout le inonde, et de lui par conséquent. Il passe pour un dangereux, et savezvous bien...

— Ces idées font peu d'honneur à ma fille ; elle va les prendre pour de la défiance et vous gronder comme il faut.

— Point du tout: c'est ainsi, dit-on, que ces messieurs nous prouvent leur affection.

— Vous voilà piquée ! je m'égayois fort innocemment sur ce cher Montigny ; mes défiances d'ailleurs portent sur mon peu de mérite et non sur...

— Et non sur mes sentiments, dont vous ne doute/ pas... Voici de la modestie contrebalancée.

— Je ne dirai plus de mal de notre ami, je le promets. A votre tour, pardonnez-moi d'être un peu jaloux d'un bonheur que chacun, et lui comme les autres, doit m'envier.

— Vous le jugez bien mal, monsieur Edouard, et vous êtes ingrat. Si Dieu permet que, selon votre dire, je sois pour un peu dans votre bonheur, vous lui devrez plus de reconnoissance que vous ne pensez.

— Il auroit plaidé ma cause ? Que j'éLois coupable !

Du fond de sa cachette, Raoul n'en put ouïr davantage, et ce peu le satisfit. Cherchant un sens aux derniers mots d'Hermance, il n'en put trouver d'autre que celui-ci : Kdouard doit son bonheur à Raoul, attendu que, sans la timidité de ce dernier et sans son aventure avec la comtesse , on auroit repoussé en sa faveur d'autres prétendants.

Sur-le-champ Raoul rentra dans 1 hôtel , disparut de nouveau pendant un quartd'heure et se précipita au plus épais de la mêlée.

Frais et dispos, armé des ressources d'un esprit bien reposé, il fut plus brillant que jamais. Saisissant la première occasion venue, avec cette promptitude audacieuse que donne un succès récent, Montigny s'approchant d'Hermance lui tint à peu près ce langage :

— J ai souvent cherché, cette nuit, à vous aborder pour vous faire part d'un dessein que j'ai formé et vous demander un de ces bons avis qu'en certaines rencontres on ne sollicite guère d'un autre que d'un ami, et... je n'en ai pas de plus ancien que vous.

— Oh, je le sais bien ; ce n'est pas moi qui oublie les amitiés d'enfance.

— A quel jour votre mariage est-il arrêté?..

Elle se dispensa de répondre, et Raoul poursuivit:

« — J'ai le projet de voyager seul pendant

une dizaine d'années, puis peut-être de me

faire une habitation je ne sais où , bien loin ,

et... de partir dans huit jours.

— Bon Dieu, dix ans! c'est l'éternité.

— Je l'espère, mademoiselle. Ce n'est pas du bonheur que je poursuis, je n'y crois plus, mais une activité perpétuelle me semble l'unique moyen de supporter la vie. Je suis mallieu reux, seul, sans une affection au monde; mon départ ne fera pas un regret. Voilà ma situation; que feriez- vous à ma place?

— Je ne sais; mais vous n'êtes pas juste envers le monde, et il me semble que si vous n'êtes pas au comble du bonheur, vous êtes bien difficile. En ce jour même, on vous croit

lus heureux que iamais.

— Si cette opinion étoit fausse, si les plaisirs qu'on m'attribue n existaient pas, si leur idée seule me raisoit mourir, penseriez-vous encore de même?

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