L. WOLOWSKI
RÉPONSE A M. L. WOLOWSlii
MEMBRE DE L'iNSTITCI
Mon cher et honoré confrère.
Je ne veux pas éterniser la polémique qui s'est engagée entre nous au sujet des banques d'émission ; je ne puis
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pourtant pas laisser le débat au point où vous l'avez mis par la lettre que vous m'avez adressée dans le Journal des Economistes du IS mars. (Y. plus haut, p. 230.)
Vous avez, dites-vous, une prétention^ celle-là^ vous T affichez hautement^ c'est cV exprimer vos idées avec (juelqiie clarté \ Votre clarté, mon cher confrère, ressemble beaucoup à ce que les peintres appellent le clair-obscur. Ce que vous venez d'écrire dans le Journal des Economistes^ au lieu d'éclaircir le débat, tend à faire perdre de vue le but de la discussion et obscurcit la question à résoudre.
De quoi s'agit-il en effet? de déterminer le système le plus propre à mettre la France au même niveau que les autres grands peuples commerçants pour l'organisation des institutions de crédit et spécialement des banques d'émission. Alors que l'Ecosse, avec 3,200,000 habitants, compte 000 banques mères ou succursales , la France, pour 38 millions, n'en a que 60, dix fois moins pour une population douze fois plus forte. Il y a évidemment là une lacune à combler, lacune qui, du reste, se présente chez beaucoup d'autres peuples. Or, par quel moyen faire franchir à la France, et aux autres pays qui de même qu'elle sont en arrière , l'énorme distance qui les sépare de l'Ecosse, de l'Angleterre et d'autres contrées? Sera-ce par le monopole au profit d'une banque unique d'émission , ou par la liberté des banques employée à dose plus ou moins forte ? C'est dans cette alternative qu'on est placé, entre ces deux solutions générales qu'il faut choisir. La question qui se débat entre nous est de savoir laquelle on adoptera. Sans doute, si l'on repousse le système du monopole, il restera à voir jusqu'à quel
' Ce sont les termes mêmes que s'applique M. Wolowski.
SUR LA QUESTlOxN DES BANQUES. 395
point il convient de pousser la liberté, si l'on se contentera de l'avoir très-restreinte, ou si l'on s'engagera avec confiance dans les voies libérales, de manière à se porter d'emblée fort en avant ; mais c'est un débat qui ne se présente que sur le second plan. Le premier point à débattre est celui de savoir si dans chacun des grands États en général, et particulièrement en France, il est bon d'avoir ou non le monopole d'une banque unique. Tel est le vrai sujet de la polémique à laquelle nous prenons part, vous et moi, avec un grand nombre d'autres économistes.
Vous tenez, vous, mon cher et honoré confrère, pour le monopole de la banque unique. Vous savez trop bien l'économie politique pour ne pas sentir le vice et le désavantage de cette situation, car, dans le monde des économistes, le monopole est fort peu en faveur. Pour vous en retirer, vous appelez à votre aide cette clarté que vous afficJiez hautement la prétention de posséder, et vous vous en servez de telle manière qu'après vous avoir lu on croirait que nous débattons tout autre chose que ce qui est réellement en discussion. Suivant votre article du 15 mars, dans le Journal des Economistes, « la question fondamentale » serait « celle de la liberté absolue ' du billet de basique. » Ainsi , avec l'intention fort louable, dont je ne doute pas, d'apporter de la c/«r/tf dans la discussion, vous substituez au sujet qui s'agite un autre sujet fort différent. Vous vous créez un adversaire de fantaisie, sorte de mannequin que vous frappez d'estoc et de taille avec une vigueur sans pareille. Ce serait une école d'économistes passionnés pour la liberté absolue et illimitée des banques
' Journal des Économistes du 13 mars, p. 391. Les mots q soulignés ici le sont par M. Wolowski. (V. plus hautj p. 2S6.)
. 391. Les mots qui sont
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d'émission, voulant que celles-ci ne soient astreintes à aucune règle ni contrôle , comme seraient , par exemple, des banques émettant des billets jusqu'à 5 francs, jusqu'à oO centimes , dispensées de verser aucun capital et affranchies de toute publicité , quelque chose comme cette catégorie des banques américaines contre laquelle ïooke prononça, en 1840 , des paroles dont vous abusez étrangement. A votre sens, quiconque ne pense pas exactement comme vous est de cette école imaginaire, et quiconque n'eu est pas est avec vous. Permettez-moi de vous représenter que vous vous faites ainsi , à la faveur d'une hypothèse gratuite , une position trop commode. Vous êtes pour le monopole de l'émission au profit d'une seule banque dans chaque Etat. Vous êtes pour que ce monopole soit accompagné de restrictions à l'égard même de la banque privilégiée. Ainsi, vous entendez que la majeure partie de son capital soit iinmol>ihsée en rentes ou en autres créances sur l'Etat. Quand il s'agit de l'Angleterre, à cette restriction vous en ajoutez d'autres qui ne sont pas peu sévères et qui, si elles sont utiles et nécessaires là^ devraient l'être partout. Voilà votre Credo. Vos coreligionnaires sont ceux qui y croient. Vos adversaires sont ceux qui ont des opinions différentes des vôtres, opposées aux vôtres, c'est-à-dire ceux qui sont contraires au monopole et aux restrictions dont vous l'assaisonnez. En un mot, il faut que vous en preniez votre parti , vous avez pour adversaires bien plus que ce groupe fantastique d'économistes intraitables, partisans quand même de la liberté absolue du billet de banque, qui ne voudraient aucun contrôle à l'émission, aucune limite inférieure au montant des moindres billets, aucune publicité pour les opérations des banques, groupe qui n'existe que dans votre sollicitude et vus alarmes. Vos adversaires,
c'est la grande masse des économistes, et^ quoi que vous en disiez, l'unanimité à peu près de la Société d'économie politique.
Il y a d'abord les hommes très-nombreux qui, par rapport aux banques d'émission, revendiquent la liberté, non pas la liberté absolue, mais cette liberté moins téméraire qui consisterait dans la faculté pour tous d'ouvrir une banque d'émission sous des conditions fixées par une loi générale. A côté de ceux-là, vous avez une autre classe d'adversaires ; ce sont ceux au gré desquels il faudrait se contenter, soit quant à présent, soit pour un avenir indéfini, d'une organisation qui limiterait le nombre des banques en soumettant la création de chacune à l'autorisation du gouvernement ou cà la sanction législative. Une combinaison qui ralHe des sulfrages importants, et qui rallie un troisième groupe également opposé à vos opinions, est celle qui consisterait à partager la France entre douze, quinze ou vingt banques régionales, ayant des attributions beaucoup plus étendues que les banques départementales fusionnées en 1848 avec la Banque de France, pouvant, par exemple, avoir des succursales à leur convenance et établir entre elles-mêmes des rapports multipliés, à peu près comme les banques d'Ecosse. A côté de ces banques régionales et au-dessus d'elles, il y aurait la Banque de France avec des succursales dans celles des principales cités de l'empire oii elle jugerait bon d'en avoir ; car personne n'a l'idée de porter atteinte à l'existence et à la prospérité de la Banque de France. Malgré leur diversité que je ne conteste pas , les nuances d'opinion qui sont opposées au monopole de la banque unique constituent, en présence de celui-ci, ce qu'on peut légitimement appeler le parti libéral. Ce qui prouve que vis-à-vis du monopole il est juste de les con-
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sidérer comme fondues ensemble, c'est que les partisans de la liberté des banques en France s'estimeraient heureux, quant à présent, d'obtenir une organisation des banques d'émission qui se composât de la Banque de France avec des succursales dans toutes les villes où il lui plairait, et de banques régionales au nombre de douze, quinze ou vingt, se partageant, suivant les divisions les plus naturelles, les quatre-vingt-neuf départements, investies delà faculté d'établir à leur discrétion des succursales dans leur circonscription, et autorisées à nouer des rapports intimes entre elles et avec la Banque de France. Les amis les plus prononcés de la liberté des banques accepteraient aujourd'hui avec reconnaissance ce programme, dans la pensée que, par le succès qu'il aurait et les résultats qu'il donnerait, il motiverait bientôt une extension nouvelle de la liberté.
C'est ce programme fort modéré que les défenseurs du monopole, tels que vous, ont à combattre.
Mettre en scène, ainsi que vous le faites, la liberté absolue des banques dont il s'agirait de faire l'application immédiate, c'est, de la part des soutiens du monopole, une ruse de guerre bonne pour effrayer les esprits timides et pour fourvoyer les esprits inattentifs, mais ce n'est rien de plus. En un mot, ce qu'il y a de plus clair dans votre discussion, mon cher et honoré confrère, c'est que vous ne répondez pas à ce qu'on vous a dit. Il est vrai qu'en retour vous répondez admirablement à ce qu'on ne vous disait pas.
L'objet principal de la présente est de remettre sur son véritable terrain le débat que vous vous êtes cil'orcé de déplacer dans votre dernier écrit du Journal des Économistes du 1.3 mars, et les courtes observations qui précèdent me semblent y suffire. Toute vutre argumentation
sua LA QUESTION DES BANQUES. 397
ost un échafaudage reposant sur cette fiction, que la question fondamentale en discussion, c'est « la liberté absolue (lu billet de banque. »
La fiction écartée, je ne vois guère ce qui reste de cet écrit, et je puis me dispenser de l'examiner en détail. Il ne serait pas difficile, en le prenant par le menu, d'y faire ressortir les mêmes défauts que j'avais relevés dans vos articles à émotion de la Revue des Deux-Mondes : des affirmations sans preuves, un insurmontable penchant à prêter à vos adversaires des idées qu'ils n'ont pas, et l'abus des autorités porté à un degré qui jusqu'à vous était inconnu.
Trop souvent, quand vous discutez, vous êtes, permettez-moi de vous le dire, à court de bonnes raisons; mais en revanche vous avez constamment à commande un groupe de grands hommes qui, sur un signe de vous, sortent de votre boite afin de témoigner en votre faveur. Je croyais vous avoir montré, par quelques exemples, à qnel point vous mésusiez ainsi du nom d'hommes supérieurs pour suppléer à l'insuffisance de vos arguments, et je n'aurais pas voulu y revenir; mais l'invocation éclatante que vous faites d'un des hommes les plus distingués de l'Angleterre est tellement affirmative et pressante que je me vois forcé de parler du procédé par lequel quelques personnes essayent et réussissent quelquefois à se faire des appuis apparents de personnages investis d'une grande renommée. Si le public lecteur vous reconnaît dans ce que je vais dire, la faute en sera non à moi, mais ;i vous-même et à l'usage public que vous avez fait d'une lettre de politesse qui vous avait été adressée.
Quand un auteur a publié un livre dans lequel il se complaît, il est fréquent qu'il en adresse un exemplaire à des hommes haut placés, familiers avec la matière, et