‹ La balle de plombChapitre 8 sur 12 · CG LA BALLE · texte numérisé non relu

CG LA BALLE

— Quoi , Ion ose penser !.. se seroit-il per-

mis

— Lui Y je ne le crois pas, c'est la discrétion même : d'autres y ont songé à sa place. C'est une affaire conclue, sans lui je n'en doute point; mais enfin il y est, par le fait, engagé d'honneur... et vous par conséquent.

— Ceci est abominable ! s'écria la comtesse, démêlant la vérité à travers ce galimatias.

— Voilà comme vous étiez tous deux , sans le savoir, victimes de l'humaine perversité : innocents l'un et l'autre , car le hasard seul vous a rapprochés, et Raoul , je n'en doute pas, est plus candide, plus naïf, plus pur qu'un agneau.

— C'est assez, mon cher Edouard ; je sais qu'en penser.

— Diantre ! pensa ce dernier, il étoit temps. Il ajouta tout haut :

— La partie sera sanglante pour qui la perdra.

lia comtesse de Wilmooreerra une minute encore rà et là, traitant avec une froideur dédaigneuse M. de Monligriy, et alïectmt de se complaire avec son rival. Hermance, au second plan, agissoit de même, et quand il passoit près d'elles Raoul se disoit tristement :

— Suis-je assez abandonné ! Nulle affection , nulle sympathie pour moi. Voici deux adorables femmes qui m'accablent d'un dédain superbe, et le tout pour se disputer les sourires de ce nigaud d'Edouard.

— Cette pauvre Caroline m'adore plus que jamais, redisoit celui-ci à l'oreille d'un de ses nombreux confidents.

— C'est au mieux ; mais que ferez-vous de l'autre, de la future?

— Je la plaindrai du fond de lame, mais on ne peut suffire à tout... ni à toutes.

Aux yeux du public, Edouard fut le roi de la soirée; il descendit radieux avec monsieur

G& LA BALLE DE PLOiMB.

et madame de Wilmoore ; et Caroline, en montant dans sa voiture , songeant avec colère à Raoul de Montigny, grommeloit entre ses dents :

— Je me vengerai !

On reconnoîtra facilement que le président de Servan , déplacé dans notre siècle indépendantet lumineux , étoit bien inférieur sur tous les points à monsieur son fils. L'austérité du vieux magistrat scntoit le jansénisme ; sa tenue noire et sévère, ses pratiques pieuses, son caractère silencieux convenoient à un solitaire de Port-Royal, et les cheveux blancs qui ruisseloient sur le collet de son habit eussent fait honneur au grand Arnaud et aux

plus érudits de ses frères. Son air de deuil et

de résignation lui donnoit une tournure qui

tenoit du martyr et du fossoyeur; ces traits

combinés constituent un physique un peu

janséniste.

C'étoit l'heure du déjeuner: assis en face de son père, Edouard, tout en mangeant avec une ardeur pantagruélique, jetoit sur le repas du président des regards de compassion. Ce dernier prenoit régulièrement , chaque matin, une réfection microscopique , suivie

dune tasse de thé, déjeuner qui sembloit,

au fils, plus janséniste que tout le reste.

Madame de Servan n'étoit guère moins sobre ; mais son beau-fils avoit ses raisons pour ne la point soupçonner d'ascétisme, et pour la croire incapable de nier l'existence des cinq propositions. Son chaste époux haïssoit les arts et tous les plaisirs comme autant d'inventions diaboliques. Le jour dont il est ici question, il ne causoit guère et sembloit soucieux, car il étoit mécontent d'Edouard,

et la timidité lui rencloit les ^rondorios pénibles. Enfin, pressé par le devoir paternel, il engagea la conversation en demandant négligemment à Edouard le sujet actuel de ses occupations.

— Je surveille en ce moment, répondit-il sans hésiter, la façon d'un habit pain-brûlé, doublé aux revers de satin broché noir sur noir. Cela sera galant, je pense, et convenable pour le bal de madame de Wilmoore.

A cette réponse, madame de Servan prit la fuite, et son mari , cloué sur sa chaise par la dignité paternelle, exhala un soupir à mettre en joie vingt molinistes ; ensuite il but un effroyable verre d'eau claire, et, toussant comme un prédicateur, il commença une longue moralité à propos de la philosophie moderne résumée tout entière dans la réponse de son héritier, au sujet des étourderies de la jeunesse du siècle, des orages dont l'avenir est assombri , de l'impiété et de la fainéantise. La matière étoit superbe, elle ennuya mortellement 1 auditoire du président: nouslasuppri-

mons de peur de produire sur le nôtre un effet analogue.

Ce qui indisposoit davantage M. de Servan contre son fils, c'étoit inoins encore la futilité de ses occupations que ses projets. Bien qu'il ignorât les relations intimes d'Edouard avec la comtesse, il n'aimoit point à lui voir fréquenter cette maison, et l'idée qu'il pouvoity rencontrer Raoul le remplissoit d'inquiétude.

— Je crains, lui dit-il, que tu n'aies revu ce monsieur de Montigny ; car depuis huit jours tu affectes une fâcheuse obstination à lutter contre mon désir de te marier : que pensera mademoiselle Hermance ? Une charmante personne, décente , bien élevée, point bel -esprit, qui de ton propre aveu te trouve charmant... Elle a bien de la bonté. Ta conduite est impolie, inexplicable, et il faut que tu sois endoctriné par des conseils pernicieux. Je tenois déjà ce Montigny pour un matérialiste plus encroûté que Locke ou Spinosa ; mais aujourd'hui, vois-tu, je le soupçonne de saint- simonisme ou même

d'utopie phalanst< rienne. C'est un homme dont il faut s'abstenir.

— Sur l'honneur, mon père, les théories de Raoul, à la nouvelle de ce mariage, se sont bornées à des éclats de rire. Est-il donc obligatoire de se marier? est-ce un crime que de rester garçon? la morale chrétienne ne dit-elle pas que l'état de chasteté est le plus agréable à Dieu?... Il est vrai qu'il seroit fâcheux quechat un lui voulût plaire de cette façon ; mais le péril n'est pas pressant.

— Voilà de sages institutions sottement parodiées, et votre maître en folie trempe ses raisonnements dans la fange de monsieur de Voltaire; vous pouvez le lui dire en mon nom... bien qu'avec les égards convenables. On n'est point dupe de ces plaidoiries fondées sur le paradoxe, et l'on sait où prendre pour y répondre.

— Mais, mon père, il est singulier qu'on veuille contraindre les inclinations d'un homme, tandis qu'une femme,' mademoiselle de

Parçay, est laissée par son père dans une liberté absolue sur ces matières.

— Puisque le choix de cette jeune personne vous est favorable, la critique de la confiance de monsieur de Parçay me paroît toute faite.

— Mille grâces de votre bonté. Je ne me sens pas encore la force de caractère requise en mariage , et si pour ne point vous brouiller avec monsieur de Parçay je vous laisse préparer le flambeau , en revanche je n'ai pas encore le courage de l'allumer. Plus tard, à la bonne heure. Quand il en sera saison, certes, mademoiselle Ilermance est, de toutes les femmes, celle que je préférerai ; je serois désolé qu'on me l'enlevât, je la tiens en réserve, et

— Ah , ceci est par trop fort , et l'insolence est révoltante ! s'écria le vieillard en se levant pour sortir, de peur de céder à l'indignation. Contraint par ce mouvement de quitter la table, Edouard accompagna respectueusement son père jusqu'à la porte du salon, puis le salua sans le suivre plus loin.

— Jai toujours eu le pressentiment, dit le président à sa femme, que ce Montigny ruineroit nos plans, prolongeroit les désordres de mon fils, et l'empêcheroit de contracter cette union.

Et celle-ci de répondre avec un gros soupir :

— Les gens sans mœurs et sans principes sont capables de tout.

Une lettre de. Raoul attendoit Edouard à l'antichambre , et tout en l'ouvrant la suscription le fit tressaillir. Le compliment étoit bref •

« Monsieur,

» Je sais tout! Mon indignation ne vous «surprendra pas, mais, avant de suivre les «conseils qu'elle me donne, il importe que "j'aie une explication avec vous, avec vous seul; "car il est un point obscur que je veux éclair- "Cir. Ne pouvant aller la chercher, je vous prie

»detre demain matin , à dix heures , au Joc- »keys-Club,où nul fâcheux ne nous gênera. »

Dès neuf heures et demie, le lendemain, Raoul se promenoit tragiquement dans les salons du Club des jockeys, et Edouard, en route pour le rendez-vous, se demandoit comment la mèche avoit été éventée. Dans son trouble, il craignoit que l'indiscrétion ne fût partie de Caroline, ce qui eût indiqué de funestes accidents.

Après lui avoir répété brusquement et d'un ton bref qu'il savoit tout, Raoul ajouta qu'il désirait en outre apprendre le surplus des détails, comment et où la chose s'éloit passée :

— Dans la position où nous voici , monsieur,toute réticence serait imputéeàla crainte; ainsi ne me cachez rien, puisqu'il est impossible de tout dissimuler.

— En bonne conscience, j'ai eu tort de consentir à cette plaisanterie, mon cher; mais, si vous parlez de crainte, j'ai eu raison; je le

soutiendrai, du moins. Venez-vous faire une querelle? Soit, on est préparé. Voulez-vous entendre conter ce que vous savez de reste? À quoi bon? Le dessein a été formé ici, malgré moi; on m'y a engagé d'honneur, par des moyens assez perfides, et voilà tout.

— Cependant vous avez joué le rôle principal?

— D'accord, mais on a voit mis mon amourpropre en jeu. Ce sont eux qui ont fait choix de Caroline, et j'ai dû... Au fond, mon cher, je suis ravi de vous savoir prévenu de tout, et cela me tranquillise.

— Caroline!.. Caroline qui?

— Caroline de Wilmoore, parbleu! Surprise surprenante, on diroit que vous ignorez...

— Par ma foi , votre discrétion est si prodigieuse, que je m'étois arrêté au soupçon.

Raou disoit vrai, il ne connoissoit rien des amours de la comtesse.

— Eh bien, vous comprenez ; elle a pris la chose au sérieux, vous avez fait votre cour, nos amis avoient les yeux sur nous, la perte du pari me détruisoit à jamais ; votre rivalité n'étoit pas rassurante, j'ai laissé faire Caroline et nos amis. Après tout, pure plaisanterie.

— Ah, ah ! fit Raoul, reprenant haleine et faisant un effort pour demeurer calme ; et la comtesse s'est prêtée à cette mystification ?

— Raoul , le terme est trop fort. A ne vous rien cacher, elle a paru irritée contre vous et disposée à vous combattre.

— Je conçois à présent la cause de ses prévenances. Savez-vous, Edouard, que cela est infâme?

— C'est mon avis, morbleu ! et je vous ferai raison quand et comme il vous plaira.

— Non pas ! Un duel , quelle qu'en soit l'issue, ne m'otera point le ridicule, cependant... Imaginez, mon cher, que je n'ai pas

songé une minute jiistj u ici à courtiser madame de Wilmoore ; je vous permets, je vous supplie même de le lui dire. Votre courage m est connu, du mien vous ne doute/ guère ; point d'éclats, ou du moins pas avant quelques jours. Il me convient de vous opposer vos propres armes, et je n'ai point à me venger de vous seul. Vos amis, les miens sont les vrais coupables; vous n'êtes qu'une dupe. Taisez-vous sur cet entretien, Edouard, ou bien il y aura du scandale et du sang dont vous répondrez. Pas un mot à ces drôles, rien à la comtesse; sans quoi, je lui fois savoir comment vous m'avez vendu leur secret.

— Que dites-vous ?

— Je dis, monsieur, que vous êtes un étourdi; que je ne connoissois rien des sottises que vous venez de m apprendre, en vous faisant jouer ici comme un écolier. Je dis qu'en racontant notre entrevue , je vous ferois couvrir de buées ; que vous récolteriez la moisson de ridicule semée par vous, et que vous la mangeriez jusqu'à la paille!

— Je tombe de mon haut !

— Un confident de ces beaux desseins, ne voulantpasles trahir, ne voulant pas aussi que je fusse l'amusette d'un troupeau de faquins, m'avertit de me tenir sur mes gardes, et que plusieurs préparoient contre moi une trame dont vous teniez le fil ; vous comprenez le reste. Si vous le voulez , tout sera raconté en public.

— Non certes , mais que prétendez- vous?

— Que ces messieurs et Caroline, comme vous dites, n'aient aucun profit à retirer de notre entrevue. Désormais vous serez neutre. Je m'engage à ne dire à la comtesse, ni à personne, un seul mot pour vous perdre, et tout ceci sera oublié, extérieurement, veux-je dire; car je n'ai plus à vous offrir qu'un dédain complet. C'est le seul de mes sentiments qui sache descendre, le seul donc qui vous puisse aller trouver.

— Allez au diable, je préfère me battre !

— Moi, non: si vous m'envoyez des te moins, ils entendront mes refus motivés. Aye/ donc patience, je vous satisferai plus tard si vous y tenez encore. Adieu, monsieur, souvenez-vous de nos conventions, ou bien je vous ferai une querelle de ridicule à vider avectoutes les femmes, et la comtesse irritée sera contraintede vous fermer sa porte. De plus, je vous organiserai une affaire d'honneur (vous les aimez, dites-vous) avec vos amis en bloc. Pardieu! monsieur, ce serait de quoi vonsforcer d'aller planter des cannes en Amérique,, de partir pour l'armée de don Carlos, ou de vous laire nommer sous-préfet de Paimbœuf !

Contraint par les circonstances de commencer les hostilités à l'égard de madame de Wilmoore, Mootigny, tout eu la trouvant trèsbelle, étoit loin d'en être amoureux : il appela donc à son aide la vanité, la raison, et il prépara son invasion sur le territoire ennemi. Son premier stratagème eut plein succès. — Puisqu'elles 1 intention, se dit-il, de rire de mes sentiments, elle souhaite pour en venir à ses fins que je l'aime. Si je demeure impassii. 6

S i LA BALLE

ble, elle sera piqûre, elle .redoublera de coquetterie, ellesera réduiteaux avances, et peutêtre se prendra-t-elle le pied dans les filets quelle va me tendre.

Donc Raoul s'arrangea de manière à se trouver presque continuellement, en tous lieux, en présence de la comtesse, froid comme un glaçon, grave, point avantageux ni sémillant, et respectueux à l'infini. Très-i nuis posée contre lui par Edouard, Caroline, presque résolue de le persifler, lut gênée par cette contenance, et Raoul mit la trêve à profit, en lui faisant du matin au soir des éloges perpétuels du jeune Servan, de manière a le rendre odieux s'il continuoit à médire, et dans tous les cas de façon à en faire un clic va lier accompli, un Grandisson irréprocbable. En assez peu de temps, le seul nom de son ami, prononcé devant elle, suffit pour procurer un bâillement à la comtesse.

Avant de continuer la guerre, Raoul s'assura prudemment que Servan neloit plus à craindre, et dès qu'il jugea que le cœur de

de plomb. 83

Caroline étoil vacant, il espéra faire cesser a s'ui profil cet état anormal. PjTotre héros avoit moins à foire quil ne te supposoit, et il ne se doùtoil pas d'avoir consommé lu ruine de son rival bien avant de lavoir projetée. Le cœ rudes femmes est un labyrinthe dont le fil est perdu.

Ainsi clieminoif, parmi les ténèbres, l'aventureux llaoul de Montigny; il crut enfin, dans les vapeurs qui obscurcissoicut les lointains etluicachoient la route, en trevoir une lumière douteuse et mobile. La comtesse., de l'air le plus indifférent du monde, s'avisa de lui demantlers'il conuoissoit depuis long-temps mademoiselle de Parçay. La réponse lut éludée. On y revint avec précautions, en tapinois; puis on parla des amitiés d enfance d une manière vague, en mêlant toujours, à ce sujet, le nom de cette jeune personne. On finit par rappeler certaine conversation entre Raoul et' ïlcnnance chez la duchesse de P..., et ce souvenir lut touché avec une timidité curieuse. Alors Montigny, remarquant que sa disgrâce datait de cette heure-la, pensa que la jalousie pouvoit y avoir eu part.

Cette présomption le détermina à prendre les allures d'un homme jadis plein de passion, mais désenchanté par des épreuves cruelles, mais résolu de ne plus descendre à la pratique et de se réduire au rôle de simple spectateur. Ces allures graves étonnèrent la comtesse; elle n'avoit de sa vie ouï dire qu'un maître séducteur procédât de la sorte. Néanmoins, Raoullui ouvroit eà et là un peu d'espérance, qu'il refermoit soudain. En un mot, il jouoit à merveille son rôle de coquetterie masculine, rôle parfaitement semblable à celui des femmes. Peu à peu, Raoul s'assombrit, tout en se faisant plus intime; les regards profonds commencèrent à se creuser de part et d'autre, on tourna au sentiment, on se mit à se raconter comment on entendoit l'amour, comment on aimeroit qu'un cœur fût bâti pour se plaire dans sa possession. Nul des deux, cependant, ne se livroit; car la comtesse craignoit encore un peu que Raoul ne voulût l'immoler à sa fatuité; de son côté, Montigny n'oublioit pas qu'elle lui tendoit un piège. Ainsi, avec un air doux et amical , Montigny et Caroline étoient contenus par une crainte commune,

et chacun d'eux a voit, à L'égard de l'autre, la

même cause secrète de ressentiment.

Après de longues hésitations, cette intimité froide et guindée cessant d'être possible, on tomba dans l'embarras des positions fausses. Du silence s'ensuivit, puis du trouble, des émotions voilées, des soupirs impatients; enfin, un beau soir, nos deux héros se séparèrent avec la conviction mutuelle que l'entrevue suivante ne pourroitse passer sans qu'une secousse ne rétablît violemment l'équilibre. Cette idée alarma Raoul. Ne voulant pas risquer un engagement sérieux avec un ennemi sur ses gardes, il eut la modestie, le talent de prolonger la crise, et de mettre ainsi lame de Caroline aux abois. Il la retrouva, trois jours après, découragée, mélancolique, pâle et abattue. Dans ces conjonctures, il affecta une indifférence cruelle, et se prit, en face de cette belle affligée, d'un accès de gaieté impitoyable. Ce remède est exquis pour provoquer les larmes des femmes qu'il surprend un jour de vapeurs, et lîaoul n'ignoroit pas que des larmes lui eussent épargné de grands frais de

rhétorique. Cette ressource lui fut ôtée, madame de Wilmooi c tint bon ; mais sn tristesse augmenta, et cette mélancolie tendre fut rudoyée par Montigny avec un esprit désolant. Il eut le courage de se maintenir en contraste d'humeur avec la comtesse, de paroitre n'avoir rien pris au sérieux jusque-là, et de lui faire craindre d'avoir été la dupe d'une illusion de son cœur. Alors Caroline commença à se répandre en lamentations sur l'insensibilité des hommes et sur la façon dont ils se jouent des objets les plus saints. Réplique par un argument du même genre sur la coquetterie des dames, sur leur fausse sensibilité, qui les pousse à chercher des hommages pour s'en prévaloir, des victimes pour les sacrifier aux rires d'une foule désœuvrée. Rougeur, embarras de la comtesse, qui formule une excuse fondée sur la fatuité des hommes et sur leur indiscrète outrecuidance. Energiques dénégations de Raoul, articulées de façon à raffermir à cet égard madame de Wilmoore.

Apres un plaidoyer rempli de verve enjouée et sémillante, devenant soudain sérieusement

DE plomu. s:

ému, et les prunelles fixées sur madame de VVilmoore, Montigny s'écrie :

— Des hommes assez, vils pour jouer à froid l'honneur dune femme avec des étourdis n'existent point, et dans Ions les cas je ne ponrrois les connoître, car entre eux et moi selevcroient de liantes murailles de mépris. Quant à croire à des femmes assez corrompues pour tenir les cartes dans une partie aussi infâme... mon cœur sécheroit de désespoir si j'ajoutois foi à cette imposture! Sans doute il en est de coquettes, parce que nous les avons trop adorées ; sans doute il est des fats, trop enivrés de l'orgueil de vous avoir plu , le seul honneur qui les touche; des gens à bonnes fortunes; on les croit heureux, mobiles : hélas, inconstants peut-être, feux-follets qui brûlent sans cesse et s'en vont errant par les ténèbres, ces gens sont criminels par excès de passion ; ces insensés n'ont de pensées que pour vous. Gens d'une imagination vive, égarée souvent par des chagrins précoces, ils ont dans lame une merveille idéale, une poésie folle, et ils consument une vie d'angoisses,

s S LA. BALLE

«{'adorations et de regrets à poursuivre naï veulent une chimère. Pourquoi ne la trouventils pas ? Parce que leur sensibilité trop exquise se blesse et les décourage à toute heure. Leur plus grand tort est de vous avoir rêvées, mesdames, sous des formes d'anges; et quand on les vient immoler à des gens vulgaires, ils souffrent plus que d'autres ; leurs cœurs se ferment à l'amour, s'ouvrent au dédain et s éteignent, pour avoir tout consumé en peu de temps. S'ils sont devenus mauvais, c'est par votre faute; s'ils vous ont su plaire, c'est, madame, qu'ils vous aimoient avec abnégation, avec folie, comme on aime une religion quand on court au martyre.

— Vous défendez cette cause?

— Avec désintéressement, car elle n'est plus la mienne. La passion pour moi est chose consacrée, je la redoute, loin de la chercher., et mon cœur est un temple où rien ne pénètre de frivole ; c'est dire que la porte en est murée. ( )h, la défiance, supplice des âmes loyales ! la défiance, produit des indignes épreuves où le

monde nous soumet ! la défiance, cuirasse pesante armée d'ardillons tournés contre la poitrine de qui la porte... Sans cet obstacle, le bonheur seroit facile ; on verroit, madame, des êtres consumés en secret d'un amour mutuel, oser se le dire, apaiser d'un regard les tourments dont ils sont déchirés, bénir leur passion au lieu de l'étouffer amèrement dans la solitude, et réunir leurs âmes au lieu de les consumer en d'impuissantes larmes...

Ici Raoul parut profondément remué. Après un soupir, il ajouta d'une voix plus sombre :

— Oui, madame, l'amour vit de confiance, <! estime, et si le monde ne lui enlevoit ces deux aliments, on n'auroit plus à lutter contre une pruderie mesquine, on n'auroit plus le déboire de ces triomphes honteux sur une résistance hypocrite, calculée froidement, gauchement déguisée en vertu, et qui défleurit par avance les plus fraîches illusions des sentiments.

— Cependant, monsieur...

— Cependant, madame, rien n'est plus digne, plus noble, plus élevé, que deux créatures venant à s'aimer, à se le dire sans prudence, à se livrer avec une confiance généreuse, avec enthousiasme, sans arrière-pensées, sans combats pudibonds, sans ces luttes ridicules, dont on prévoit l'issue, et que leur misère feroit abandonner aux soubrettes. *Sc donner librement est une action digne; se vendre en détail à prix d'usure au plus habile, au plus persévérant, est une misère. Ces idées vous paroissent folles ; on devrait se résoudre avec plus de calme à vivre et à mourir comme un paria, sans être aimé une seule fois comme on l'a rêvé. La sagesse, l'usage, les convenances, je le sais... mes torts sont graves; madame me les pardonnerez-vous?

Il appuya les deux mains sur son front, et s étant soudain levé, il fit quelques tours dans la chambre d'un pas inégal et précipité, en homme livré à un combat intérieur et qui rappelle ses forces défaillantes. Quand il revint s'asseoir, il paroissoit mieux affermi.

DE PLOMB. oi

— Vous êtes doué, murmura Caroline un peu pâlie, d'une sensibilité bien vive.

— A Dieu ne plaise! s'écria notre héros d'un ton railleur. Je suis un homme tout simple, peu expansif, assez égoïste, aimant mieux la théorie que le reste, et acceptant la vie comme Démocrite. Après tout, celte manière est la bonne, il faut rire a grands efforts de certaines choses, de peur... Tel est mon programme et j'y serai fidèle. Restez calme toujours, madame, c'est plus commode et d'une hy;;iène excellente pour la conservation de la beauté. En outre, les grandes passions comme les fa'balas sont d'un goût provincial et suranné.

Plus expansive que jamais, la comtesse alloit répondre, quand, dans la salle voisine, on entendit aboyer la voix de M. de Wilmoore, qui entra en s 'écriant :

— Ah, ah ! je vous surprends en tête-à-tête, et, comme dit Arnal, je ne sais pas ce que... Pour votre châtiment, soyez traité comme l'ami de la maison ; notre bal est pour aprèsdemain samedi; nous avons affaire de vos

conseils. Venez donc dîner demain , nous avons une place à vous donner à l'Opéra, si toutefois madame...

Caroline s'inclina et fit un signe affirmatif d'un air glacial et gêné.

— Affaire conclue, cher Montigny, à demain ! Venez de bonne heure.

Cette interruption contraria Raoul. L'œuvre n'étoit pas consommée, et cette trêve donnoità Caroline le temps de se reconnoître. Il ialloit emporter d'assaut un aveu sans équivoque, et Raoul n'étoit pas sans inquiétude, car il n'oubljpit pas que la comtesse, endoctrinée par Edouard, l'avoit regardé comme un fat résolu de la perdre publiquement, et s'étoit proposé de le punir par où il avoit péché. Si elle a le temps de se remémorer toutes ces chimères, pensoit Raoul, la peur la rendra sage, et demain tout sera peut-être perdu.

Par un coup du sort, heureux ou funeste, il la découvrit le soir même aux Tuileries, à Ja nuit tombante, assise au milieu d'un cercle assez nombreux et éparpillé. Elle l'avoit re-

connu, il passa dix fois devant clic de l'air du beau Ténébreux, avant que de l'aborder et de s'asseoir assez loin d elle.

lie temps étoit lourd, voilé de grosses nuées qui avaient répandu vers quatre heures, sur les feuilles et sur la terre, une pluie d'orage. Les parfums du sol, de la verdure et des orangers, mêiés dans l'atmosphère chargée d'électricité, agissaient sur les nerfs et les péaétroientd impressions vives et voluptueuses. Raoul garda le silence, contemplant avec tristesse et d'un œil furtif la comtesse Caroline. Lorsqu'on se leva pour se retirer, profitant de l'état d'agitation où il la voyoit, de l'obscurité et du moment de désordre employé au rajustement des châles et des gants, il s'approcha délie et lui offrit, pour la reconduire à sa voiture, un bras qu'elle accepta sans articuler une syllabe.

L'instant étoit précieux, la distance courte ; décidé à parler, mais à éviter une réponse, Raoul calcula la longueur métrique du chemin, et, arrivé à vingt pas de îa grille, il murmura d'une voix douloureuse:

Page 1