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se créer des amis et il se donne à notre égard des airs de supériorité...
— Très-impertinents, je n'en doute pas.
Les femmes en général ont en estime ceux qui se maintiennent avec fierté et retenue isolés des autres hommes.
— Vous n'en conviendrez pas ; mais si je gageois cent louis qu'il vous fait la cour, ce seroit profit. assuré : il courtise le genre féminin tout entier.
— Il a bien raison de faire mystère de ses plus innocentes démarches. Voyez que d'inductions vous tirez d'une simple visite...
— Les vrais conquérants rêvent toujours des conquêtes ; de leur part on a le droit de s attendre à tout.
— Monsieur de Montigny a donc l'honneur d'avoir compromis bien du monde ?
— D'avoir séduit, voilà tout; maison ne
cite pas un seul nom et on le juge... à vue de nez. Il fait l'amour en coupe-jarret, dans les ténèbres.
— Vous en faites un magnifique éloge.
— Don Juan près de lui n'est qu'un écolier. Les femmes en raffolent , elles ne parlent que de lui , ce qui finit par être monotone ; enfin, s'il n'en affiche aucune, c'est qu'elles se compromettent toutes avec lui et forment une compagnie d'assurances mutuelles , où la masse répare les pertes des individus. Pour moi , si j'étois femme, je n'aimcrols point la fleur des pois, mon cœur ne se mettroit pas a la file des moutons de Panurge , et il me répugneroit d'encenser de la sorte un homme honoré du suffrage universel.
— Vous , Edouard ; laissez donc. Si je m avisois de porter une robe bouton d'or , avec un schall rouge , ou d'être seulement mise au goût d'hier, votre passion n'y résisteroit pas.
— Qu'en sais-je ? vous proposez des épreuves
impossibles. Si je vous priois de vous affubler de la sorte , votre amour me feroit-il ce sacrifice?
— Oui , mais je vous défie de me le demander. L'amour-propre est tout dans vos affections , messieurs.
— Je vous jure, Caroline, que jusqu'ici vous êtes ma seule gloire. L'entrée de mou cœur n'est point large , les sentiments y entrent avec peine et n'en peuvent ressortir sans qu'il soit brisé.
— Cette description de votre cœur ressemble, à s'y méprendre, à celle dune tirelire.
— Pourquoi plaisanter sur un sujet aussi sérieux ?
— Pourquoi parler en phrases de romans? Laissons le pathos aux hommes de finances et la sensiblerie aux gens de loi.
— Vous êtes charmante aujourd'hui.
— Aujourd'hui est aimable. Cependant, monsieur, je suis fatiguée, j'ai passé une nuit affreuse et la migraine m'accable.
Mais Edouard n'en tint pas compte, et comme il étoit au bout de son esprit, comme la conversation mal engagée ne facilitoit pas (exécution de ses desseins à l'égard de Montigny, comme il ne savoit à quoi occuper son désœuvrement, Edouard devint caressant et ;;racieux. Nonchalamment accueilli, il crut galant de faire l'empressé. La comtesse se délivra enfin de sa bourgeoise ardeur, et quand Edouard l'eut quittée, elle demeura appesantie par une somnolence désagréable. Vulgaire dans ses façons, dans ses discours, Edouard setoit comporté comme un sot, et la comtesse pensa qu'il mériterait d'être traité comme tel.
Durant cette entrevue, Servan avoit compromis sa position par des maladresses signalées. La fierté, les airs de supériorité qu'il avoit reconnus en Montigny, avoient posé ce dernier hors ligne d'une façon noble et respectable.
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Par un sentiment naturel d'aniour- propre, madame deWihnoore se reprochent d'avoir un a mantqu'un autre bomineregardâtcornmeaudessous de lui. La discrétion profonde de Raoul a voit paru le signe d'une très-bonne éducation ; son naturel peu communicatif, la marque dune pensée haute et puissante qui craint de se répandre devant des sots. Elle songea que Montigny dédaignoit un monde inintelligent, et la crainte d'être par lui confondue dans ce mépris lui fit souhaiter d'apprécier ce jeune homme à sa valeur. Un tel souhait, une semblable crainte en disent plus qu'ils ne croient en dire. Il entroit dans ces méditations une curiosité très-vive, et c'est là le plus vigoureux auxiliaire de l'amour.
Puis, avec ses diatribes sur les succès prodigieux, sur les bonnes fortunes sans nombre de son ami, Edouard l'avoit, à son insu, trèsbien servi. Ce genre de médisance n'agit guère autrement. La comtesse regretta d'avoir jusque-là fermé les yeux à cette vive lumière, à ce mérite si bien apprécié. On se laisse volontiers glisser à l'amour d'un homme dont le
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mérite éclate célébré partout; car ce mérite même sembla une excuse ; 1 admiration générale vous encourage 3 et comme l'orgueil a grande part à nos sentiments, on a d'avance la certitude que le choix, sera applaudi et la iautc atténuée, puisque de notoriété publique le séducteur est irrésistible. Confisquer un héros dispute par les plus belles n est pas une gloire médiocre ; cette idée Hatte les grandes âmes par l'appât du difficile, et caresse les inclinations féminines, en leur laissant entrevoir les jalousies qu'elles vont créer, les pleurs quelles feront répandre.
Avoit-elle fait ces réflexions, la belle comtesse? Non sans doute; elle ne songeoit pas à mal. Si l'on voyoit l'amour d'aussi loin, ou éviteroit sa flèche. Mais on a le sentiment des choses avant d'y penser, et sans calcul ni projet, Caroline avoit pour Montigny une haute estime.
Par suite de ces raisonnements, quand Edouard, qu'elle aimoit de caprice, avoit célébré la fidélité de son cœur, et la fraîcheur de
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son âme au début de la galanterie, la comtesse n'avoit pu s'empêcher de se dire : — Serois-je la seule qui l'ait remarqué?
Elle douta de son bon goût. Une passion profonde auroit des imaginations tout opposées et eût pris cet aveu par le côté pastoral ; mais le monde est la bergerie des loups ; gare à qui s'avise d'y bêler! Madame de Wilmoore ignoroit encore les passions. Elle avoit accepté l'hommage d'Edouard pour ne pas se singulariser, parce qu'il étoit d'une tournure agréab'e et beau danseur. Les gens bien élevés savent s'ennuyer à merveille, l'habitude le lui fit trouver passable. Peu sensuelle, ne connoissant l'amour que par ouï-dire, n'osant le nier à l'étourdie, et désireuse de savoir à quoi s'en tenir, elle pou rsui voit naïvement l'inconnu, et luttoit, incessamment déçue, contre un affligeant scepticisme.
Considérant tous les hommes comme égaux entre eux sous le rapport des qualités du cœur, elle n'avoit jusqu'ici cherché aucune comparaison entre l'amour d'Edouard et une passion
idéale ; depuis quelques jours seulement, elle soupçonnait des émotions plus vives et plus relevées. Edouard n'étoit plus même une idole d argile, c'étoit la dernière poupée de cette jeune femme, le dernier jouet de son enfance intellectuelle, et bientôt elle le devoit briser.
Un tel mouvement, sans doute, étoit préparé de longue date; mais Raoul a voit été l'occasion, la cause déterminante de cette réaction , sans soupçonner son influence, que ressentoit déjà madame de Wilmoore avant même de l'aimer, avant même de penser beaucoup à lui. G est ainsi qu'avant de se manifester, l'amour s'élabore d'une façon souterraine, semblable à une graine qui se gonfle, jette ses racines et travaille long-lemps au fond du sol avant que d'en percer la surface et de veiv dirau soleil.
Ses liens ne pouvoient, du reste, être déliés sans efforts. Malgré le prosaïsme des apparences, Edouard étoit fortement dominé par la passion qu'il exprimoit si mal ; il n'avoit pas le courage de se séparer d'elle, et c'est à cause
de madame de Wilmoore qu'il repoussoit le mariage projeté par sa famille avec mademoiselle de Parçay. Mais comme ses parents le savoient foible , soumis , et d'ailleurs ignoroient cette liaison, ils avoient, sans trop se soucier de son opposition, conclu l'affaire, ou à peu près, et le bruit s'en étoit déjà répandu. Par suite d'une délicatesse facile à concevoir, Caroline n'avoit jamais hasardé devant son amant une seule parole sur ce projet; elle avoit même éloigné toute allusion à cette matière, etScrvan, devinant son intention, s'étoit abstenu d'y contrevenir. Ce silence lui étoit favorable. Comme tous les gens foibles, il doutoit de lui-môme au milieu de ses plus énergiques résolutions, et de peur de ne les pas tenir, il préférait de ne point s'engager.
La fortune, depuis quelques jours, s'obstinoit à sa poursuite et ne négligeoit aucune occasion de lui nuire. La duchesse de P... qui, malgré son tabouret, étoit la plus sotte, la plus inconsidérée des parvenues, faisoit les honneurs d'un salon très-ennuyeux. Comme le duc possédoit une grande influence et
que sa présence attiroit la foule, madam de Wilmoore désiroit avoir ce couple à la tetc splendide quelle donnoit chaque été Elle clioisissoit cette saison pour tirer un glorieux parti de la disposition intérieure de son hôtel, propre à rehausser la magnificence d'un bal au mois de juin et à lui prêter un aspect féerique. Dans le but de conquérir ce duc et sa femme, la comtesse alla passer la soirée chez eux.
A l'heure de son arrivée, la réunion étoit assez nombreuse pour qu'il se fût établi divers foyers de conversation. La plupart des fauteuils étoient occupés, on ne pou voit choisir sa place, et la comtesse fut installée, par la dame du logis, avec une adresse louable, juste à côté de mademoiselle de Parçay, la fiancée de son amant. Bien quelle fût peu attachée à Edouard, la comtesse de Wilmoore, ne s'empressant guère de desserrer les lèvres, eut tout le loisir d'examiner Raoul, d'admirer sa belle tenue et sa bonne mine au milieu d'un cercle d'hommes laidset négligés à faire peur, comme il s'en rencontre en majorité dans tous les
salons. Mademoiselle Hermance, sans s'apercevoir de la préoccupation de sa voisine, tenoit les yeux diriges vers le même endroit <jue la comtesse, puis, de temps en temps, jetoit un sourire à son père qui l'a voit amenée (le général de Parçay étoit veuf et adoroit cette fille unique à qui il obéissoit en tout depuis sa sortie du Sacré-Cœur).
La carnation de cette charmante personne avoit plus d éclat, plus de richesse de ton que de blancheur, cependant la peau étoit dune finesse merveilleuse, tendue par un embonpoint suffisant uni à des formes fort délicates. I*i lèvre supérieure, galamment retroussée, étoit assombrie par un duvet très-fin, très-soyeux, mais d'un pur ébène; les dents éioient courtes et séparées l'une de l'autre; l'oreille petite, le cou très-mince, les hanches splendidement arrondies, le pied mignon et la main aussi, avec des doigts en fuseaux et des fossettes sur les dernières phalanges, comme en ont certains portraits d'Andalouses peints par Murillo, et comme on en voit aussi aux blondes Vénitiennes du Titien. En somme, Hermance
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de Parçav étoit une créature délicieuse, dune beauté rare et dont l'aspect causoit des frissons involontaires. A voir ces deux femmes également célestes et si différentes, on demeuroit surpris de la puissance de la nature capable de créer deux merveilles aussi parfaites. Montiftiiv vint saluer madame de Wilmoore d'un air grave, modeste, point familier, comme s'il l'eût à peine connue, et cette réserve plut à la comtesse, qui ne put s'empêcher de comparer ces manières respectueuses au genre presque marital de M. de Servan.
SoitqueRaoul eût ou non déjà salué mademoiselle Hermance, il ne lui parla point. Une •chaise étoit vacante à la droite de madame de Wilmoore, elle y jeta un coup d'œil furtif, et Raoul, qui l'avoit bien entendue, s'y assit tout en causant, sans paroi tre lavoir comprise, en homme bien élevé qu'il étoit. Rien ne fut perdu pour la belle Caroline ; elle lui sut gré de tout. Raoul discouroit avec elle, élevant assez la voix pour être entendu d' Hermance, qui tournoit la tête d'un autre côté, comme sérieusement occupée ailleurs.
La duchesse de P..., lasse de voltiger çà et là, vint se placer debout devant eux un instant, et sa toilette leur fit pressentir les sottes choses qu'elle alloit dire. Le turban rouge et jonquille dont son visage cuivreux étoit encadré, ainsi que sa robe de velours gros vert, constituoient une harmonie étrange ; son origine, son jugement, son esprit, l'histoire entière de sa vie de parvenue, étoient là ; cette dame étoit, comme le portrait de la reine Pedauque, vêtue de son écusson. Après quelques compliments admirables, cette folle, accoutumée à déraisonner, se mit tout haut à féliciter Hermance sur son prochain mariage, non officiel encore et qui n 'étoit qu'un bruit vague. TTn tel sujet parut embarrasser cette jeune'personne; elle balbutia deux ou trois mots, et Raoul se mordit un peu les lèvres jusqu'au sang. La comtesse s'empressa de prendre, sur un plateau, un quartier d'orange glacée, ce qui est une occupation d'importance et donne lieu d'employer son mouchoir, d oter, de remettre ses gants, et de se livrer, pour le salut d'une toilette, à toutes les précautions nécessitées par un bonbon dangereux.
Mais, quand elle avoit trouvé un texte fécond et convenable, la duchesse n'a voit garde de s'en départir ; on eût mangé toutes les pommes d'or des Hespéridcs avant quelle le laissât inépuisé. Après une foule de louanges des grâces d'Ilermance, de commentaires sur le bonheur du futur et sur l'envie dont il devoit être l'objet, elle interpella Raoul, sous prétexte d'animer l'entretien, et le somma de répondre. Il répondit que les heureux feroient toujours des jaloux ; mais qu'il se falloit faire une raison et que, puisque les choses étoient conclues et sans remède, ceux qu'elles chagrinoient dévoient s'y résigner... et se taire.
— Ah! certes, voilà des sentiments vertueux , s'écria la duchesse ; mais pensez-vous être aussi sage que vous le dites?
— Sans doute, répondit Hermance prévenant Raoul , et chacun pensera de même. Si les idées sur lesquelles nous discourons se réalisent jamais, personne, il me semble, n'en sera désespéré, et grâce à Dieu , je n'aurai pas le triste avantage de causer plus de regrets que je n'en mérite.
Toujours muette, la comtesse jeta uu regard ftirtif sur ces ceux jeunes gens ; elle étoit en bonne situation pour observer, ne parlant pas et se trouvant dans l'ombre.
— Il est des circonstances, murmura Montigny, où l'on seroit insensé de témoigner de ses chagrins à propos d'un rival favorisé; c'est quand personne ne les partage.
— On ne sait pas toujours la vérité à èet égard.
— Supposez, madame, une jeune personne, libre dans son choix, chérie de parents incapables de lui faire violence et venant à se marier... Il est clair que le candidat élu n'est point imposé par le pouvoir et que les autres n'ont aucune espérance , aucune consolation à faire valoir.
— Ce sont là des accidents que je n'aurai pas à déplorer, repartit Hermance en riant, nous n'avons à statuer que sur une seule candidature.
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— Ali! murmura Montigny sur le même h i\ de légèreté ; tel n'ose se mettre sur les rangs, quelquefois...
— Qui se soucie médiocrement de réussir , monsieur Raoul n'en doute pas; quelque envie qu'il ait de se divertir à malarmer sur le sort dune victime silencieuse, je ne lierai point assez vaine pour m y laisser prendre.
Fendant ce colloque, madame de Wilnioore s'étoit étonnée de 1 aisance avec laquelle mademoiselle de Parçay avoit soutenu cette petite lutte; mais quand elle l'en tendit appeler Montigny monsieur Raoul tout court, elle demeura des plus interdites. La duchesse, cependant, tenoit à approfondir la question, et I visant gravement aux exemples :
— Ma belle enfant, dit-elle à Hermance, il est des gens timides à l'excès. Lors de mon mariage, je pensois comme vous; mais, six ans plus tard, un jeune homme m'avoua des sentiments très-anciens qu'il n'a voit jnmais osé exprimer plus tôt; jenel'avois pas deviné, néanmoins, c'étoit un ami d'enfance.