IX
Revenons à M. Newmarch; je connais parfaitement l’opinion exposée par lui dans la brochure : The recent financial Panic, car j’ai la prosaïque habitude do ne parler que de ce que j’ai lu. Loin d’avoir oublié le i" septembre le travail que j’avais déjà cité le 1" août, j’en ai rappelé les conclusions, en ajoutant que 31. Newmarch avait porté à Y Act de 1844 les coups les plus vigoureux ; mais c’était pour mettre un terme à la séparation des Acuxdépàrlements de l’émission et de l’escompte, afin de placer la Banque d’Angleterre sur le même pied que la Banque de France. Je faisais reinai'quer en même temps que cet écrivain ne réclamait nullement une liberté de l’émission livrée à la concurrence : il déclare, en effet, dans le môme tract, que le droit d’émission dévolu à la Banque d’Angletene n’est point un privilège do nature à porter préjudice, et que si cette faculté se trouvait ouverte à tous, aucune banque de Londres no voudrait s’en servir ‘. -*• Puisque vous argumentez en vous appuyant sur l’opinion de AL Newmarch, dites-moi de quel côté se rencontrent des éclipses de mémoire bien complaisantes ; est-ce de ma part, alors que j’ai sans cesse dit et répété dans mes deux articles que M. Newmarch était au jiombre
' « U is soiiietimes said thaï the exclusive right to circulalc notes iu London and sixty-five miles round it, is a gricvous nionopoly. The answer isthat no London Bank would tliink it worth while to attcmpt a note circulation even it the law was altercd. » (Newmarch, The récent finaneial Panic, p. H.)
â76 REPONSE A LA LETTRE DF. M. MICHEL CHEVALIER
des adversaires les plus autorisé.s de \'Act de 1844, ou de la vôtre, qui m’accusez à tort d’avoir prétendu le contraire. Il se prononce, comme M. Mac-Leod, pour la hausse vigoureuse de l’escompte, quand le change faiblit ; au lieu de demander un maximum de 4 poui’ 100 pour le tau.x perçu par la Banque d’Angleterre, il voudrait qu’il fiit interdit à celle-ci de prêter au-dessous de ce taux de 4 pour 100, établi comme minimum. Vous trouvez les écrits do M. Newmarch excellents, je suis parfaitement du même avis ; admettez-vous sa doctrine ?
Où donc avez-vous lu que je ne voyais rien au-desdus de VAcl de 1844 ? J’ai montré comment le but poursuivi par sir Robert Pecl, en présentant cette loi, se trouvait pleinemcut atteint quant au point fondamental, la certitude mathématique d’une conversion facultative des billots en espèces ; j’ai en même temps indiqué comment la Banque de France obtenait un pareil résultat : loin de se contredire, ces deux idées se complètent,
La conversion assurée du papier en or, cette garantie première de la fixité et de la solidité de la circulation, tel est le principal en matière d’émission ; le reste n’est qu’un accessoire. Le rôle de la monnaie comme »«<?sure domine tout, elle intervient dans toutes les stipulations, même quand elle est matériellement absente. En maintenir l’expression fidèle, c’est la condition sine qua non de la sécurité des transactions. Vous semblcz surtout préoccupé du désir de multiplier les instruments d’échange, et, vous avez beau vous en défendre, vous glissez ainsi sur la pente qui a précipité Law dans l’abîme. (Confondre le crédit avec le capital, prendre l’accroissement des signes de la circulation pour une augmentation de la richesse, voilà ce (jui imprime au systè>ne une tache inetfaçablc, voilà l’erreur à laquelle sacrifie M. Patterson,
SUR LA QUESTION DES BANQUES
que vous louez si fort 1 L’unité de la Banque est ici hors de question ; Law voulait en faire un instrument do propagation immodérée des billets, tandis que je l’invoque comme le moyen d’en empêcher la funeste diffusion.
Les chambres de commerce du Royaume-Uni se sont prononcées, suivant \ous, contre l’i4cf do 1844 ; je n’entends pas m’arrêter sur un point, essentiel cependant, la constitution de ces chambres, qui sont de simples réunions do négociants, autorisées par une charte, sans avoir aucune ressemblance avec nos chambres de commerce. Il nie suffira do rappeler que l’opinion générale des chambres de commerce anglaises se résume dans le vœu d’une plus grande latitude attribuée au droit d’émission de la Banque d’Angleterre. Elles se prononcent, en majeure partie, pour un régime analogue à celui de la Banque do France ; néanmoins, plusieurs d’entre elles voudraient une séparation absolue entre l’office de rémission des billets, confiée à une seule institution publique, et l’office de l’escompte, entièrement libre. — M. Newmarch, dans l’analyse qu’il donne des idées exprimées par les chambres de commerce, ne dit pas autre chose ; il no fait aucune allusion à la liberté de f émission, telle que vous la réclamez.
Vous usez de la tactique commune aux coalitions qui veulent renverser ; elles réunissent sous un drapeau commun les tendances les plus divergentes. Vous caressez avec amour les idées contraires à l’Acide 1844, sans tenir compte de ce que la plupart de ceux qui ratta(juent se bornent à demander un régime analogue à celui que nous possédons, et qui est le point do mire de vos accusations.
Je comprends que vous invoquiez l’opinion d’un certain nombre de chambres de commerce contre la limitation rigoureuse de l’émission do billets, imposée à la Banque d’Angleterre ; mais il est difficile do voir en quoi cette opinion peut servir de projectile contre la Banque de France. Celle-ci est au contraire en droit d’invoquer, comme un argument en sa faveur, les tendances que vous avez l’imprudence do relever d’une manière triomphale. ^ % ,
Dans un autre écrit que vous citez, M. Newmarch n’at-il pas dit * :
a La première chose à faire, c’est de mettre fin à la séparation des deux départements, c’est-à-dire de placer la Banque d’Angleterre au niveau de la Banque de France. »
Sous prétexte do défendre la liberté du travail, principe fondamental auquel je suis dévoué de longue date, que je défendais quand beaucoup d’autres sacrifiaient encore au régime réglementaire, vous demandez la libre concurrence en fait d’émission : je la combats. C’est à cette pierre do touche qu’il faut apprécier l’opinion des hommes d’Etat et des écrivains, dont vous tentez vainement de faire vos auxiliaires. Il est vraiment étrange que, par un travestissement complet de pensées nettes , clairement exposées, vous me rendiez responsable de grotesques erreurs , dont votre imagination a seule fait tous les frais. Certes, je n’ai invoqué ni Adam Smith, ni Rossi,
' The tudden Rite in lhe Raie of ditcnunl, p. Ti. « The llrst thing to l)c donc, Ihcrefore, is to put an end to the division ot deparlemeiiLs — that is to say to place the Bank of England (jn the samc level as the Bank of Franco, v
8DR LA QUESTION DES BANQUES. 279
pour défendre YAet de 1844 ; croyez que je connais assez l’histoire et la chronologie pour ne pas commettre une pareille hévue. J’ai répété aussi à satiété que Tooke, Newmarch et Mac-Leod avaient combattu l’œuvre de sir Robert Peel.
Mais je sais qu’Adam Smith no considère point l’émission des billets comme une industrie ordinaire et qu’il reconnaît la nécessité do la soumettre à une réglementation. Je sais que l’illustre fondateur de l’économie politique moderne a fermement posé un principe qui coupe court aux chimères ; il établit combien est limité le domaine de la monnaie do papier. Celle-ci ne saurait remplacer qu’une fraction de la somme dos métaux précieux employés comme instruments des échanges, et qui doivent toujours former la base solide de la circulation.
Le principal service, rendu par la monnaie, consiste à ramener toutes les valeurs à un commun et stable dénominateur. Ceux qui songent avant tout à multiplier les billets, à augmenter l’outillage, sans s’inquiéter do l’emploi, prennent la question par le plus petit côté. Si la richesse immobilière et mobilière de l’Angleterre peut être évaluée à 200 milliards, que signifient 100 ou 200 millions d’économie sur le numéraire métallique, remplacé par autant de billets? C’est un infiniment petit qui no vaut guère la peine qu’on se donne pour en célébrer l’influence, et, d’un autre côté, à quel prix pourrait être acquise cette dose bomœopathiqiie de currenr.y? Au prix de l’instabilité des transactions qui portent chaque année sur des centaines de milliards et de l’instabilité des valeurs mille fois plus considérables que cette somme de 100 ou 200 millions. En vérité, ce serait acheter trop cher un avantage bien mince et bien problématique.
Tooko a rudement malmené les partisans de la liberté d’émission : comment pouvez-vous invoquer son nom, quand il a condamné votre doctrine ? Il ne s’agit point là d’une équivoque, comme celle que vous exploitez contre moi, en me dénonçant pour avoir fait de Tooke un partisan de l’/lf/ de 1844, alors que j’ai dit et répété à satiété tout le contraire ; il s’agit d’une sentence rendue en bonne et duo forme : « L’émission nest point une branche d industrie^ a dit Tooke, c’est une matière à régler par l’État, en vue de l’intérêt général... Je considère comme un droit incontestable do l’État le principe que les banques d’émission doivent être réglées par lui. Quant à la liberté des Banques, dans le sens où quelques-uns la réclament, je suis de l’avis que le libre commerce do banque, ainsi compris, est synonyme du libre commerce de la supercherie. » Vous pouvez consulter l’original' pour voir si ma traduction est fidèle.
Tooke, contrairement à l’avis de M. Patterson, n’envisage l’État que comme simple certificateur du poids et du titre de la monnaie ; il comprend en même temps que l’État doit régulariser l’émission des billets appelés à jouer le rôle du numéraire.
Rossi, ce grand et libéral esprit, a prononcé contre la concurrence en matière d’émission la condamnation la plus dure : t
M La libre concurrence en matière de banque, a-t-il dit, est un danger que ne peuvent tolérer les lois d’un peuple civilisé. Autant vaudrait permettre au premier venu d’établir au milieu de nos cités des débits de poison, des fabriques de poudre à canon. La libre concurrence en matière de banque n’est pas le perfectionnement, la maturité
' Tooke, Hitlnry of prices, t. III, p. 207.
SDK LA QOESTION DES BANQUES.
du crédit, elle en est l’enfance, ou, si l’on veut, la décrépitude. »
Après avoir établi que le système préventif ne doit être qu’une exception, et que cette exception ne doit s’appliquer ni à colles do nos facultés dont la libre activité est une condition essentielle du développement moral do notre nature, ni à celles dont l’exercice est une garantie des libertés publiques, ni aussi à celles dont l’inaction serait évidemment plus nuisible que l’activité n’en serait dangereuse, Rossi ajoute :
K Aucun do cos trois caractères ne se retrouve dans la libre concurrence en fait des banques. Comme les inconvénients do ce système, très-graves en eux-mêmes, ne sont d’abord qu’un abus de l’intérêt particulier contre l’intérêt général, un moyen d’enrichir d’habiles spéculateurs aux dépens de la communauté, et surtout des classes laborieuses, nous croyons exprimer notre pensée en écartant toute idée de libre concurrence pour rémission des billets de banque. »
Votre illustre prédécesseur dans la chaire du Collège de Franco me dispense d’insister sur vos réclamations en faveur du principe de la liberté du travail. Vous multipliez do vains efforts pour abriter sous ce noble pavillon une prétention hostile à la liberté de tous, que vous sacrifiez au bénéfice de quelques-uns. Ceux qui tirent profit des billets sont ceux qui les émettent, et non ceux qui les reçoivent, car l’abaissement du taux do l’intérêt, invoqué comme résultat de l’émission libre, n’est qu’un leurre. La rivalité réelle enfanterait le désordre, une rivalité apparente serait une déception ; la concurrence ne saurait s’établir sur ce terrain. Les banques d’Écosso s’entendent pour arrêter do concert le taux de l’escompte, uniformément pour toutes, dans les réunions tenues chaque quin-
zaino par les directeurs, et une circulaire porte l’application de la règle commune dans toutes les branches. Aussi, depuis quarante ans, jamais le taux perçu par les hanques d’Écosse n’est-il descendu au-dessous de 4 *
pour 100; il varie au-dessus, suivant le cours du marché de Londres, pris comme régulateur. Les fameuses banques de Jersey perçoivent au minimum 5 pour 100 d’intérét, et 1 pour 100 de commission. 11 faut avouer que les avantages qui en résultent pour le bon marché de l’argent sont essentiellement platoniques.
Quant au système/j/an^/aire que, suivant les prévisions de M. Hossi, les banques locales, années chacune d’un privilège exclusif, pouvaient former un jour en se coordonnant entre elles et autour do la Banque do France, ce système n’était pour lui qu’un pis-aller, les préférences de M. Rossi se manifestaient pour l’unité : il reculait simplement devant les difficultés que semblait présenter lo défaut d’une préparation suffisante des esprits. La révolution de 1848 a rapidement fait l’éducation du pays dans le sens du progrès indiqué comme une espérance d’avonir par l’illustre économiste. D’ailleurs rien de plus facile que d’établir, au moyen des succursales et des comptoirs intéressés , ce système planétaire que vous .semblez regretter. L’action locale peut se relier au pouvoir central, et la variété SC concilier avec l’unité, sans porter aucune atteinte au principe fondamental qui nous régit.
Vous n’aviez pa.s besoin de me rappeler que Rossi no pouvaitapprouver l’dc/ do 18i4 eu 1840; mais si, au lieu de vous en tenir à lu forme extérieure, vous vous donniez la j)oine de pénétrer au fond de la question, vous verriez que cet homme éminent n'était point demeuré étranger au mouvement qui entraînait l’Angleterre vers la réfonne de sir Robert Pcel. Il connaissait les elforls et approuvait
SUR LA QUESTION DES BANQUES. 283
les tendances de la grande école du Currency-Principle.
Sans doute, ce que l’on discute, ce ne .sont pas simplement les noms, mais les preuves. Cependant, lorsque dos hommes illustres ont fourni de bons arguments, il est permis d’en profiter. « Vous prenez des moines pour des raisons, » disait Pascal aux Jésuites. Quand ces moines s’appellent Rossi, Cobden, Glastone, Goschen, sir Robert Peel, Léon Faucher, lord Overstone, Torrens, iNorman, etc., on ne risque guère de s’égarer on pareille compagnie. Ce n’est pas la bonne volonté qui vous manque pour invoquer au dcl?i du détroit dos autorités égales,*en faveur do l’émission libre ; vous êtes cependant forcé de vous borner au spirituel mais excentrique M. Patterson.
Sir Robert Peel, dites-vous, n’était pas libre-écbangiste quand il a proposé le do 1844. Soit; mais l’illustre promoteur do la loi des céréales de 1846 l’était-ilenl847, quand il a nettement et fcrmoiuont maintenu le principe de l’/lc< de la Banque ]\1. Gladstone, M. Goschen, sont-ils des adversaires delà liberté du travail, quand ils professent les idées que j’essaye de mon côté de mettre on lumière, quand ils les appuient de tout l’éclat de leur éloquence, de toute la vigueur do leur plume ? Vous avez conservé, à leur omlroit, « de Conrart le silence prudent y« et vous étiez bien inspiré en agissant d’abord de même au sujet de Cobden. Dans la nouvelle édition de votre gracieuse lettre, vous commettez la grosso imprudence de vouloir expliquer lu pensée de ce puissant esprit au sujet de l’émission des billets. Pourquoi passer sous silence l’opinion si nette, si accentuée, que Cobden a émise dans l’enquétc de 1840, et dont j’ai donné la substance dans la lievuedes Devar. Mondes? Puisque vous m’avez lu, vous la connaissiez; elle est accablante pour votre doctrine. — Jamais Cobden ne s’est déuienti : il a voté en 1844 et en
1847 comme il avait opiné en 1840 ; s’il n’a plus élevé la voix dans les derniers temps de sa vie, en ce qui concerne la question des banques, c’est qu’esprit pratique avant tout, il n’aimait point à remuer les problèmes qu’il regardait comme définitivement résolus. Il n’accordait qu’une médiocre estime aux avantages de la faculté d’émission, c’est parfaitement vrai ; il penchait pour le système purement métallique, c’est vrai encore ; en quoi cela pourrait-il le rapprocher de vos idées?
Vous espérez vous tirer d’embarras en évoquant de nouveau le souvenir d’une harangue de l’avocat général Ségiiicr, que j’ai fait connaître pour en combattre les doctrines, il y a déjà plus d’un quart de siècle, dans mon cours du Conservatoire des arts et métiers. C’est aimable à vous de me reporter ainsi vers mes souvenirs de jeunesse.
Je n’ai jamais été le partisan des corporations ni des règlements, et, j’ose le dire, je crois avoir gagné autant do chevrons que vous au service de la liberté. La confusion que vous cberchez à établir ne peut tromper personne à cet égard : le principe de la liberté du travail n’est pour rien dans la question des banques, en ce qui concerne le droit d’émission. Cobden défendait la liberté en s’opposant à ce qu’on pût allonger ou raccourcir à volonté le mètre de la valeur des choses ; Rossi prouvait, avec la hauteur habituelle de son intelligence, qu’en donnant une garantie sévère au billet et en limitant l’émission, l’État protégeait la liberté de tous contre les appétits de l’intérêt privé ; Gladstone et Goschen marchent à la tète du parti libéral en Angleterre, et ils maintiennent le principe que vous combattez’. Quelque ardeur que vous mettiez à défendre une opinion, que vous a inspirée une illumination soudaine, vous me permettrez d’avoir plus de confiance dans la pensée de Colidcn, de Rossi, de Glad-
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slone, (le fiosclien, et d’ètrc convaincu qu’en suivant la route qu’ils ont ouverte, on ne risque point de tourner le dos à la liberté du travail, ni à aucune autre liberté.
En examinant le régime du privilège octroyé à des banques d’émission régionales, j’ai ditqu’il méritaitàplus juste titre les reproches de monopole, dirigés contre la Banque unique, fondée en vue de garantir la stabilité de la circulation. On se trouve ici en dehors des règles applicables à l’industrie, c’est pourquoi j’ai pris la liberté grande d’avancer que, pour parler correctement, on de- \Tait éviter do se servir de ce gços mot do monopole, employé uniquement comme arme de guerre pour battre en brèche une doctrine conforme à la protection des intérêts généraux de la société. Je no crois avoir commis aucune énormité en maintenant cette opinion et en distinguant ce qui se distingue par la nature des choses. On peut jouer agréablement sur les mots, et faire scintiller l’antithèse en m’imputant cette curieuse sentence : le monopole c’est la liberté. J’ai simplement nié qu’il pût y avoir monopole là où il n’y a pas une industrie qui puisse profiter de la concurrence, là où le public ne saurait obtenir de produits meilleurs ni à meilleur marché, là où l’on demande avant tout une fixité et une régularité parfaites. (Ju’y a-t-il de commun entre ce langage et les doctrines vieillies de l’avocat général Séguier ? Les évoquer contre celui qui les a toujours combattues, peut être un trait spirituel, ce n’est pas de la discussion sérieuse, .fe ne parle point de formes de langage qui font plus de tort à ceux qui les emploient qu’à ceux qu’elles ne sauraient atteindre.
Vous me faites aussi une mauvaise querelle au sujet do
\a limitation des billets, prescrite pcirl’^c/de 1844. Indispensable dans un régime qui maintient plusieurs sources d’émission et qui doit fixer le contingent de ebacune d'elles, afin d’empêcher les expansions et les contractions soudaines d’une mauvaise concurrence, cette disposition légale devient moins nécessaire avec une seule banque d'émission, maîtresse de restreindre la circulation fiduciaire en se réglant sur les indications du c/ianye.
J’ai distingué la portion constante do la portion variable des billets, et j’ai dit que la sécurité de la conversion facultative demeurait entière tant que la réserve métallique serait supérieure à la portion variable : vous me prêtez gratuitement la penséo do poser en règle normale ce qui constitue une garantie en cas de diminution rapide des réserves métalliques. Sous l’inlluenco de l’dc^ do i844, les réserves métalliques de la Banque d’Angleterre ont grossi; ou y a trouvé un sujet de reproebo pour la réforme de sir Robert l'cel, on a prétendu qu’elle immobilisait trop de capital métallique ; ne vous êtes-vous pas, il y a peu de temps, joint à ces réclamations’?
C’est votre programme, et non le mien, qui ferait réduire la réserve de la Banque de Franco à 200 millions, et qui, pour me servir do votre élégante expression, iornhe à plat des deux cotés du détroit. C’est vous qui avez protesté contre les sages mesures prises jiour relever cette réserve, alors qu’elle était plus restreinte encore. Vous cédez sans cesse à votre penchant pour les jeux innocents d’une dialectique complaisante : vous construisez un édifice d’erreurs pour le facile plaisir de le faire ci’oulcr. Tout ce que je puis répondre, c’est que je ne suis pour rien dans ces fantaisies.
J’en dirai autant de la prétendue règle que j’aurais jiosée, en ce qui concerne l’emploi en fonds publics d’une
SUR LA QUESTION DLS IIANQUF.S.
somme égale à lapoi lion constante des billets. Doonerune explication, que vous reconnaissez vous-même comme correcte, de la doctrine de Y Act de 1844; montrer comment l’emploi en clTets publics de la plus grande partie du capital, réuni aux réserves, so concilie avec la condition fondamentale d’un remboursement assuré en espèces, but unique de la loi, ce n'est, en aucune manière, formuler un principe absolu, qui écarterait toute autre garantie, aussi solide et plus promptement réalisable. Vous reproduisez le reflet de votre propre pensée, favorable au système américain, quand vous faites des billets un corrélatif du montant des valeurs d’État déposées pai’ la Banque. Tout en ne proscrivant point l’emploi d’une partie du capital en titres de rente, je me contente de la garantie dos bonnes lettres de change, à court terme, à trois signatures, pourvu qu’on n’admette la transformation do ces good bills en billets, faisant offlee do monnaie, que jusqu’à concurrence de ce que la circulation peut employer sans danger. V^ous cherchez en vain ma doctrine, dites-vous, elle est pourtant bien simple : Il faut veiller à ce que l’écart entre la réserve métallique et les billets en circulation ne dépasse point une limite, déterminée par l’expérience. Quant à la représentation exclusive en cfléts publics du montant de l’émission, c’est le principe américain.
La Banque de France n’a pas tort d’employer son capital en rentes ; la sécurité de la circulation peut y gagner, sans qu’il en résulte aucune condition impérative pour limiter la somme des billots. Le contingent de ceux-ci obéit à une autre loi, déterminée par la stabilité de la circulation. Votre arithmétique s’est singulièrement fourvoyée : ceux qui pcnsentcominc moi que \aconstante de l’émission peut être représentée par des clfets publics, n’en concluent point qu’elle doit l’être ainsi, toujours et d’une façon ab-
solue. Encore une fois, vous avez approuvé ce principe en Amérique, mais il n’est pas le mien.
Le capital des banques, placé en rentes, immobilise-t-il les ressources dont elles disposent ? J’ai dit que, représenté par une somme de billets dispensés de couverture métallique et admis comme du numéraire, le capital, mobilisé sous cette forme, fonctionne dans les opérations courantes. Votre rigorisme se révolte à cette pensée , après en avoir approuvé l’application aux Etats-Unis. Vous protestez contre ce dualisme, et vous n’avez pas assez de sarcasmes pour le tourner en ridicule. 11 ne s’agit point ici d'une métaphore, mais de la réalité, qui éclate à tous les yeux. Est-il vrai, oui ou non, que les billets , émis en représentation du capital converti en rentes, soient engagés dans les opérations d’escompte? Telle est la question, cssenliellciucnt pratique, que j’ai posée. Il vous plaît, à vous qui rêvez une autre extension de la monnaie fiduciaire, de ne pas vous contenter de cette mobilisation limitée du capital des banques, de cet emploi restreint au contingent stable de la monnaie de papier. Cela u’enipêcbe point que l’acquisition des fonds publics ne contribue dans cette mesure à la création d’un outillage de la circulation dont le commerce fait usage. Quand on se résigne à voir dans les choses ce qu’ elles sont, on s’aperçoit aisément qu’il n’y a dans un pareil procédé ni mystère, ni miracle. Que le capital de la banque serve aux escomptes sous forme de numéraire ou sous forme de billets, créés en échange du placement en rentes, et qui fonctionnent comme du numéraire, le résultat est le même, tant que le chiffre de ces billots se
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trouve rigoureusement renfermé dans la limite marquée. Ils obtiennent la double garantie de la rente, qui leur •sert de support, et des valeurs commerciales escomptées ; cela ne vous suffit-il point? Ceux qui ne tolèrent dans le billet qu’un warrant métallique, peuvent réclamer, mais vous êtes plus éloigné que moi de leur doctrine.
Cette doctrine, je n’ai point hésité à le dire, s’écarte moins do ce que commande l’intérêt général que le système auquel vous prêtez l’appui do votre zèle. MM. Modeste et Cernuschi ont pu exagérer la rigueur du principe ; c’est moins dangereux que de l’enfreindre. J’admets que pour une quotité faible, relativement à l’ensemble do la richesse générale (cette quotité peut être d’environ fiOO millions de francs, en Franco comme en Angleterre), il soit possible d’ajouter une économie réelle à l’avantage qu’olfie le billet de banque, sous le rapport de la facilité du transport et de la promptitude des comptes, alors qu’il se borne à représenter la réserve métallique ; mais je sacrifierais sans hésiter ce léger bénéfice s’il fallait choisir entre le profit qu’il permet do recueillir et le péril que l’application de vos idées ferait courir à la sécurité des contrats, à la marche régulière du travail, aux intérêts des classes laborieuses et à la sincérité des transactions.
Je n’ai jamais émis au sujet du billet do banque qu’une seule opinion : ce billet aspire à fonctionner comme de la monnaie, il en remplit l’office ; on le reçoit et on le donne comme de la monnaie, a dit avec raison M. Mollien. La conclusion que j’en tire, c’est que la fabrication des billets do banque n’est pas une œuvre d’industrie proprement dite, un acte do commerce ordinaire ; l’intérêt j^énéral se trouve engagé dans la question, il est donc du devoir de l’État de veiller îi ce que cet intérêt ne soit point compromis.
Des lambeaux de phrases, découpés avec art, ne suffisent point pour prouver que j’avance dans une page l’opposé de ce que j’ai dit dans une autre. Ce serait grave, si c’était fondé; heureusement, je crois avoir suffisamment montré qu’il n’en est rien.
Vous essayez d’obscurcir les données les plus simples. On fait acte de commerce quand on échange un billet ou de l’argent contre des marchandises, c’est évident; mais créer des billets qui doivent fonctionner comme de la monnaie, est-ce se livrer à une industrie ordinaire’? Là est toute la question, vous tentez inutilement de l’éluder. Si l’office de la Banque est Vcscomptc, quelle fasse l’escomj)tc avec un capital réel, nous serons d’accord. Il est commode de fournir un simulacre d’argent à qui vous demande de l’argent et le paye : mais promettre et tenir font deux ; si la promesse d’exécution immédiate ne répond pas à la réalité présente, le devoir de l’État est d’en surveiller l’exécution, quand il s’agit de la marchandise maltresse, signe et gage des échanges, mesure de la valeur. L’expérience n’a que trop fait connaître à quels désastres on s’exj)Oso si on néglige une suneiH.ince indispensable. Prétendre, comme vous le faites, que l’émission des billets est simplement un acte commercial, parce que la lettre de change et le billet à ordre sont des actes commerciaux, c’est trancher la question par la question. — Let argument est de la même force que celui dont vous faites usage pour soutenir qu'on arriverait par un motif analogue à réclamer au nom de l’État la faculté de recevoir les dépôts en compte courant. En vérité, j’adtnirc la hardiesse de vos conceptions , mais celle-ci l’emporte sur toutes les autres. Duant à moi, je déclare humblement que l’assimilalion, ainsi faite, dépasse mon entente ; je ne comprendrai jamais qu’on mette sur la
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mémo ligne le droit de fabriquer la monnaie ou de créer les billets destinés à en remplir le rôle, et le droit do faire du numéraire tel emploi qu'on désire.
La liberté des banques consiste dans la faculté d’agir comme instrument intermédiaire entre celui qui oifre lo capital disponible et celui qui le demande ; elle ne se confond nullement avec la liberté de l’émission des billets, destinés à fonctionner commo delà monnaie.
Il ne s’agit point, en ce qui touche la Banque de rrancc, de conseiller l’immobilité ; je crois avoir siiftisamment indiqué, dans \’enqttêie, ce qui reste à faire jtour initier notre pays aux bienfaits du crédit. Mais il faut d’abord ne pas confondre le crédit avec l’émission des billets; il faut aussi, au lieu de s’attacjucr au principe de l’unité do la Banque, s’appliquer à concilier celui-ci avec la ramification des comptoirs, formés spontanément dans les localités où le besoin des relations d’escompte se révéle, et chargés do fonctionner comme agents responsables de l’institution centrale. Dans cette voie, nous n’aurions bientôt rien à envier au.x pays étrangers.
Vous parlez sans cesse des six cents bronches des banques écossaises : ce n’e.st pas la médiocre quotité des billets émis, c’est la masse énorme des dépôts qui entretient leur action féconde ; les banques populaires d’Allemagne n’émettent pas de billets ; elles sont déjà deux fois aussi nombreuses que les banques d’Ecosse. Bien que vous ayez préconisé la fameuse doctrine : c le crédit (fest du capital, t> si une assertion aussi chimérique peut flatter des erreurs vulgaires, l’économie politique, d’accord avec la mor.ale, condamne quiconque imagine qu’on
2«2 KKPOSSE A I.A I.F.TTRE DK M. MICHEL CHEVALIER
peut s’enrichir autrement que par le travail et par l’épargne. Les combinaisons de crédit ne sont bonnes qu’autant quelles facilitent l’application de ces deux grands instruments du progrès.
Cette lettre est plus longue que je ne l’aurais désiré, et je suis loin d’avoir tout dit. Il me fallait, avant tout, remplacer ])ar des données plus exactes les prétendues citations de mes opinions et les interprétations erronées de ma pensée. Je ne prends donc pas congé do vous, mon cher et honoré confrère. La suite do mon travail sur le. Change, dont celte réponse obligée retarde la publication, me permettra de traiter à fond des points essentiels de doctrine dont vous paraissez ne j>as soupçonner l’importance, notamment l'influcncc souveraine que le change exerce sur le taux de l’escompte, et, j>ar voie de conséquence, sur l’unité d’émission et l'application, exacte des doctrines du free-trade à la question qui nous divise.
.l’éprouve un double regret en terminant ; de ne pas avoir eu le temps et l’espace nécessaires pour répondre de suite è mes autres contradicteurs, et d’avoir rencontré dans votre épître un langage irritant, qui aurait pu motiver do légitimes représailles, si je ne croyais qu'un débat scientifique doit conserver une autre allure. Vous aimez la liberté, je vous en félicite ; mais vous devez savoir ce qui lui est le plus funeste ; puisque vous me renvoyez à l’apologue de La Fontaine : /’0?/r.ç et f Amateur des jardins, permettez-moi d’ajouter que beaucoup de ceux qui s’en doutent le moins pourraient tirer profit de cette lecture.