I.ETTRK A M. WOLOWSKI
Parmi les hommes que vous citez, pour vous prévaloir (le leur appui, il en est un que je ne puis passer sous silence : c’est l’illiistre Richard Cobden, esprit éminent, àme noble, dont l’amitié a été pour moi l’un des plus {<i'ands charmes de la vie. Vous le représentez comme ayant joué un des premiers rijles dans l’afTaire de la Banque d'Aiifrlcterre, et comme ayant été un des plus fermes avocats de la loi anglaise de 1844. Permettez-moi de vous dire que vous exagérez fort. En 1844, Cobden avait voté, avec une très-grande imijorité de la Chambre des communes , la loi restrictive proposée par Robert Peel. Après la crise de 1847, où se manifestèrent, pour la j)remière fois, les dangers de la loi, nommé membre du comité de la Chambre qui fut chargé de faire à ce sujet une enquête et un rapport, il fut de la faible majorité' qui s’opposa ù ce (ju’on changeât la loi, et qui maintint ainsi le régime restrictif. .Mais s’ensuit-il qu’aujourd’hui, après les nouvelles expériences (jui ont eu lieu et qui ont été tellement significatives, il garderait la même opinion’? C’est ce que nul ne peut dire. De ce que Richard Cobden crut opportunes en 1844 les restrictions formulées par le bill de Robert Peel, peut-on conclure qu’il voulût des restrictions plus grandes et qu’il fût partisan de la théorie absolutiste dont vous êtes le vaillant champion, d’après laquelle il ne devrait y avoir dans un État qu’une seule banque d’émission’? C’est ce que rien ne vous autorise à supj)oser. On peut avoir voté la loi restrictive de 1844 et être partisan du maintien des banques d’Écosse et des ban(|ues d’Irlande, et même vouloir positivement la con-
' M. Tooke rapporte (Histoire des prix, l. V, p. 490) qu’elle ne fut que (le (leux voix, et (jiie deux nicuibres du comité, MM. Thomas Baring et Herries, qui furent empOché.s cc jour-là, étaient de l’opinion op|Mjsée.
SLR LA QUESTION DES BANQUES. ilS
scrvation des diverses banques établies dans l’Angleterre proprement dite et le pays de Galles.
Les banques en général n’occupaient qu’une place trèsmédiocre dans l’estime de Richard Cobden. A cet égard, il ne faisait aucune différence entre la Banque d’Angleterre et les autres banques, et c’est le sens irrécusable de quelques mots de lui que vous citez. Au sujet do cette institution, il partageait l’opinion qui dominait dans la Chambre de commerce de Jlanchcster, dont il était membre, et c’est un fait bien connu qu’en 1839 cette Chambre avait dénoncé la Banque d’Angleterre à la vindicte publique dans un document qui fit sensation. Ce n’est donc pas lui qui eût voulu donner à la Banque d’Angleterre, ni à aucune banqne quelconque, la haute main sur le commerce de l’empire britannique.
En un mot, c’est à tort que, dans votre campagne pour le monopole d’une banque unique d’émission, vous vous étayez du nom respecté de Richard Cobden.
Je vous parlais, il y a un moment, de l’avocat général Antoine Séguier, et du discours qu’il prononça lors du lit de Justice du 12 mars 1776, tenu par LouLs XVI pour l’enregistrement de l’édit qui supprimait les corporations d'arts et métiers. Je vous ai fait remarquer, en même tcmps*que quelques différences, la similitude qui existe entre votre argumentation et la sienne contre la liberté du travail; une ressemblance de plus résulte de votre tactique de faire intervenir Richard Cobden. L’avocat général du Parlement évoqua de même l’ombre de Henri IV. V Ce roi, disait-il, qui sera toujours les délices des Français; ce roi, qui n’était occupé que du bonheur de son peuple; ce roi, que Votre Majesté a pris pour modèle. Oui, Sire, c’est cette idole de la France qui, sur l’avis des princes de son sang, des gens de son conseil d’Etat, des
LETTRE A M. WOLOWSKl
pins notables personnages et de ses principaux officiers, assemblés dans la ville de Rouen pour le bien de son royaume , a ordonné que chaque état serait divisé et classé sous l'inspection des jurés choisis par les membres de chaque communauté, et assujettis aux règlements particuliers à chaque corps de métier différent, et Henri IV s’est déterminé à cette loi générale, non pas comme ses prédécesseurs, qui ne cherchaient qu’un secours momentané dans cette création, mais pour prévenir les effets de l’ignorance et de l’incapacité, pour arrêter les désordres, pour assurer la perception de ses droits, et en faire usage à l’avenir suivant les circonstances ; d’où il résulte que c’est le bien public qui a nécessité l’érection des maîtrises et des jurandes ; que c’est la nation elle-même qui a sollicité ces lois salutaires; que Henri IV ne s’est rendu qu’au vœu général do son peuj)lc ; et nous ne pouvons répéter, sans une espèce de frémissement, qu’on a voulu faire envisager la sagesse de ce monarque si bon et si ' chéri, comme ayant autorisé des lois bizarres, tyranniques, contraires à l’humanité et aux honnes mœurs; et cette assertion se trouvera dans une loi publique émanée de Votre Majesté. «
Après ces belles phrases, où il exploitait la popularité du nom de Henri IV, l’avocat général croyait* avoir prouvé (juelque chose en faveur do la doctrine absolutiste; il n’en était rien : il n’avait rien fait qu’une tentative , heureusement impuissante, de dénigrement contre lamémoire du
Sfiit vol (li>iit le peuple ait ganté la mi>moirt‘.
Vous vous servez de Richard (’obden comme l’avocat général Séguicr sc servait de Henri IV ; mais c’est en
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vain. Non-seulement vous ii’étes pus fondé à soutenir (je viens de vous le prouver) que Richard Cobden fût dans vos idées absolutistes, mais vous ne persuaderez à personne rimmixtioii de Richard Cobden dans la question des banques ait été une des principales affaires de sa vie, pas plus que la faconde de l’avocat général ne démontre que l’édit sur les maîtrises et les jurandes ait été dans la cairière de Henri IV autre chose qu’un accident à passer sous silence. La preuve que , pour Richanl Cobden, sa participation aux débats sur la Banque d’.\ngleterre ne fut qu’uu accessoire, c’est que, dans le nombre infini de ses discours, vous n’en citerez pas un seul qui ait eu pour objet cette question.
Henri IV tire sa gloire de son vœu de la poule an pot el de ses eflorts pour que ce vœu devînt une réalité. De même la popularité de Richard Cobden provient de la part importante qu’il a prise à l’amélioration du sort des populations par la liberté du commerce. L’avocat général décriait involoutairemont le grand nom de Henri IV en rappelant l’édit que ce bon et grand prince avait signé pour généraliser l’institution des corporations, des maîtrises et des jurandes ; de même, sans le vouloir, vous travaillez à amoindrir le nom de Cobden en insistant sur ce qu’il aurait approuvé une mesure en opposition avec le principe, qu’il aimait tant, de la liberté du travail. Estce que vous n’avez jamais lu, cher et honoré confrère, la fable de VOws el l’Amateur de jardins?
.Mais je n’irai jias au delà dans cette polémique qui m’est pénible. 11 est suflisamment prouvé, ce me seuible, que votre plaidoyer en faveur ilu monopole ne brille ni par les bonnes raisons, ni par la solidité du raisonnement, .le croirais, mon cher confrère, ijue vous devez éprouver
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