VI
Vous m’accusez d’avoir, à quelques pages de distance, après avoir tracé le lugubre tableau i\\x vendredi noir \ répandu une teinte riante sur XAct de 1844.
' Voir plus liant : la Crise linanciére de l'Angleterre.
266 REPONSE A l,A I^HTRE OE M. MICHEL CHEVALIER
Puisque vous citez d'une manière incomplète, vous me donnez le droit de reproduire le passage si étrangement traduit dans votre lettre. En étudiant les causes véritables de la crise de mai 1866, j’ai montré comment le calme a pu se rétablir, le pays se trouvant à l’abri de toute crainte relative à la sécurité de la circulation. « Le but princiiuil, ai-je dit, de la grande réforme accomplie en 1844 se trouve ainsi pleinement atteint. L’ Angleterre peut encore sttltir des crises financières ; celle qu’elle vient de travcrsr’r montre combien elles arrivent soüoaines et violentes; mais elle est désormais à l’abri de la calamité, bien autrement redoutable et bien autrement profonde, d’une crise monétaire. Peut-être même la grandeur du succès ainsi obtenu contribuo-t-elle à le faire troji oublier. Comme on est libre de toute crainte nu sujet do la rectitude et de la fermeté de la monnaie fiduciaire, on no s’en occupe plus. O Vient ensuite le passage que vous avez reproduit.
Avec quelque jieu d’attention , vous n’auriez point confondu ce que j’ai soigneusement distingué , une crise financière qui a frappé certains établissements de crédit et une crise monétaire qui aurait réagi sur l’ensemble des transactions civiles, aussi bien que sur les opérations du commerce et de l’industrie.
Oui, j’ai le droit de partager l’avis d’un économisié éminent, M. Fawcett, membre du Parlement, le digne ami du .lobn Stuart Mill , et l’un des bommes dont l'tqiinion libérale de l’Angleterre s’honore le plus , quand , au lieu d’attribuer à \' Act de 1844 et à la direction de la Hanque d’Angleterre , la responsabilité de la crise, ainsi que du taii.v élevé de l’escompte, il en a sondé la caust', bien autrement .sérieuse et profonde : « Elle est, a-t-il dit , dans cet esprit désordonné de sjiéculation aléatoire qui dégénère en un jeu coujiable et qui s’est emparé de ce pays.
SUR LA QUESTION DES BANQUES
Une nouvelle écolo a surgi depuis quelques années , elle a encouragé la pensée que la richesse devait être produite, non plus suivant le mode suranné d’un travail assidu , mais par l'art moderne de financer, en d’aulres termes par la manipulation habile du papier On en-
tendait résonner des plaintes comme celles-ci : « Nous O avons besoin d’une institution qui fournisse constam- « ment de l’argent à bon marché, et si la Banque no le « peut pas, la législation est mauvaise, il faut la refondre, a A mon avis, la chute n’est pas venue un instant trop tôt ; tout ajournement facilité par la loi aurait rendu le déchirement plus terrible, (’.e qui doit nous consoler, c’est qu’il n’est pas une entreprise commerciale sagement et honorablement conduite qui ait succombé. Le commerce régulier de ce pays est dans une bonne situation , et l’élévation de l’intérêt n’a fait qu’arrêter des opérations téméraires. La hausse des profits a permis de supporter la hausse de l’escompte ; le capital et le travail ont tous deux obtenu une largo récompense. Au lieu de nous embarrasser d’une réforme législative, nous avons un autre, un sûr moyen de rendre au crédit de l'.Vngleterre su solidité au dehors , c’est rétablir la foi entière, dans l’accomplissement des contrats. Le commerce aurait soull'ert tout autant, et plus encore, si \'Act de 1844 n’existait point, et le supprimer n empêcherait nullement une crise, financière, n
Faut-il insister pour mettre à nu la singulière légèreté de vos criti([ues? Elle se reproduit à chaque pas. Je ne voudrais rien dire de blessant ; comment faire pour rendre ma pensée dans laquelle il n’eiilre aucune malveillance? Vous m’avez renvoyé aux philosophes. Mc sera-t-il permis d<! rappeler le précepte d’un logicien vigoureux, Condillac. « Il est essentiel do ne voir dans les choses que
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ce qu’il y a, si on veut en parler avec clarté et jirécision. »
Or, vous avez vu dans mes écrits autre chose que ce qui s’y trouve ; vous m’avez combattu avec des armes que vous prétendiez m’emprunter et que vous avez forgées vous-même.
Je viens de le prouver au sujet de la prétendue contradiction à laquelle m’aurait conduit le jugement porté sur la crise de mai 1866. Il faudrait reproduire ici tout mon écrit , jiour montrer à quelles étranges préoccupations vous avez cédé : je ne saurais envahir ainsi les pages de ce recueil , mais vous me donnez la velléité de publier de nouveau mes deux articles de la Revtte des Deux Mondes en les faisant suivre de votre lettre. Tout lecteur impartial sera suffisamment édifié sur vos procédés de discussion.
Je ne suis point uii défenseur aveugle de VAct de 1844, je n’ai jamais dit qu’eu dehors des prescriptions qu’il con- .sacre il n’y ait point de salut pour la circulation. Le régime <le la Banque de France vaut celui de la Banque d’Angleterre, à une condition, c’est qu’on s’abstiendra de suivre les périlleux conseils que vous donnez , qu’on saura hausser l’escompte , quand le cours du change le commande, et qu’on ne s’imaginera point être une espèce de providence monétaire, appelée à retirer d’un mauvais ])as tous les chariots embourbés des spéculations mal commues ou téméraires. La clame de la limitation de f érnissioîi est une prévision mathématique , qui formule ce (jue les faits, bien cxnnpris et sagement appréciés , établissent d’eux-mèmes. L’écart autorisé entre l’encaisse métallique et la circulation des billets de banque dans le Uoyaume-LIiii s’élève en chill'res ronds à 800 millions de francs. Ce total n’a jamais été atteint en Angleterre pas
SÜR LA QUESTION DES BANQUES. 269
plus qu’en Franco. Si vous êtes conduit à m’adresser une sorte de sommation pour faire appliquer chez nous la limite mathématique de l’émission, non couverte par l’encaisse métallique, je demeure parfaitement satisfait de l’absence de tout péril à cet égard. Vous oubliez que Yunité de l’émission tient lieu des prévisions restrictives auxquelles doivent se plier, dans les trois royaumes, des banques diverses , dotées de la faculté de faire circuler des billets payables au porteur et à vue. Vous conseillez d’appliquer le même remède à des situations diirérentes. Je laisse à juger de quel côté se trouve une logique capricieuse.
Vous prétendez me confondre en disant que j’ai tort de m’appuyer sur l’autorité des économistes éminents dont j’ai cité les noms , et que plusieurs d’entre eux ne sont nullement les partisans de V Act de 1844. La belle découverte ! Ici encore vous auriez pu vous dispenser de commettre, je suis trop poli pour employer le terme dont vous vous servez vis-à-vis des auteurs de V Act de 1844, je dirai la méprise manifeste dans laquelle vous risquez d’induire le lecteur.
J’ai voulu montrer, et je l’ai dit, que les adversaires déclarés de l’dc/ de 1844, tels que IS’ewmarch , Tooke, James Wilson et Mac-Leod , condamnaient aussi les doctrines auxquelles vous attachez le prestige de votre nom. Je n’ai jamais eu la grotesque pensée do les faire passer pour des adhérents à VAct, qu’ils ont combattu, dans d'autres vues, il est vrai, et avec d’autres arguments (juo ceux qui vous appartiennent. Quelques citations textuelles sont indispensables.
Je commence par M. Newmarch, au sujet duquel vous
270 RÉPONSE A LA LETTRE DE M, MICHEL aiEVALIER
m’interpellez vivement, üans un des passades qui le concernent , j’ai montré comment « ceux que l’on confond sous la dénomination commune d’adversaires de \’Act de 1844, sont en partie placés aux antipodes des prétendus partisans do la liberté des banques , comme rentendent •MM. Ilorn et Michel Chevalier. « Et j’ai ajouté ' :
O Les plus sérieux et les plus résolus , pwrmi ceux qui demandent la réforme de C Act de 1844, voudraient y voir substituer le régime qui gouverue la Banque de Franco. Parmi les représentants des chambres de commerce de l’Angleterre, cette opinion rencontre beaucoup d’adhérents; elle compte au Parlement des organes autorisés, elle exprime la tendance des projiositions faites par M. William Ncwmarch. Un fort encaisse métallique , une augmentation rapide et courageuse du taux du l'escompte, dès que le change extérieur commence à faire craindre une dépréciation relative du métal précieux, telles sont les bases essentielles de la doctrine de Tooke, de James Wilson, de William Newmarcli , à laquelle il. Mac-Leod vient de donner une éclatante adhésion. C’est la doctrine connue sous le nom do banking-principle ; elle a été longtemps en lutte avec les adhérents du currency-principle , avec lord Overstone, le colonel Torrens, M. Ward Norman et tant d’autres esjirits éminents , préciu'seurs de l’dc/ de 1844.
« Les deux écoles se rencontrent sur un terrain commun et tendent au mémo but : elles veulent toutes les deux des réserves métalliques imposantes , elles pratiquent toutes les deux l’exhaussemeut du taux de l’escompte pour empêcher que ces réserves ne soient sérieusement menacées. Quant aux rêveurs qui parlent du capital illi-
' Revue des Deux Momies, septviiitire IKCfp. voir plus haut, p. I tl.
SUR LA QUESTION DES BANQUES. â71
mité et de maximum du taux de l’escompte, ils ont peu de chance do faire triompher leurs principes. Les Anglais •savent trop bien l’économie politique pour qu’ils risquent d’ètre séduits par de pareilles vieilleries, présentées avec une naïve confiance comme des nouveautés hardies. Il y a longtemps qu’on connaît ces idées, étrange assemblage (les audaces de Law, des erreurs du système mercantile, dos préjugés des lois contre Tusure, et des déceptions des assignats ! Il importait de dissiper la confusion souvent involontaire qui attribue aux critiques^ dont /’Act de 1844 a souvent été l’objet en Angleterre, une portée entièrement erronée; certains écrivains ont essayé d’habiller ces idées à la française on les dénaturant complètement. S’ils les avaient mieux comprises, ils n’auraient pas eu l’étrange pensée de s’en servir comme d’une arme dans la campagne entreprise contre la Banque de France , dont la plupart de ceux qui combattent la Banque d’Angleterre recomiiiandenl au contraire le régime. »
Est-ce clair? Si ces idées sont les vôtres, il ne sera pas difficile de nous entendre, et je n’en doute pas, vous vous empresserez de reconnaître dans votre loyauté que vous avez eu tort de m’imputer des assertions contraires au texte formel de mon travail.
Après avoir rappelé dans un autre passage les noms de Tooke, de Newmarch , do James Wilson et de Mac- Lcod, j’ai dit encore :
« Grande est l’erreur do ceux qui supposent que les principaux adversaires de Y Act de 1844 se montrent hostiles à l’élévation de l’escompte ; ils recommandent unanimement ce moyen de maintenir un encaisse métallique satisfaisant du moment où le change commence à inspirer quelque inquiétude. Ils ne sont pas, pour la plupart, partisans delà liberté d’émission; pour Tooke et ses disci-
pics, ce lcrmc n’a aucune autre signification que celle de l’absence d’une limite absolue imposée à la circulation fiduciaire, soustraite à la loi de la concurrence : c’est simplcment une préférence accordée au système de la Banque de France. »
Notre désaccord porte principalement sur la question de la liberté d’émission et sur celle de l’élévation de l’escompte, en présence d’un change contraire. En m’attachant à combattre une équivoque, j’ai avancé que personne, parmi les hommes /es plus autorisés de l’autre côté du détroit, ne songeait à la révision de YAct de 1 844, dans le sens des doctrines que vous désirez faire prévaloir, et je maintiens ce que j’ai dit. Autre chose est vouloir la révision de YAct de 1844, avec la signification que presque tous les économistes anglais attribuent à cette réforme ; autre chose est de pousser ii la liberté de l’émission et k la réduction artificielle du taux de l’escompte. Vous pouvez faire votre deuil des autorités que vous prétendez m’opposer ; il vous reste, il est vrai, l’appui deM. Patterson, qui vous exalte en .\ngleterre, comme vous l’exaltez en France. C’est bien le cas de dire, pour emprunter votre langage, que vous fabriquez de grands économistes. Le dub (F économie politique de Londres serait fort étonné des éloges que vous prodiguez à M. Patterson, écrivain brillant, homme de beaucoup d’esprit, mais singulièrement fantaisiste en fait des doctrines relatives à la monnaie.
Vous recommandez, entre autres, son remarquable ouvrage sur YEcoTiomie du capital. Or, de deux choses l’une : ou vous l’avez simplement parcouru avec la rapidité que vous avez mise à lire mes écrits, et qui est devenue la cause de .singulières méprises ; ou bien vos
SUR LA QUESTION DES BANQUES
graves occupations ne vous auront pas laissé le temps d’ouvrir ce livre, et quelque mauvais plaisant vous aima joué le méchant tour do le louer devant vous, en ayant soin de ne pas vous avertir que M. Patterson était un adversaire décidé de la royauté usurpée de l’or et de l’argent, un contradicteur ardent des principes que vous avez consacrés dans votre publication sur la tnonnaie. Pour lui, les espèces métalliques ne sont que de simples jetons, à l’aide desquels se calculent les gains obtenus dans le rude jeu de la vie. La monnaie, dit-il, en ce qui concerne la substance qui la constitue, importe aussi peu à ceux qui la possèdent, que l’os, l’ivoire ou la nacre de perle qui servent à former les jetons d’une table de jeu. Quand on la fabrique avec le métal précieux, elle devient un symbole coûteux et barbare. L’or, les coquillages et le papier n’ont entre eux aucune ressemblance, néanmoins la qualité qui les fait circuler comme monnaie est la mémo ; elle dépend du consentement universel et de la loi. Au dire de M. Patterson, les générations futures, en possession d’une civilisation avancée, tourneront un regard de pitié sur notre barbarie qui dissipe tant de richesses dans le but unique d’en mesurer la quotité, et qui condamne tant d’hommes au dur travail des miues, afin d’employer le métal extrait par suite de tant de peines à un offict' superflu, étranger à toute espèce de travail. La monnaie n’est qu’un signe ; ce qui la constitue, c’est une qualité extrinsèque et non une valeur intrinsèque ; tout dépend, en ce qui la concerne, de l’opinion et de la loi. Le papier-monnaie circule comme représentant de la monnaie d’or ; il faut qu’il se substitue à elle, sans lui rien emprunter. Telle est la grande réforme monétaire à laquelle travaille M. Patterson, il ne conserve aucun doute sur le triomphe définitif de ses idées. « Ce
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Iriüiiiplic viendra, dit-il, avec autant de certitude que le siècle actuel doit avoir un terme, et il viendra bien plus proiupteiuent ! »
Je ne veux point prolonger l’analyse fidèle des vues développées par M. Patterson dans son Ecommie du capital. Elles sont exactement le contre-pied de ce que vous enseignez au sujet de la monnaie. Par quelle étrange distraction ou par suite de quel accident vouez-vous invoquer l’expression d’une doctrine dont vous avez si bien démontré le néant? M. Patterson est très-conséquent lorsque, après avoir nié que la monnaie dût fournir un éijuivalent en même temps qu’un signe, il se prononce avec chaleur pour la libre émission dus billets de banque ; peut-on eu dire autant de ceux qui, après avoir établi cet axiome : a La monnaie est une marchandise, l’Ëtat en déclare simplement et en certifie la valeur intrinsèque, o rebroussent chemin pour revenir à la fiction fiduciaire et et pour en exagérer la portée. — Je vous en laisse juge, mon cher et honoré confrère, et vous conseille do relire VEconomy of capital, de M. Patterson avant de vous fourvoyer encore dans vos appréciations. Si vous consultez les chapitres : What is moncy et Wliat is t/ie pound, vous tancerez sans doute vertement l’écrivain qui, oubliant tous vos préceptes, essaye de donner au billot une valeur distincte, sans se laisser arrêter par cette simple question, suffisante pour renverser tous les châteaux do cartes bâtis avec la mounaie de papier : Que veulent dire ces termes : livre, franc, thaler, florin, rouble, etc, etc., inscrits sur les billets de banque ? Ne nous ramènent-ils pas forcément au contact du métal précieux, employé comme mesure des transactions ?
Je ne serai point injuste à votre égard comme vous l’avez été vis-à-vis de moi ; je ne mettrai point sur le compte
Di"-‘izr
by GoogU
SUR LA QUESTION DES BANQUES
d’une défaillance do doctrine ce qui ne saurait être que l’effet d’une simple inadvertîuice ; mais prenez mieux garde aux principes émis par ceux dont vous invoquez l’autorité.