J>8 LA BALLE
femme de qui nous serons à peu près sûrs, lui monter la tête, l'égarer tout à fait, et terminer la comédie par une légère mystification. Grâce à ce procédé, il deviendra plus humble, nous nous serons divertis; l'affaire étant connue, son crédit sera fortement ébranlé, et nous y gagnerons.
Ce dessein eut l'approbation de tous, hormis de Servan , qui leur dit : — Sur ma foi , vous jouez gros jeu. Raoul n'entend pas raillerie, il se fâchera, et c'est un rude adversaire.
— Nous ne craignons personne, répliqua Ghamprùsé, et j'accepte la responsabilité.
— Reste à choisir la sirène qui le trompera , et ce ne peut être qu'une personne sur qui l'un de nous exerce un grand empire. Je ne vois guère, ajouta-t-il en ralentissant la parole, que la comtesse de Wilmoore.
— Mauvais, mauvais! s écria Edouard de Servan ; ce choix est détestable.
— Allons donc, Edouard ; vous défendez, toujours le parti de Raoul, qui vous rudoie, qui vous traite comme un écolier; vous êtes dupe de votre bonhomie. Ce choix est parfait, et vous ne pouvez vous y opposer, à moins que vous ne redoutiez le triomphe de Montigny. Quant aux effets de sa colère, vous n'êtes pas, je pense, assez timide pour...
— Assez ! Je ferai ce qu'il vous plaira.
— Surtout ayez garde de prévenir madame de Wilmoore de nos desseins, elle s'y refuserait, sans nul doute. Il faut l'y engager peu à peu sans qu'elle les soupçonne, disposer sourdement les choses et les lui présenter quand il n'y aura plus à reculer. Edouard, vous avez de l'esprit, du tact surtout, un tact prodigieux; enfin, vous pouvez diriger les batteries dans une place dont vous êtes maître.
— Quelle malicieuse pensée ! répondit Edouard avec discrétion, ravi devoir le public informé de son bonheur; j'ignore, Lafare, ce que signifie cette parole, néanmoins reposez-
vous sur ma bonne volonté, j'agirai de mon
mieux. Au revoir*, messieurs, à bientôt!
— Quelle grue que cet Edouard ! s ecria-ton dès qu'il eut le talon tourné. Conçoit-on que madame de Wilmoore se soit affublée de cela ?
L'entretien fut brisé par l'arrivée d'un nouveau venu.
— Bonsoir, Beaufort, lui dit-on; comment se porte Lécla? la ferez-vous courir jeudi?
— Elle a eu un peu de colique , j'ai été très-inquiet.
— On assure qu'Anna Bolena est souffrante, est-il vrai?
— Non , Dieu merci , cette chère bête se porte à merveille.
— Madame de Beaufort est en bonne santé?
— Mais... je le pense; après cela, tu sais, les femmes...
— Et quelle nouve le ?
— Nulle, sauf la prochaine soirée de madame tic Wilmoore; vous y serez, je pense. Je viens de rencontrer Montigny avec le frère de la comtesse, lequel lui a fait promettre d'y assister.
— Bravo ! Raoul sera forcé de lui rendre visite avant le jour de réception , observa Cbamprôsé; on diroit que Jupiter combat pour nous.
Ces mots échangés, nos tigres désertèrent le .lockey's-Club , et s'en furent, le long du boulevard, jusque sur le pas de la boutique de Tortoni pour y parler d'argent, se dandinant des épaules le long du chemin , fumant comme des tuyaux de poêle, regardant les femmes sous le nez, ferraillant l'atmosphère avec leurs cannes, crachant en l'aîr , parlant fort, se livrant, en un mot, à cette foule agréable de gentillesses cavalières qui sont la marque infaillible d'une bonne race et d'une parfaite éducation.
Rien n'est plus rare, en ce monde si admirablement nivelé depuis cinquante ans , qu'une femme que l'on puisse dévotement adorer et aux pieds de laquelle, comme à ceux d'une déesse antique, on puisse humblement fléchir les genoux. Les grandes dames d'autrefois, ces divinités placées sur un piédestal qu'on n'osoit escalader, sont une race éteinte : il n'est plus d'encensoirs où le platonisme fasse fumer l'encens sur une flamme épurée, et les boudoirs, qui furent jadis des temples, sont détruits.
Dans notre société bourgeoise et sans hiérarchies , les fronts d'anges sont découronnés de leurs nimbes, la vie privée est sans voile, et les femmes n'ont gardé que l'empire des sens. On ne prise que la simplicité, le sansfaçon, la familiarité, le confort, et l'argent qui le procure. Tout est réduit à,raison; les dieux sont partis et les femmes avec eux. Il n'existe donc plus ni salons, ni grandesdames, ni belles manières, ni haute société, dans le sens réel et historique de ces mots.
Par suite de ces désordres dont ne sauroient trop gémir les romanciers, il nous est impossible de comparer madame de Wilmoore à une véritable comtesse du temps jadis , et pourtant elle étoit d'une origine à ne le céder à personne. Iesue de l'antique maison de Lorraine , elle avoit donné la main, en 1829, à l'un des descendants des Cavaliers anglois qui, sous Louis XIV, ont accompagné en France le roi Jacques , et sont demeurés nos compatriotes.
Douée d'une sagacité profonde, la comtesse
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Marie-Caroline de Wilinoore avoit apprécie de bonne heure l'esprit du siècle; loin de prétendre à rappeler aux autres et à elle-même des grandeurs évanouies, elle avoit cherché des grâces compatibles avec le goût de son temps; résignée sans humeur aux difficultés de son rôle , elle s etoit résolue à régner dans ses petits états aussi bravement que possible, par les seules armes qu'elle pût encore invoquer, par ses charmes. Donc elle prenoit un soin merveilleux de sa beauté , habile à la mettre en valeur , à l'accroître même par une foule de combinaisons savantes , bien qu'elles semblassent les plus naturelles du monde.
D'abord, elle avoit la sagesse de se conserver dans 1 inutilité absolue, quant aux soins du ménage; ayant judicieusement remarqué que , dans la nature, les objets les plus agréables à lavuen'ontpasd'autre fonction quecelle de plaire, et que les roses et les œillets, plantes médiocrement utiles, charment les yeux et l'odorat bien plus que la pomme de terre, l'artichaut ou la bourrache, végétaux trèsestimables. De plus, elle s etoit aperçue que
tout labeur, quelque facile qu'il soit, enlaidit les formes, et elle s'abstenoit même des petits ouvrages féminins avec un stoïcisme digne de Caton.
Aussi jamais ne la vit -on peindre des fleurs, ou broder, travail qui rougit les yeux et condamne les lèvres à une moue perpétuelle causée par l'excès de la préoccupation. Elle avoit de bonne heure abandonné le piano, qui grossit les mains, gâte les ongles et met en relief les muscles de lavant-bras. Par des motifs analogues , elle avoit renoncé à chanter, bien quelle eût une voix superbe; mais cet exercice est l'occasion d'une foule de grimaces, il tirai leles muscles du cou, montre au public l'intérieur de la bouche jusqu'aux amygdales; et la musique d'aujourd'hui est si hérissée de croches et de fioritures chromatiques, qu'une femme qui, dans un salon, se livre aux convulsions de la mélodie , seroit facilement prise par un sourd pour une infortunée qui se gargarise avec de l'huile bouillante. Madame de Wilmoore avoit rejeté loin d'elle ces aimables horreurs.
Blonde, avec des yeux bleus, dune taille élancée sans être troi) mince, elle conservoit sans efforts une tenue noble et facile; sa beauté avoit un si adorable caractère de placidité qu'il sembloit que le souffle du vent, n'osant s'abattre sur elle, expiroit à ses pieds. Le rire éclatant qui sillonne les joues de trois arcs de cercle, qui évase les narines et rapetisse les yeux, lui étoit inconnu ; la surprise Dé barroit pas son Iront de rides horizontales, parce que cette sensation ne l'induisoit. jamais à écarquiller les paupières. En général, elle n'étoit point tournée aux émotions vives qui contractent le visage ; sa belle tète , admirablement attachée au buste par un cou digne de la Vénus de Milo, se balançoit avec la majestueuse lenteur de celle du cygne, et jamais, par un indiscret mouvement, la belle Caroline ne permettoit à ses clavicules de soulever le blanc manteau de satin sous lequel on les deviuoit à peine. Sa carnation étoit si neigeuse et à la fois si chatoyante, que l'on eût pensé faire évanouir d'un souffle cttte forme légère; pourtant, ce beau corps avoit
la fermeté du marbre de Paros , dont il avoif
la couleur.
Madame de Wilmoore poussoit parfois l'intelligence jusqu'à s'interdire certaines saillies spirituelles trop étincelantes, de peur de troubler la tranquille harmonie qui charmoit en elle. Calme et sereine , simple avec dignité, dune beauté fine et profonde , cette déesse antique eût été trop accomplie pour qu'on osât l'aimer, sans une circonstance qui contraignoit lesadmirateurs dese souvenir quelle étoit mortelle. La comtesse avoit une petite fille de cinq ans qui lui ressembloit d'une manière surprenante. Comme cette enfant reproduisoit déjà les allures , le caractère de madame de Wilmoore, on entouroit promptement cette dernière d'une affection tendre et sérieuse; car en la revoyant dans sa fille, on pensoit avoir adoré la mère dès son enfance , et une illusion de cœur ajoutoit les souvenirs du passé à l'émotion présente.
Quant à ses religions, la comtesse étoit pieuse comme la plupart des merveilles de
beauté; clic adoroit son miroir avec une louable dévotion. Qu'y taire? Objet elle-même d'un culte assidu, cette divinité croyoit en elle; ses principes en fait de morale, sa conduite, il faut L'avouer...
Procédons avec ordre: M. le comte de Wilmoore n'engageoit pas aux mêmes devoirs iju'un autre mari ; ce n etoit pas un homme. Pourquoi, dira-t-on, l'avoit-elle pris? Mais une fille ne prend pas, elle se laisse donner, et si le sort la jette à un butor, elle n'en peut mais. Vieux, sot, grossier, lourd, honteusement laid, ridicule et désagréable, M. de Wil moore abandonnoit son ménage, pour courir de basses fortunes assez coûteuses. Son ton se ressentoit de ces fréquentations, et l'air hautain et vulgaire, plat et prétentieux de ce rejeton dégénéré, excitoit les risées. Dépourvu de tact, il faisoit rougir sa femme par des propos dune maladresse incroyable. C'est ainsi que, d'une voix bruyante, il s'écrioit devant vingt personnes, en parlant du bal de la veille : — Oh ! nous nous sommes amusés , amusés!... Caroline a sauté toute la nuit
comme Auriol avec ce diable de Servan; ils ont danse dix fois ensemble. Nous voilà compromis, et ma foi, comme dit Arnal, je ne sais plus trop ce que je suis. .
Là-dessus, éclats d'un gros rire se prolongeant au milieu de la fouie embarrassée.
A une telle femme un amant dune valeur aussi pauvre qu'Edouard de Servan, de qui la médiocrité nous est connue, c'est là une bizarrerie inexplicable. Edouard, à vrai dire, est un garçon superbe, mais dune sottise!... Enfin, ces sortes d'inconvenances sont le privilège des femmes distinguées , qui seules peuvent se les permettre ; c'est même presque une marque de l'esprit transcendant de cette dame que le eboix d'un homme aussi stupide.
Gomme la comtesse de Wilmoorc chérissoit le repos avant tout , sa liaison avec Edouard de Servan ne lui sembloit pas trop ennuyeuse. Elle trou voit en lui l'intimité d'une personne en rapport d'âge avec ellemême , d'une personne avec qui elle pouvoit
en user sans gène comme sans fatigue, grâce à une incontestable supériorité d'esprit. Servan avoit en outre une fort belle mine, il ornoit un quadrille , valsoit sans fléchir les jambes, sans se dandiner des épaules, et sans donner des secousses avec le bras droit. De plus , les femmes lui faisoient force coquetteries, et 1 amour -propre flatté, quand il s'ajoute à un caprice , le fortifie beaucoup. Il est à remarquer néanmoins que cette aventure n'avoit pas détourné un seul jour la comtesse de son goût pour les plaisirs bruyants. Cette intimité n'étoit pas ignorée; la discrétion de l'amant avoii pris soin d'éclairer le public. Montigny étoit le seul, ou à peu près, qui l'ignorât; ses relations avec Edouard avoient, comme on l'a vu, cessé depuis long-temps: d'ailleurs il étoit peu enclin à s'entremettre de la chronique scandaleuse et en général des affaires d autrui. Les gens discrets sont rarement curieux, les curieux sont toujours indiscrets; et le confident qu'il faut choisir est celui qui refuse de lêtre.
La première visite que rendit Raoul à ma-
dame de Wilmoore, après l'entretien du Jockey's-Club , la surprit et la charma comme un incident imprévu. Caroline montra cette humeur courtoise et engageante que prodiguent les maîtresses de maison aux infidèles qui les ont délaissées. Sa gentillesse plut à Montigny. Un rayon de soleil perçoit , ce jour-là , l'azur des rideaux et- rioit dans le boudoir de la comtesse ; on fut très-gai. Nos deux causeurs, ravis de s'être mutuellement désennuyés, en conçurent l'un pour l'autre une reconnoissance véritable, et, sans nulle préméditation, Raoul trouva moyen de revenir bientôt. A sa vue, nouvelle joie de la comtesse ; mais voici bien une autre affaire.
Par une de ces transitions soudaines, familières aux gens nerveux, notre héros, ce jourlà, se trouvoit dominé par des lubies sombres jusqu'à la mélancolie; son visage étoit grave, son air froid et dédaigneux, sa parole à la fois émue et railleuse avec amertume. Ce rôle, au surplus, convenoit à merveille à son physique. La comtesse fut étonnée; c'est déjà beaucoup. Sa curiosité fut irritée ; elle étudia
Raoul avec intérêt, et c'est là un progrès immense. Puis elle le trouva malheureux, et eut l'obligeance d'accorder à sa sensibilité les honneurs de cette tristesse.
Raoul, par les inégalités de son caractère, indépendantes de sa volonté, par la sauvagerie de ses manières, par sa facilité à provoquer dans le tête-à-tête le ton de l'intimité qu'il n'a jamais en public , par l'attrait, enfin, d'une foule de contrastes bizarres, a le privilège de rendre, en peu de temps, les gens occupés de sa personne ; il abonde en atomes crochus. Son imagination est si mobile et si vive, que, se mettant en une minute au courant des idées des gens , il les partage, les développe comme siennes, y croit pour l'instant, devine celles qui s'y rattachent, et les exprime avec onction. Heureuse de se voir si bien entendue , de rencontrer une âme sœur de la sienne, une femme se dit volontiers, après l'avoir écouté : — ,1'étois faite pour vivre avec lui.
Ces séductions naturelles furent développées dans cette circonstance ; on devint amis,
regrettant de ne pas s'être mutuellement devinés plus tôt; et sans arrière-pensée d'amour, on fut néanmoins l'un pour l'autre quelque chose, tant l'esprit, le cœur et l'imagination trottent libres et rapides chez les gens absolument désœuvrés, et rapprochés par la commune occupation de ne rien faire. Tout auroit pu en demeurer là, si Edouard, pressé par ses amis, ne fût venu poursuivre ses projets de mystification, et s'il n'eût jeté dans la balance le poids de sa malice.
Un jour que la comtesse se sentoit disposée à recevoir Raoul , elle entendit sonner à Ja porte : ce coup de sonnette la rendit assez joyeuse ; jetant un coup d'œil rapide sur une glace, elle vérifia sa toilette et attendit en souriant qu'on annonçât. C'étoit Edouard , et sa vue la rendit sérieuse à l'instant. Cette visite lui pîaisoit d'ordinaire, mais elle fut forcée de reconnoître qu'elle ne la préféroit pas à toute autre. Cette légère déception irrita un peu la comtesse, qui n'avoit pas l'habitude des contrariétés. — Je ne vous attendois pas , murmura-t-elle.
— Tant mieux, rien n'est plus agréable que les surprises. Avcz-vous eu beaucoup de inonde hier?
— Personne, sauf monsieur de Montigny.
— En vérité? Quel sournois! Je le quitte à l'instant, et il ne m'en a rien dit. Imaginezvous, ma chère belle, que Raoul est le plus ténébreux des hommes; on ne sait rien de ses actions et, par système apparemment, il tient cachés ses moindres faits et gestes.
— Bon moyen d'éviter les interprétations perfides.
— Et d'y donner lieu. On vient voir une jolie femme, on en fait un mystère, et ceux qui l'ont pénétré cherchent le motif du secret. C'est un genre d'indiscrétion ralfinée.
— Je préfère cette manière à l'autre.
— Du reste , Montigny est un original , toute sa vie est énigmatique; il n'a pas su