MARS
agisse en cela sagement et prudemment. La Banque pour le moment ne peut mieux faire, étant donnés l’état du commerce et surtout la situation politique, que de continuer son rôle de modérateur et de régulateur du change et, en fournissant au pays les moyens d’un change qui lui sont nécessaires, de se tenir prête à profiter des circonstances qui rendraient possible une réforme rationnelle. L’étude des entreprises, l’observation attentive des phénomènes économiques et financiers qui se produisent au Maroc ; l’exemple, au besoïn, pris chez les nations qui ont eu à lutter contre les difficutés analogues, tel doit être le programme de la Banque en matière de réforme monétaire.
Maïs avant d’examiner comment devra s’opérer au Maroc une réforme monétaire, si elle est possible, il convient d’examiner les causes de la dépréciation actuelle.
La monnaie marocaine est dépréciée parce qu’elle perd au change, et elle perd au change parce que le Maroc étant un pays à monnaie d’argent et ayant une balance des comptes débitrice se trouve obligé en solde final d’envoyer de l’or à l’étranger, et pour avoir cet or il doit subir la perte au change de l’argént avec le métal jaune. C’est en moyenne une quinzaine de millions que le Maroc est obligé d’envoyer en Europe pour régler les excédents de ses importations sur ses exportations, comme le montre le tableau suivant,
établi d’après les chiffres de l’£Economiste français, jusqu’en 1904 et du Comité des douanes du Maroc jusqu’en 1909.
Différence en faveur
Exportations Importations des importations 1902. 37.508.059 03.037.669 15.529 610 1903. 36.568.396 62.435.439 25.837.093 1904. 36.489.416: 34 494.524 18.005.108 . 1905. 27.454.294 42.795.800 15.341.576 1906. 29.457.750 45 460.149 16.002.399 1607. 29.103 802 35 161.640 6.657.938 1908... 40.370.470 54.736.479 14.366.009 1909. 51.673.923 79.240.184 27.566.261
Comment solder cet excédent de dépenses ? Dans les autres pays on peut compter sur le revenu des capitaux placés à l’étranger. La France, par exemple, a le revenu de ses valeurs mobilières étrangères, l'Angleterre, le fret de ses navires : mais ces facteurs n’entrent pas dans la constitution de la fortune marocaine. A la liquidation des comptes, une partie des valeurs sur l’Europe compense les paiements qu'a à faire le Maroc ; mais le reste constitue une somme à payer. Les emprunts effectués par le Maghzen et les capitaux introduits par les étrangers ont couvert une partie de cette somme ; mais ensuite il a fallu exporter l’or qui pouvait se trouver au Maroc, le change haussa forcément et fut même si haut qu’on eut intérêt à
vendre pendant la plus grande partie de 1906, les pièces d’argent dont le cours était descendu plus bas que leur valeur effective (1).
On pensa pouvoir exporter les bestiaux, mais le Maghzen a limité leur sortie. Cette limite atteinte, les bêtes ne valent plus que par leur dépouille, en tant que marchandises internationales.
Ces dernières années, l’exportation des peaux a atteint un chiffre considérable. On ne peut croire que, malgré le besoin pressant d’argent, le seul désir d’en exporter les peaux ait poussé les Marocains à tuer leurs bêtes ; l’opération serait trop désastreuse, étant donnée la différence de valeur entre le bétail sur pied et les dépouilles qu’on en peut tirer. Maïs cette raison s’ajoutait aux autres. La sécheresse rendait la vie des bestiaux difficile ; en les tuant, les Marocains avaient de la viande, il leur fallait moins de céréales et ce qu’ils en recevaient, la valeur des peaux pouvait le balancer.
Il n’y en a pas moins un grand danger à agir ainsi, car les troupeaux d’un pays sont un capital difficile et lent à reconstituer.
Malgré tout, il a fallu en venir à limiter les com-
(1) L'argent ayant atteint en 1906 le prix de 120 francs le kilogramme fin, à ce cours les pesetas hassani se trouvaient au pair à 158,98; et le change, d'autre part, étant monté à 192,50, on comprend les bénéfices que présentait la fonte des monnaies et il faut s'étonner qu'elle n'ait pas été plus commune.
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mandes à l’étranger. Nous voyons que depuis 1903 l’excédent d’importations a régulièrement diminué chaque année, sauf en 1909, qui accuse un relèvement sensible. Le cours du change se ressent de cet état de chose et tend à s’améliorer en moyenne, bien qu’on soit obligé de relever encore des sauts brusques. L'hassani aura, comme nous le verrons dans ces dernières années, un mouvement de hausse à l’approche des récoltes et au moment des ventes. Après ces époques d’activité commercale, et surtout lorsque la récolte de l’année sui-
vante s'annonce comme mauvaise, on remarque
une baisse du hassani.
Aïnsi, en 1904, la monnaie hassani, qui était à 175 au milieu janvier, descend à 148 au milieu de mars ; puis à partir d’octobre remonte de 149 à 168.
En 1905, l’hassani passe de 156 en février à 167 fin décembre.
En 1906, le cours du change s’améliore sensiblement. Débutant à 170, il finit l’année à 157, avec moyenne de 160. Ce qui a contribué à cette amélioration, c’est que cette année-là le Maghzen a emprunté 2 millions à l’étranger, des achats assez nombreux de terrains ont été faits par des étrangers, et des sociétés d’études européennes ont effectué au Maroc de nombreuses dépenses (1).
(4) Les. chiffres que nous donnons indiquant le cours du change de l’hassani ont été pris dans l” « Economiste
En 1907, le taux est encore plus uniforme et n’oscille qu'entre 156 et 160. Cette fixité relative doit être attribuée pour une grande part aux efforts de la Banque d’Etat pour stabiliser les cours du change.
En 1908, les cours extrêmes ont été de 147,60. un instant en mai, et de 163,5 pendant quelques jours en octobre. Dans les quatre premiers et les trois derniers mois de 1908, ils se sont constamment tenus entre 150 et 160.
En 1909, le cours moyen du change a été 150 avec comme extrême 143 en juillet et 154 1/2 en novembre.
Il convient de noter que c’est le change de Tanger qui fixe les cours dans tous les ports du Maroc.
Il y a cependant un change de place à place.
Ce change varie suivant la distance qui sépare les places qui font l’opération. Il représente les frais de transport de groups ; le reste est une sorte d’assurance contre une baisse subite et non prévue dans un pays où les communications sont très lenes. À Mogador, qui est le port le plus éloigné, le change sur Tanger est de troïs points en moyenne ; s’il dépasse ce chiffre, le spéculateur l’y ramène par une série d’arbitrages.
Européen » du 10 novembre 1906 et dans les rapports du Conseil d'Administration de la Banque d'Etat à partir de
. Néanmoins, malgré l’amélioration sensible du. change marocain, au cours de ces dernières années, ses oscillations pèsent lourdement sur le commerce, et si le besoin de recevoir de l’or de l’étranger peut donner une impulsion aux exportations, la monnaie marocaine n’en est pas moins demeurée des plus dépréciées.
Il semble donc bien que si la monnaie marocaine est dépréciée, cela vient de ce qu’elle subit la perte au change, et cette perte au change ne pourra être diminuée ou supprimée, comme nous le verrons tout à l’heure, que par un revirement de la balance des comptes en faveur des exportations.
On pourrait être tenté de dire ce que certains financiers ont dit lors de la crise monétaire espagnole : si la monnaie marocaine est dépréciée, cela tient à sa surabondance dans le pays et à l’absence de l’or qui aurait fui devant une monnaie dépréciée, en vertu de la fameuse loi de Gresham : « La mauvaise monnaie chasse la bonne. »
La dépréciation, d’après une semblable théorie, semblerait devenir la cause de la perte au change, et une raréfaction de la monnaie hassani pourrait paraître alors comme un remède à la crise monétaire ; la diminution de la quantité de numéraire augmentant la valeur de chaque unité et l’or n'étant plus chassé par la mauvaise monnaie, le change reprendrait alors les limites du « goldpoint ».