‹ La balle de plombChapitre 3 sur 12 · H LA BALLE · texte numérisé non relu

H LA BALLE

— Que lui est-il advenu ?

— Rien encore , mais sa tête est menacée ; on veut, on veut le ma... ri... er !

— Champrôsé, la plaisanterie est Je mauvais goût.

— Trop vrai ! répondit Edouard d'une voix mourante; on se dispose à me sacrifier. Attaqué de toutes parts, pris par la famine, je crains d'arriver à capitulation. Mon père, indigné de mes refus, me réjouit la vue d'un visage de marbre; chacun m'obsède et me gronde et m'assomme ; l'arrière-ban de la famille a décroché le h a mois pour me combattre ; enfin, la mesure est comblée, celle de la sévérité, veux-je dire; quanta l'autre, elle est parfaitement vide, et l'on ajourne à la signaturc du contrat l'acquittement de mes dettes.

— Ce pauvre Edouard ! j'ignorois ses malheurs, et il n'a pas le droit d'en être surpris.

— Veux-tu me voir à tes genoux ? Fais un

signe et je m'y précipite. Ah ! Raoul , je suis bien à plaindre, il est vrai, mais je suis criminel. Tu vas savoir comment je t'ai immolé sur l'autel de l'intérêt. Dès qu'il fut question de mon exécution matrimoniale, on me soumit à la surveillance de la police domestique, et je fus garrotté. Tu déplus sur-le-champ à mon père et, chose inouïe , à ma belle-mère qui le gouverne. On craignoit que tu ne fortifiasses ma rébellion.

— Pardon, mais le nom déjà future? car je ne comprends pas...

— Patience, tu le sauras. Il fut reconnu à l'unanimité par madame de Servan que tu étois un grand vaurien (mon père disoit un philosophe), un homme sans principes, sans religion , de plus , un suborneur. Donc , on s'efforça de me faire entendre que ta société devoit infailliblement me perdre. Si je faisois la plus légère opposition à mon mariage, si seulement je voulois temporiser , on prétendoit reconnoître tes idées dans les miennes. — Tant qu'il verra ce Monti-

gny, disoit-on, cette union n'aura pas lieu, et l'affaire finira par manquer. Bref, ils sont convaincus que tu es destiné à me conserver dans un éternel célibat Puisse le ciel les exaucer !

— Epargne le reste à ta sensibilité; je te pardonne d'avoir sacrifié l'amitié aux intérêts. Pau vre tactique ; leur obstination se sera accrue de ta foiblesse. Au surplus, es-tu certain de ne inavoir pas froissé, de ne m'a voir pas causé un tort réel en me laissant m éloigner de cette maison où peut-être... N importe, je t'excuse en faveur de ta grande jeunesse et de tes ennuis actuels; car, vois-tu, les gens de mon naturel ont au cœur un souverain préservatif des ebagrins que les affections procurent. Tu serois plus coupable, si j'étois un autre homme.

— Montigny, nous vous plaignons, la passion est usée en vous.

Franchement ; est -il une vierge au

monde que vous achèteriez au prix d'un cheval ? devenons à notre propos ; j'ignore encore le bel objet du mariage d'Edouard.,

— L'enfant est jolie; seize ans, crinière d'ébène, teint de marbre, encolure fine, taille souple, allure élégante, enfin de la race; une créature pur-sang, des mains de poupée , le pied...

— Que ne dis-tu le sabot ?

— Le pied d'un enfant, mince, grassouillet, finement attacbé ; des malléoles à peine bosselées... C'est un ange!

— Et l'on voit que tu as fait de bonnes études en hippiatrique.

— Par malheur, la propriété d'un ange me paroît onéreuse. Ali ! Raoul, je voudrais bien te céder mon bonheur , et certes il te vaudrait mieux qu'à moi. Tu n'es pas riche, dix mille livres à peine; tu vis comme un

sous-préfet, comme un conseiller à la cour, comme un général , ou un poète religieux. Tu épouserois là trente mille francs de revenu dont je n'ai que faire, et qui te dispenseroient de mourir de faim, désagrément qui ne peut arder de t'arriver.

— Enfin, quelle est cette demoiselle?

— La fille d'un général de ta connoissance, la belle Hermance de Parçay.

— Tu dis?...

— Mademoiselle de Parçay , petite personne réservée, froide comme glace et assez nulle, je pense; mais en mariage de tels défauts sont vertus.

Le visage de Montigny s'assombrit. Au lieu de répondre, il saisit un grand verre de je ne sais quoi, 1 avala tout entier avec gloutonnerie et en répandit pi us de moitié sur son habit' Puis, feignant de perdre l'équilibre, il coucha sur le sol une chaise en la poussant du pied avec violence, ensuite il se leva, traversa la

salle en fredonnant un petit air. et vint se rasseoir.

— Parbleu ! s'écria-t-il avec de grands éclats de rire (circonstance , chez lui , fort rare), voilà qui va des mieux. Reçois nos compliments et... nos remerciments. Loué soit Dieu , mes amis , voici un homme retire de la consommation, un officier mis à la retraite; nous aurons de l'avancement. Donc Edouard est confisqué , donc il quitte le festin ; à nous sa part. J'ai ceci de commun avec les moralistes, de souhaiter le mariage de tout le genre humain; nous arrivons à même fin par moyens divers. Je ne sais si les moralistes pratiquent leurs préceptes; quant à moi, je suis les miens à la lettre; si le monde doit finir par une fille, il m'est permis d'assister au dernier jour du monde, car à coup sûr je n'épouserai personne.

— Patience, Iiaoul ; la folie est encore à conclure.

— Je la considère comme accomplie. As-tu donc un caractère propre à la résistance, une volonté mâle , invincible?

— Nous avons de bonnes résolutions , fortifie-les. Par respect pour mon père, donnons raison à sa prévoyance, et deviens un invincible obstacle à ce mariage. Mon cœur, tu sais, que je ne m'appartiens plus...

— Empêcher ce beau mariage... dans quel intérêt? Que m'importe, après tout?

— Par grâce! ne me laisse pas dans les Hlets des grands parents. Je n'ose te parler de notre maison; mais reviens, du moins, chez madame de Wilmoore : elle a souvent demandé de tes nouvelles, tu lui feras plaisir.

Raoul ne répondit pas ; distrait depuis quelques secondes, il tira sa montre, se leva brusquement, rabattit sa moustache, releva son col, et murmura :

— Mille regrets, messieurs; je suis forcé de vous quitter à l'instant.

Et , sans attendre leurs adieux ou leurs questions, il disparut en un clin d'ceil. Ses

traits setoient voilés d'un nuage de méditation sérieuse.

— Où va-t-il ? murmura à voix basse le banquier eu projetant autour de lui des regards crochus.

— En bonne fortune ; je le suppose , sans rien affirmer. Il est sur ce sujet dune hypocrisie, d'un sileuce tout à fait injurieux pour nous. Rien ne plaît tant aux femmes, il le sait, que la discrétion, et il a la bassesse d'employer sans vergogne ce procédé facile, sacrifiant la joie de ses amis aux caprices des prudes, quelle lâcheté !

— Ces succès innombrables sont-ils bien avérés? On ne désigne personne...

— Parce qu'il faudroit nommer tout le monde ; mais les manières de toutes ces dames avec lui ne laissent aucun doute à cet égard.

— Surprenant! je ne lui vois rien, moi, d'irrésistible.

— Ni moi. Un garçon qui ne s'enivre jamais, qui ne fume pas, en un mot, qui dans ses habitudes n'a rien de jeune, rien daimable.

— Il est sec , il est cassant ; d'esprit , trèspeu ; qui pourroit redire un de ses bons mots? Il n'a rien de brillant, pas même ses bottes où le vernis fait souvent défaut ; son mobilier a quatre ans, sa fortune est bornée... Je ne trouve là rien pour séduire une femme.

— Peu de goût, nul sentiment fashionable. Devenez donc éprise d'un original qui déteste le bois de Boulogne , qui s'ennuie au ballet comme à l'opéra , qui vit presque toujours seul , et porte matin et soir le même habit.

— Les femmes ont des lubies singulièrement bourgeoises ! Montigny est commun comme un artiste. Il fréquente une compagnie... On l'a vu en plein jour avec des poètes, des peintres, des petits violons, que sais - je ? Nous ne sommes pas rigoristes , mais on doit quelques égards à lopinion.

Pour moi , je choisis mon monde , et ne me montre dans les rues qu'avec des gens comme il faut.

— Peut-être la-t-on calomnié?

— Non. L'autre jour, deux maquignons avec qui je promenois mes chevaux, avant d'aller chez Staub,deux maquignons anglais, mes amis, et Johnson qui nous accompagnoit m'ont assuré lavoir vu donnant le bras à un journaliste.

— Voilà une chose odieuse !

— En vérité , je ne reviens pas de l'aveuglement du sexe à l'endroit du Montigny ; le cerveau le plus vide... Pauvre chasseur ; il ne distingueroit pas les marques d'un chevreuil de celles d'un lévrier, et je le défierois de courir un renard. Puis , des manies de hobereau , l'on prétend qu'il lit des livres ; en revanche il est incapable d'apprécier la croupe, le poitrail et les jambes d'uncheval. En bonne conscience, que peut faire une femme d'un pareil huron?

— Son capital est médiocre, murmura le banquier avec dédain.

— Et pas d état, aucune position dans le monde, ajouta bravement l'auditeur au conseil.

— Tant de misères ne l'empêchent pas d'être dédaigneux et de se croire supérieur à nous.

— C'est une prétention horrible, incroyable, et cela crie vengeance !

— Par malheur, il est difficile à attaquer ; on ne lui connoît aucune intrigue, sans quoi on bloquerait ses amours , et chaque coup porteroit en plein dans son amour-propre.

— By (jood! c'est se donner beaucoup de peine pour un insignifiant damoiseau ; car, à vrai dire, je ne le crois point un Faublas; il manque de style de point en point, et son éducation est à faire; ce garçon ne sait pas même un mot d'anglois.

— Pardon, Jules, interrompit Edouard de

Servan, mais la vérité avant tout. Vous savez plus d'un mot d'anglois, vous : fiorse, roatsbeef,fas/iionable, porter, Jockejs-club , steeplecfiase, pastry-cook et goddam sont des mots a vous connus; mais Jà se borne votre érudition. Je puis certifier que Raoul parle anglois comme Sheridan et Goldsmith.

— En vérité? J'en suis ravi et vous sais gré de me le dire : du reste je ne signalois là ([u'une légère imperfection, sans préjudice de...

— Comment donc ? Mais Raoul est un charmant enfant que j'aime de cœur, et dans tout ce que j'ai dit je n'ai pas prétendu lui faire le moindre tort dans l'opinion d'autrui.

— Moi, s'écria l'aide-de-camp , je ne souffrirois pas qu'il fût dénigré en ma présence, et la sévérité d'une affection loyale m'a seule arraché sur lui des vérités qui m'affligent.

— Sans doute; et moi, s'écria le banquier, je lui ai déjà dit en confidence tout ce qu'on

vient de répéter. Mais je l'aime et l'estime

autant que vous.

Quand ce concert de louanges eut un peu diminué, le chef de division ajouta :

— C'est un homme franc, ouvert et audessus de la crainte. A-t-il caché sa pensée à Edouard, l'a-t-il-en rien ménagé, a-t-il atténué ses torts? Heureux Servan, vous avez là un ami Lien précieux , et sa rigueur fait l'éloge de votre bon caractère.

— C'est une justice à rendre à Edouard, il est patient ! s'écrièrent-ils tous à la fois.

Grâce à cette modulation ingénieuse , il redevint aisé de reprendre le premier thème sur Montigny. Après de longues médisances auxquelles Edouard prit dès lors une meilleure part, le banquier dandy annonça qu'il avoit une idée , et par cette déclaration il concentra l'attention de ses compagnons stupéfaits.

— Il est notoire, dit-il gravement, que la vie

de Montigny est sombre comme la nuit. Sa défiance, sa discrétion, son air avantageux et nu prisant nous font injure. Prudent comme un lièvre, il ne donne sur lui nulle prise; on ne connoitra jamais , on n'a jamais connu un seul des objets de son attention ; n est-il pas vrai !

— Si fait, interrompit l'officier, on a prétendu qu'une amie d'enfance oubliée par lui durant dix années , retrouvée ensuite aussi belle que riebe, et sortant du Sacré-Cœur, l'avoit visiblement occupé ; en un mot (et ceci doit être indifférent à Edouard , puisqu'il repousse tout projet de mariage avec elle), que mademoiselle de Parçay...

— Absurde! interrompit Servan avec une certaine vivacité ; les raisons les plus solides m'autorisent à vous certifier le contraire.

— A la bonne heure, repartit M. Lafare; je poursuis mon propos : il n'est pas d'autre moyen de pénétrer dans les secrets de Raoul , que de lui préparer ses intrigues. Je m'explique : il faut diriger son attention sur une

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