RAISONS QUI MILITENT EN FAVEUR DU CRÉDIT AGRICOLE
Il y a quelques années, la Chambre des députés espagnole, dans son rapport sur le Crédit agricole, s’exprimait en ces termes : « Comme l'Agriculture « constitue la première industrie de la nation, et « qu’elle fait vivre l'immense majorité de ses habi- « tants, comme la consommation des classes agri- « coles est presque l'unique marché des produits « de toutes les autres, son malaise est une calamité « qui doit attirer l’attention de tous ceux qui ont la « charge du gouvernement.
Jamais ces paroles ne pourraient trouver une | application plus complète et plus justifiée qu'à la situation actuelle de lAgriculture en France.
Louis Dop 2
Jamais, en effet, la culture française n’a traversé, surtout dans les deux branches essentielles de notre vie culturale, les blés et les vins, une période aussi critique.
Tout le monde a présentes à l’esprit les doléances sans nombre adressées quotidiennement aux pouvoirs publics par nos agriculteurs. La mévente des blés a produit des souffrances infinies, et la crise viticole a été si aiguë qu'elle a menacé de réduire à néant les sacrifices sans nombre et le courage admirable déployé par nos cultivateurs, pour reconstituer les vignobles français, un moment dévastés par le phylloxéra et les autres maladies cryptogamiques.
Jamais donc le problème agricole ne fut d’actualité plus vivante. Le fermage décroît par suite de la réduction des bénéfices ; la grande et la moyenne propriété, comme aussi là petite, voient leurs charges s’accumuler, le poids de leur dette hypothécaire s’accroître, sans que la société organisée pour la réduire ait répondu à l'idée qui a présidé à sa création (1).
Avec la diminution des frais généraux, tend aussi à diminuer le salaire des ouvriers agricoles. Ceux-ci désertent la terre, affluent vers les villes, viennent grossir le flot des ouvriers industriels, et le man-
1. Souchon, la Démocratie paysanne ; René Henry, la Démocratie rurale organisée et mobilisable ; Jaurès, Articles et discours sur la propriété foncière.
que de bras dans les campagnes est une souffrance de plus à ajouter à toutes celles si nombreuses déjà dont souffre l'Agriculture.
Enfin la mortalité, l'incendie, la maladie, la grêle, les intempéries viennent parfois détruire en un instant les efforts et les sacrifices de toute une année ct aggraver encore la situation désespérée de l’agriculteur, parce qu’il manque d'institutions de prévoyance que lui assurerait la création de caisses d'assurances agricoles.
La crise agricole actuelle n’est donc pas un vain mot. Elle est des plus aiguës et exige des remèdes immédiats.
Mais si le phénomène de la crise agricole existe, il faut reconnaître qu’il a été rarement étudié de façon méthodique. Il y a bien des articles nombreux écrits sur ce sujet, mais 1l existe peu d'œuvres scientifiques et de généralisation. Notre prétention n’est pas d'essayer de combler cette lacune ; il nous semble bon néanmoins de donner, en quelques mots très brefs, les idées générales et les indications qui peuvent permettre d’étudier ce phénomène des crises agricoles de façon rationnelle (1).
En Allemagne la question a été particulièrement examinée par M. Max Swift dans son ouvrage : la crise de l'Agriculture et les moyens d'y remédier (1888) et dans son /istoire des Crises.
1 V. Cours de M. Souchon, Economie politique rurale.
En Angleterre le problème aété étudié par le major Creggy et par les livres allemands sur la crise agricole anglaise du Dr Kæniget de M. Stillich.
En France, en dehors des travaux de MM. Allard, de Molinari et D. Zolla, on ne peut citer aucune œuvre d'ensemble sur la matière.
Tout ce que l’on peut avancer avec quelque certitude, c’est que les phénomènes des crises agricoles ne sont explicables ni :
1° Par des raisons d’agriculture technique.
20 Ni par des raisons d'économie politique pure.
Et d’abord, la crise agricole n’est pas due à des causes techniques. En effet, pendant cette crise, les progrès culturaux se sont continuellement développés. Les améliorations techniques ont été très considérables, soit au point de vue de l'outillage, soit au point de vue de l'aménagement. On a constaté, d’un côté, progrès cultural continu, et d’un autre côté augmentation de production.
C’est ainsi que pour l’ensemble des céréales en France :
De 1834 à 1843, la production moyenne a été dé var et Et RO 000 0 recto Der686 4 1890 20002000 Lu Le progrès cultural peut encore être constaté par certains chiffres de la dernière enquête de 1892.
On voit en effet, que :
di
En 18/0, la moyenne du rendement à l’hectare
ER US MTS SE SN AISNE 12 1/2 hectol.
ÉD ain te y) —
Les progrès culturaux ont continué pendant ces dernières années, et on pourrait trouver actuellement, dans certaines régions, des rendements de 20 à 2 hectolitres à l'hectare.
Il y a donc augmentation culturale très considérable, et la crise ne peut-être, par conséquent, imputée à des erreurs ni à des causes techniques.
Si la crise ne s'explique pas par des considérations techniques, il est difficile aussi de lui trouver une explication dans des considérations économiques générales.
La cause la plus communémentdonnée est la surproduction des produits agricoles et le manque des débouchés.
Nous ne pensons pas que ce soit la véritable raison de la crise. À peine pourrait-on admettre, pour la justifier, une surproduction générale de tous les produits agricoles; or, ce fait est loin de correspondre à la réalité. La surproduction générale est inconcevable, J. B. Say Pa dit depuis longtemps.
Il est donc fantaisiste de croire que la crise agricole est due à la surproduction de fous les produits agricoles.
Mais n’y a-t-il pas, du moins, surproduction de certains produits agricoles, notamment des céréales, et surtout du blé ?
On pourrait le croire par la quantité toujours croissante des blés récoltés.
C’est ainsi, qu’en France, nous avons constaté la progression continue de la production, et qu'aux Etats-Unis, la proportion dans la production a passé de 100 à 241 0/0, tandis que la progression de la population n'a été que de 100 à 125 0/0. D'où : surproduction du blé.
D'un autre côté, on constaterait une tendance à la diminution de la quantité de blé à consommer par tête. En effet, la consommation, par tête d’individu, qui était de 1875 à 1884 de 7 h. 08, n’est plus, de 1884 à 1894, que de 6 h. 84.
On remarque, en outre, qu'il peut y avoir diminution de la consommation du blé, car à mesure que la richesse se propage, on mange plus de viande que de blé. Toutes ces causes amèneraient donc une surproduction du blé.
Mais ces constatations sont loin d’être concluantes.
Il est vrai qu'il y a rupture d’équilibre entre la production du blé et augmentation de la populaüon. D'après les statistiques de notre excellent maître, M. de Foville, la production du blé dépasserait 4900 millions d'hectolitres pour tout l'univers, elle augmenterait de »0 millions d'hectolitres par an, augmentation plus rapide que celle de la population. |
Mais cette surproduction apparente du blé se heurte aux faits suivants :
1° On est loin de la limite de la consommation du blé. D’après notre savant maître, M. de Foville, le tiers à peine de l'humanité mangerait du pain, soit 500 millions de personnes. La plus grande parüe de la population se trouve donc privée du pain; et de ce côté, nous sommes loin de la surproduction. L'Inde, par exemple, qui produit beaucoup de blé, ne vitque de millet, de sorgho, de riz.
En France même, où il semble y avoir équilibre entre la production et la consommation du blé, tout le monde ne mange pas du pain blanc, fait avec du blé. Le progrès dans la qualité du pain en amènera donc une plus grande consommation. La part du pain noir est encore considérable.
2° En outre, la surproduction du blé peut n'être pas toujours constante dans un pays. De mauvaises récoltes surviennent parfois qui peuvent amener des disettes de grains,
3° Enfin, si l'on admet qu'il y a surproduction, il faut âussi reconnaître qu’il y a tendance à une consommation plus grande du blé. I commence à être donné, sur une large échelle, aux animaux pour les engraisser.
Il est permis de croire, par conséquent, que si la crise agricole ne s’explique pas par des considérations techniques, elle ne s'explique pas davantage par la théorie de la surproduction, car, d'un côté,
la crise agricole est générale, et d’un autre côté, 1l n'y a pas de surproduction pour certains produits agricoles.
Il faut donc que les causes de la crise agricole soient autres. Ce sont, à notre avis, des causes sociales et des causes d'économie politique rurale, dont un des principaux éléments se trouve être précisément la question du (Crédit agricole que nous allons examiner.
Ilest certains esprits pour lesquels Ia question du Crédit agricole n'existe pas. Ils nient ou atténuent l'importance de ce problème, pour eux né d'hier, et qui néanmoins, depuis 50 ans, préoccupe à si Juste titre non seulement les Etats étrangers, mais aussi les législateurs et les gouvernements qui se sont succédé en France.
Certes, ils ne vont pas jusqu’à nier l'importance de l’industrie agricole. Celle-ci ne l’emporte-t-elle pas, en effet, sur toutes les industries par la valeur de ses produits, par la masse des capitaux qu’elle met en œuvre, par le chiffre des transactions qu'elle provoque, par le nombre des bras qu’elle occupe, par l'importance sociale et politique des questions qui s’y rattachent! N'est-elle pas aussi un excellent marché pour les produits de toutes les autres industries ?
D’après une statistique que nous empruntons à notre excellent maître, M. de Foville, tandis que la
population industrielle ne comprend que neuf millions de personnes, la population agricole s'élève à dix-huit millions, soit 47 0/0 de la population totale de la France.
N'est-ce pas également l’agriculture qui, par la masse énorme des capitaux qu’elle met en œuvre, par les ressources immenses qu’elle procure à tous, fait vivre l'immense majorité de la nation ?
Tandis, en effet, que la valeur du produit brut de l’industrie française ne s'élève qu’à 12 milliards, le montant des valeurs créées par l’agriculture dépasse à lui seul 11 milliards (1).
D'un autre côté, le capital formé des parcelles culturales s’élève à 90 milliards, et une somme de 13 milliards représente les capitaux d’exploitation, c’est-à-dire les fourrages, le bétail, les semences, les instruments agricoles.
A la lecture de ces chiffres, il peut sembler ironique de faire allusion à la «crise agricole », et quelque scepticisme peut être permis à tous ceux qui refusent quelque utilité à lorganisation du crédit agricole. Toutefois, la question est de savoir si la situation de l’agriculture est, en réalité, aussi prospère, aussi satisfaisante que semblent le dénoter les chiffres que nous venons de citer.
Or, les plaintes incessantes dont sont assiégés
1. Ces chiffres sont empruntés aux travaux et aux statistiques si scrupuleuses de notre savant maître, M. Daniel ZozLa.
actuellement les Pouvoirs publics de la part des agriculteurs, les enquêtes nombreuses ordonnées par les divers gouvernements pour rechercher les causes du malaise dont souffre l’agriculture, tout concorde à reconnaître l'existence d’une crise agricole, d'autant plus grave qu'elle affecte des intérêts et des capitaux se chiffrant par des centaines de millions.
Quelles sont les causes de ce malaise économique, de cette situation désastreuse de l’agriculture qu’on peut comparer à une calamité nationale ?
Nous avons vu qu’on ne pouvait les attribuer ni à des causes techniques, ni au phénomène de la surproduction. Elles semblent résider dans un ensemble et une complexité de faits économiques, en vue desquels chacun cherche à édifier un système spécial. On pourrait presque dire qu'il a autant de systèmes différents que de maux signalés ou découverts ! Trop d'imagination ! Trop de systèmes tout édifiés ! Voilà encore un mal qu’on peut ajouter à tous ceux dont se plaint l’agriculture.
Il est néanmoins certains faits que tous les auteurs s’accordent à reconnaître comme étant les facteurs principaux de la crise agricole.
En premier lieu, ce sont les progrès relativement peu sensibles de l’agriculture, à côté des immenses développements de l’industrie.
Aucun obstacle ne s'oppose à l’amélioration de celle-ci : ni l’abondance des capitaux à bon mar-
ché, ni la division du travail poussée à ses extrémes limites, ni ses rendements plus que proportionnels aux capitaux employés ; tous ces éléments, elle les possède, et elle en a profité pour s’accroîlre indéfiniment.
Rien de tout cela n’existe pour l’agriculture. Soumise aux lois de l’espace et du temps, exposée à toutes les influences climatériques, elle est sujette, de plus, au pire de tous les maux pour une industrie : à l'insuffisance des capitaux. C'est, en effet, un fait unanimement reconnu que la rareté du numéraire à la campagne.
L'argent. comme les hommes, a émigré à la ville, s’est employé dans des industries diverses, et cette insuffisance du crédit dans les campagnes s’est encore aggravée par suite des facilités de placement offertes aux épargnes rurales par les valeurs de bourse et surtout par les Caisses d'épargne.
Ajoutez à cela les dispositions draconiennes de notre législation, surtout les vices de notre régime hypothécaire, qui enferment le paysan dans une tutelle gènante, et l’empêchent de recourir au crédit quand cela lui serait avantageux. En outre, la France est devenue le débouché de pays nouveaux tels que l'Amérique, l'Inde, l'Australie dont les produits agricoles viennent faire chez nous une concurrence sérieuse à nos agriculteurs. Si nous ajoutons à ces souffrances l'élévation constante du prix des salaires, la baisse continue et l’avilisse-
ment des prix des denrées sur le marché, l’aggravation continuelle des charges fiscales, le poids de plus en plus lourd de la dette hypothécaire, le manque d'assurances agricoles, le défaut d'entente entre les agriculteurs pour les améliorations foncières, l'insuffisance de l’instruction professionnelle, tout cela nous donne un tableau à peu près complet de toutes les causes qui ont pu provoquer et qui prolongent encore la crise agricole.
A ces maux est-il possible d’opposer quelques remèdes ?
Le législateur s’en est préoccupé, et les lois récentes sur le Crédit agricole indiquent sa ferme volonté d’atténuer la crise dont souffre l’agriculture.
Les remèdes proposés sont innombrables, et nous l’avons déjà dit, chacune invente le système le plus conforme à ses- idées, à ses intérêts et aux maux réels ou cachés qu'il découvre tous les jours à l’agriculture. L'ensemble des systèmes proposés peut cependant se ramener à quatre idées principales :
1° La réforme des mœurs, de nos lois successorales, de notre éducation peut seule dénouer la crise. La crise agricole est un problème social. Elle a sa cause dans l’absentéisme des campagnes, dans la désertion des ouvriers vers les villes, dans le dégoût du travail des champs.
2° La réforme fiscale, l’allègement des charges qui
pèsent sur l’agriculture, la suppression de limpôt foncier, la réfection du cadastre, la suppression des octrois et des droits sur les boissons hygiéniques, tel est pour d'autres, le seul remède à apporter aux maux de l’agriculture.
3° La réforme douanière, la refonte des tarifs, la création de bons d'importation, la concession de primes peuvent seules annihiler la concurrence étrangère, et supprimer la crise.
4° Développer le crédit de l’agriculture, lui procurer les immenses capitaux dont elle a besoin pour améliorer la culture et augmenter le rendement ; la mettre, au point de vue du crédit, surle même pied que le commerce et l'industrie, tel est enfin le système proposé par certains pour remédier à la crise.
Il serait téméraire d’entreprendre dans un seul ouvrage l'examen de ces systèmes. Chacun a sa part de vérité et d'erreur. A notre avis, le problème est trop difficile et trop complexe pour dépendre dela solution d’un principe a priort et d'un système absolu. Notre intention est d’examiner seulement lune des questions, et selon nous la plus importante,sur lesquelles réside le phénomène de la Crise agricole.
Le problème du Crédit agricole nous semble, en effet, des plus urgents à résoudre. Il sera à la fois un adoucissement matériel aux maux de l’agriculculture, et un réconfort moral. Car, si le côté maté-
riel fait vivre l’agriculteur, le sentiment du concours qu'on lui donne, la certitude ne pas être abandonné exalte son couragé et prépare les victoires futures.