‹ La Banque d'Angleterre et les Banques d'ÉcosseChapitre 17 sur 75 · L. WOI.OWSKI · texte numérisé non relu

L. WOI.OWSKI

SUK LA ÜUESTION DES BANQUES.

La lettre de il. Michel Chevalier n’a pas été la première sortie dirigée par lui contre mon opinion sur la Question des Banques. Peu de temps après la publication du volume qui porte ce titre, M. Michel Chevalier a fait paraître dans le Journal des Débats (le 22 juin 1804) un article de critique, fort peu hienveillantc. Il s’est opposé alors à ce que le Journal des "Débats insérât ma réponse ; celle-ci, écrite dès le lendemain, n'a donc pu paraître que le 7 juillet suivant dans le Constitutionnel. Plusieurs' des objections que mon honorable confrère renouvelle dans sa lettre de février 1867 avaient donc été réfutées longtemps à l’avance, et le ton do ma première réponse ne motivait en rien le langage acerbe dont il vient de se servir.

Paris, 23 juin 1861.

Monsieur le rédacteur du Journal des Débats ,

Vous avez publié hier un long article consacré par mon , honorable confrère , M. Michel Chevalier, à l’examen du volume que j’ai récemment fait paraître sur la Question des Banques. Je n’aurai pas le mauvais goût de me plaindre ni do m’étonner qu’il y trouve beaucoup à reprendre. Nous sommes d’un avis diamétralement opposé ; il use d’un droit, je dirai plus, il remplit un devoir en me critiquant. Permettez-moi seulement do signaler quelques })assages dans lesquels M. Chevalier semble s’ètre mépris sur ma pensée. Autant que lui, je suis l’adversaire décidé des règlements qui enchaînent de mille liens la liberté des citoyens, et je n’ai aucun penchant pour une centralisation excessive dans la sphère des faits commerciaux et industriels. Comme lui, je désire que le commerce et l’industrie constituent le domaine do l’initiative privée , et soient laissés en propre à l’activité individuelle. Pourquoi donc

sommes-nous profondément divisés sur la question de l’émission des billets de banque? C’est que là où il ne voit qu’une industrie comme une autre , je reconnais avec Rossi, avec sir Robert Peel, avec Léon Faucher, avec Tooke , qu’il s’îif,'it d’un intérêt d’ordre public , qui échappe aux lois de la concurrence. C’est un monopole, dit M. Michel Chevalier ; et il me reproche d’avoir évité de prononcer ce gros mol. Le monopole no me l’ait point peur dans les cas fort rares où mon honorable confrère l’admet lui-même, car il no repousse ni le monojiole du tabac, ni le monopole de la poste, ni le monopole du gaz ; mais il faut, pour qu’il y ait monopole, que la loi empiète sur le domaine naturel de l’activité privée : une pareille dénomination ne saurait s’appliquer à l’émission du billet de banque, faisant office de monnaie; comme le dit Tooke , il ne s’agit point en cette circonstance d’une branche d industrie productive. Quelqu’un s’est-il jamais avisé de parler du monopole de la justice ou de la police? Quel que soif le talent de mon honorable confrère , il ne parviendra point à cflaccr cette distinction capitale.

Le public reçoit et donne les billets comme une monnaie réelle, voilà l’essentiel ; les billets influent sur la mesure de la valeur, voilà ce que M. Michel Chevalier oublie beaucoup trop. Et cependant la puissance de la vérité est si grande, que lui, l’ennemi juré des règlements, les accepte et les invoque pour l’émission des billets, tant il est vrai qu’il ne s’agit point là d’une industrie comme une autre. De liberté d’émission des billets il n’est point question ; mon honorable confrère semble seulement hésiter entre le monopole régional mis en avant par M. de Lavei’gne , monopole fractionné qui scinderait la France en huit ou neuf grands gouvernements commerciaux, et le système américain, qui aboutit sim])lemenl à

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Sl'K LA QUESTION DES ItANQUES. ' aOj

un mode ingénieux d’emprunt forcé et de monnayage des obligations de l’État, en imposant aux Lanques des règles tellement rigoureuses, qu’au lieu de liberté on se trouve en présence d’une égalité qui me déplaît fort, de l’égalité dans la servitude.

On peut se passionner pour la liberté, même mal entendue ; mais il m’est difficile de comprendre que l’on se passionne pour un privilège régional, ou pour un règlement oppressif, le tout afin dfj se procurer la satisfaction d’obtenir une circulation de billets de biinque, bariolés de nuances et d’origine.

Oui, je n’hésite point à le confesser, je suis pour \’iniitc du signe commun des écbanges , pour l’unité de la monnaie, et pour l’imité du billet de banque, qui seul, a la différence des lettres de change, des mandats et des chèques, remplit l'office de la monnaie.

(lue M. Michel Chevalier ne me fasse point commettre une grosse erreur, dont je suis parfaitement innocent : jamais je n’ai prétendu que le billet de banque fût dr. l’arj’ai seulement dit et je maintiens que le billet de banque remplit l’office de la monnaie ; il ne circule qu’à cette condition, cela suffit pour que l’émission du billet ne dépende point du cajirico individuel. Je serais trèstenté de reproduire ici quelques passages de mon gros volume (pages 414 et 41o), mais -M. .Alicbel Chevalier n’aime pas les citations, il me reproche d’en avoir abusé : jieut-ètrc se serait-il montré plus tolérant a cet égard si ces citations avaient été moins décisives contre le système auquel il prèle l’autorité de son nom. Soit dit incidemment, loin d’épuiser la longue série des autorités sur lesquelles j’aurais pu m'a|ipuyer, j’:ii dû exprimer le regret de ne pas avoir l’espace nécessaire pour invoquer les écrits des économistes les plus distingués, qui s’accordent

à condamner une prétendue liberté en matière d’émission de billets de banque.

Je me suis borné à reproduire l’analyse fidèle des documents législatifs, en substituant à des hypothèses le langage inexorable de la réalité. Il est possible que ces précédents gênent M. Michel Chevalier pour la thèse qu’il défend avec son talent habituel; il est possible notamment que les paroles textuelles de Napoléon!", du comte Mollien, de Rossi, de sir Robert Peel ne soient pas de son goût ; mais les plaisanteries les plus agréables ne prouvent rien contre ceux qui s’appuient sur un terrain solide, et qui préfèrent les enseignements des faits et les leçons de l’expérience aux brillantes fantaisies de l’imagination.

Mou honorable confrère m’accuse d’avoir été chercher au delà du Rhin des auteurs dont le nom est prononcé en France pour la première fois. Cet oubli fâcheux devait-il se perpétuer? N’est-il pas au moins étrange qu’on tienne à tort de ne pas laisser ignorer plus longtemps les travaux d’hommes de la valeur de Busch , de Stein, de Hildebrand, de Max-Wirth, de Tellkampf, de Ilartwig-Hertz, de Soêtber, de Hubner, etc.

Puisque ces noms sont demeurés inconnus à un homme de la valeur de M. Michel Chev.alier, loin de regretter de les avoir invoqués, je trouve dans l’observation qui m’est faite un nouveau motif pour hâter la publication d’un livre auquel je travaille depuis longues années, et qui ti'aito de f économie politique en Allemagne.

La science exacte, scrupuleuse, des hommes distingués qui cultivent celte étude de l’autre côté du Rhin, peut résister aux spiritiielles épigrainines de mon honorable confrère, et je ne me plains nullement d’y être exposé en aussi bonne compagnie.

Si M. Michel Chevalier avait examiné de plus près les

documents authentiques , il aurait reconnu que Napoléon P' voulait l’unité de la Banque et qu’il n’acceptait l’idée des banques départementales que comme un pis aller ; toutes ses préférences étaient pour les Comptoirs.

Il am-ait vu que le comte 3lollien n’admettait en aucune manière la liberté et la concurrence en fait de monnaie fiduciaire.

Il aurait vu que M. Rossi s’accommodait d’un régime mixte pour ne point brusquer une solution définitive, qu’il appelait de ses vœux, et qui était Vunité de la circulation.

Il aurait vu que si sir Robert Peel n’a point sup])rimé les banques d’émission indépendantes, c’est uniquement par respect pour les droits acquis ; il les condamnait en principe, il a fait interdire la fondation de toute nouvelle banque d’émission, et limiter la faculté d’émission des banques existantes, en affichant hautement l'intention et en arrêtant les moyens de les faire disparaître successivement, de manière à ne laisser debout que la Banque d’Angleterre.

Il est vrai que, conformément à l’ensemble des précédents législatifs, le Royaume-Uni admet des règles difl'érentes en matière de banque pour l’Angleterre, pour l’Écosse et pour l’Irlande ; mais je suis devenu assez bon Français, je remercie M. Michel Chevalier de cette remarque, pour préférer Vunité française à cotte bigarrure politiijue.

Mon honorable collègue me fait une autre querelle ; il prétend que je n’ai pas cité exactement l’opinion do M. Thiers. 11 y aurait une manière bien simple de lever le doute à cet égard, ce serait de demander à l’illustre homme d’Etat qui a mieux rendu sa pensée de M. Michel Chevalier ou do moi. J’accepte d’avance et sans crainte son oj)inion à cet égard.

Il est vrai que mon honorable confrère n’y attacherait

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jias une grande importance : il suffit que M. ïhiers ait défendu le régime protecteur pour qu’il récuse son autorité, en bloc.

Faut-il être aussi .ilisolu et tenir pour non avenu l’assenfimciit universel do l’opinion publique qui a bien aussi voix au chapitre , et qui s’égare au point de croire que M. Thiers a du bon, beaucoup de bon?

M. Miclicl Clievalicr honore la grande mémoire do sir Robert Pcel ; oubliera-t-il les services rendus par le promoteur de l’abolition de la loi des céréales , du moment où il verra en lui le ferme défenseur de VAct de 1844, l’énergique adversaire de la liberté des banques, telle qu’il la comprend lui-même ?

A rentondrc, j’aurais posé en principe rimmobililé et la négation de la liberté ; je voudrais, lorsque tout change, enchaîner le pays à une combinaison immuable, dont la liberté serait bannie. Viiiiment, je n’imaginais pas être aussi coupable, ni avoir besoin îi ce point de recevoir de ■AI. Michel Chevalier une leçon do libéralisme. Mon illusion est même tellement complète , que je regarde mon honorable confrère comme attardé au milieu du mouvement qui se produit de toute part, et comme fraj>pé de l’immobilité qu’il m’impute. Il ne voit, il n’imagine rien en dehors des banques de circulation , armées du droit de frapper la monnaie fiduciaire. Or, qu’il me permette de le lui dire, c’est prendre la grande question du crédit par le petit côté. Le crédit no consiste nullement dans la faculté de multiplier les signes d’échange , mais dans les moyens destinés à se passer de ces signes en favorisant les virements du compte et en rapprochant à do lionnes conditions les capitaux , c’est-à-dire les instruments du travail, de l’emploi auquel ils sont destinés , du travail dans la plus large acception du terme. C’est singulièrc-

SUR LA QUESTION UES BANQUES

ment rapetisser la puissance du crédit, disais-jo en 1848 que d’y voir UDiquenient le moyen de liattrc monnaie avec du papier.

Là se rencontre le moindre de ses avantages ; on supprimerait cette faculté que le crédit n’eu serait pas moins iqipelé à jouer un rôle immense dans l’organisation sociale, car c’est lui qui préside à la distribution des richesses et qui active la production. Il ne crée point les capitaux, on ne saurait trop le répéter ; le travail seul est doué do ce noble privilège, mais il les fait arriver entre les mains do ceux qui en tirent le meilleur parti. Voici la mngin du ardit.

Telle est la direction dans la(|uello se dévebqipe, d'une manière éclatante, la puissance du crédit de rjVnglcterre. Loin d’y porter obstacle, l’.lct do 1844, qui a réservé, en principe, à la Banque do Londres le droit d’émission des billets, a singulièrement servi ce mouvement normal d’c.xpansion en fortifiant le terrain solide do la circulation et la fixité de la valeur. Les banques de dépôt, qui réalisent aujourd’hui de véritables merveilles et qui recueillent d’abondants jirofits, de l’autre côté du détroit, n’émettent pas un billet do banque ; pour passer des plus vastes proportions du crédit aux plus modestes essais , non moins féconds en grands résultats d’avenir , les fiam/itcs populaires d’ Allemagne , qui ont pris déjà une si notable extension, grâce au zèle éclairé et à l’esprit véritablement libéral de leur promoteur, M. Schultz-Delitscli, fonctionnent également sans créer de monnaie iiduciaii’c.

Ces deux exemples suffisent pour qu'un esprit aussi distingué que l’est celui do mon éminent contradicteur, y

' De l'organitalion du Crédit fonrin, p. 1H. Qu’il me soit permis de rappeler que la fondation du Crédit foncier do Krance n'a pas été, de ma part, une marque d'e.spril de routine cl d'immobilité.

rencontre un sérieux avertissement. Que M. Michel Chevalier cesse donc de commettre la confusion involontaire qui lui fait mêler sans cesse la question de la liberté d’émission des billets et la question de la liberté des banques. La faculté d’émission se renferme forcément dans des limites étroites, que l’on ne saurait franchir sans tout mettre en péril. On ne parviendra jamais, de ce côté, à dépasser l’équivalent d’une fraction de l’instriuncnt métallique de la circulation, instrument dont la valeur projiortionnelle diminue , à mesure que la richesse de l’Etat augmente. Tout au contraire, l’expansion du crédit ne coniiait point de bornes ; elle conduit à vivifier tout le capital aggloméré par l’épargne des générations et à augmenter, dans une proportion encore inconnue , la masse de la production. C’est ainsi que pourra mûrir la solutiou du noble juohlèuie auquel de tout temps , et ce sera sou titre de gloire , M. Michel Chevalier a consacré uii beau talent et un dévouement infatigable, et qui consiste à rechercher Y améliorât ioti du sort du plus grand nombre. C’est parce que je crois qu’il s’écarte de ce but en concentrant ses efforts sur le droit d’émission des billets do banque que je me vois, à regret, forcé de me séparer de lui en cette circonstance.

Je ne suis pas de ceux qui prétendent qu’une banque de circulation ne rend aucun service ; je pense , au contraire, qu’il est utile de remplacer une fraction de la monnaie métallique par des billets qui facilitent les transports et qui abrègent les comptes ; mais une seule banque remplit cet office plus sûrement et mieux que plusieurs ; la concurrence ne saurait rien y ajouter, taudis iiu’ello portera des fruits abondants par la multiplication des véritables institutions do crédit, destinées à rapprocher le travail et le capital. L. Wolowski.

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