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Mais cette théorie ne semble pas justifiée par les faits, et il semble bien plutôt que c’est parce qu’une monnaie perd au change qu’elle est dépréciée (1). La dépréciation d’une monnaie intérieure par “apport à une monnaie extérieure n'apparaît que lorsqu’elle doit subir une prime sur l’or, autrement dit supporter une perte au change.
Et il n’apparaît pas du tout que la raréfaction d’une monnaie mettra fin à sa dépréciation en rétablissant le « gold point ». Ce n’est pas parce qu'il y aura moins de pesetas au Maroc que le « gold point-» tendra vers le taux normal. Lorsqu’un particulier ne pourra plus dire au banquier : «Au prix que vous me demandez des traites sur l’étranger, je préfère envoyer de l’or », le change s’élèvera au-dessus des limites normales. À aucun moment, au Maroc, il n’est apparu qu’une amélioration dans le cours du change correspondît à une diminution de la circulation monétaire. Et lorsqu’en 1902 Abb-el-Aziz fit frapper à la Monnaie de Paris pour 3.000.000 de douros, on ne remarqua pas pour cela une hausse sensible du change ; et, au début de 1903, les monnaies espagnoles et hassani eurent le même cours jusqu’en mai, c’est-àdire que le change oscilla entre 135 et 140, et jus-
(4) V. un article de M. Nogaro dans la Revue Economique Internationale de novembre 14910.
qu’à la fin de cette même année, le change du hassani n’est supérieur que de 4 à 5 points.
Ce n’est donc pas par une contraction monétaire qu’on arrivera à doter le Maroc d’un change stable. Le seul moyen, semble-t-il, de remédier aux sautes brusques du change qui pèsent lourdement sur le commerce marocain, est de créer un stock d’or suffisant pour parer aux besoins de la balance des comptes.
Mais comment et à quelles conditions sera-t-il possible de créer ce stock d’or avec quelque chance d’arriver à un heureux résultat ?
Trois situations peuvent se présenter dans les pays où il s’agit de créer ce stock d’or (1) :
1° Le pays a une balance créditrice ; alors la réserve d’or n’est pour ainsi dire pas nécessaire. Il suffira d’empêcher la spéculation de peser sur les cours du change, en accaparant les traites sur l’étranger lors des tirages et en les revendant aux époques de déficit.
L'exemple du Brésil, dont le change est resté remarquablement ferme au cours de ces dernières années, montre bien qu’on peut obtenir la stabilité sans aucun plan aventureux de contraction monétaire. Il suffit que la Banque du Brésil soit assez forte pour maïntenir l’équilibre de l'offre et de
(1) V. un article de M. Nogaro dans la Revue Econo nomique Internationale de juin 4909.
la demande des traites, en en achetant quand elles surabondent, en en vendant quand elles manquent. C’est cette heureuse intervention de la Banque qui a empêché le change de monter en raison de l’abondance actuelle des traites de café.
Dans la République Argentine, nous trouvons une situation analogue, favorable à la réforme monétaire. La balance commerciale de ces dix dernières années s’est traduite par un excédent total des exportations de 676.792.000 pesos or, soit 3.383.960.000 francs (1). Cet excédent a permis d’importer un stock d’or de 1.132 millions de francs environ, exactement 246.530.000 pesos or, ainsi répartis : 216.530.000 pesos or à la Caisse de conversion, et 30 millions de pesos au fonds de conversion, ce stock de métal jaune représentant 71 0/0 de toute la circulation fiduciaire existante.
Aux Indes, si la roupie a pu être stabilisée au cours de 16 deniers et se maintenir à ce cours, c’est surtout grâce à la circonstance éminemment favorable d’une balance des comptes constamment créditrice qui a fait affluer aux Indes l’or nécessaire à constituer la réserve de ce métal indispensable à la stabilisation.
2° Le pays a une balance des comptes qui est tantôt débitrice, tantôt créditrice. Dans ce cas, il sera prudent de constituer un stock d’or suffisant
(4) V. Economiste Européen du 40 juin 4940.
pour permettre de fournir en toute éventualité le solde qui peut être dû à l’étranger. Il faudrait mettre le stock d’or à la disposition des particuliers, mais seulement en vue des règlements à l’étranger. Une caisse de conversion dans le genre de celle qui existe dans la République Argentine, qui pourrait fournir de l’or ou des traites payables en or à un taux fixe, peut donner d’excellents résultats. :
3° Le pays peut avoir une balance des comptes qui se solde par un déficit. Dans ce cas, toute tenfative de stabilisation a bien des chances de ne pas réussir. On aura beau créer une caisse de conversion avec un stock d’or même considérable, par suite des paiements continuels à l’extérieur, ce stock ne tardera pas à s’anéantir.
Le gouvernement de ce pays pourra, il est vrai, influer sur la balance des comptes par des emprunts extérieurs, dont le versement échelonné sur plusieurs années peut rendre momentanément la balance des comptes créditrice, permettant ainsi la stabilisation du change. Il peut alors se faire, mais cela n’a rien de certain, que ces emprunts extérieurs, et cette balance momentanément créditice favorisent l’investissement des capitaux étrangers dans l’industrie privée et alors que, le revirement de la balance des comptes se perpétuant, la stabilisation devienne durable.
Le Maroc, comme nous l’avons vu plus haut, se
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trouve très nettement dans ce troisième cas. Toute tentative de stabilisation du change est vouée pour je moment à un échec certain. En dehors d’une balance des comptes, dont le déficit se chiffre par une moyenne de quinze à vingt millions, le Maroc est obligé d’exporter une grosse partie de son or pour le paiement de sa dette extérieure. Dans l’état actuel des choses, un stock d’or pour les règlements extérieurs serait rapidement épuisé, et une contraction monétaire n’aurait aucune influence sur le cours du change, comme nous croyons l’avoir démontré, et coûterait fort cher au trésor chérifien, déjà bien pauvre.
Mais la situation actuelle demeurera-t-elle, et le Maroc ne peut-il songer à avoir une monnaie saine et un change stable ?
Si nous admettons, pour un instant, qu’un jour venant la paix règne au Maroc et que l’ordre et la sécurité parviennent à se maintenir dans ce pays le plus anarchique du monde, il semble qu’on puisse dire qu’alors une réforme monétaire sera possible.
Le Maroc est un pays dont la balance des comptes ne doit pas rester débitrice, du jour où il sera mis en valeur. Il peut exporter beaucoup plus qu’il n’exporte, produire des céréales dix fois plus qu’il n’en produit, envoyer à l’étranger des bestiaux pour des sommes considérables dès que le sultan aura cessé de limiter leur sortie. La terre marocaine est d’une merveilleuse fertilité ; elle donne
— 127 — k de belles récoltes après des labourages qui ont pou but de recouvrir le grain plutôt que d’ameublir et d’aérer la terre. On ne sait pas ce que c’est que de fumer la terre. Dans certains cantons, le blé rapporte jusqu’à mille pour un de la semence : avec quelque culture, les résultats seraient splendides. On a essayé d'introduire le lin dans la région de Casablanca ; cette plante a un rendement à l’hectare supérieur à toute autre récolte marocaine, maïs la culture en fut abandonnée parce qu’elle exigeait de la fumure et un certain travail de la part du paysan marocain, qui est très paresseux |!
En dehors de son sol qui est fertile, le Maroc possède un sous-sol des plus riches ; ses richesses minières sont considérables (1). Enfin, la spéculation qui escompte le développement des pays neufs sera un des facteurs importants qui détermineront les mouvements de capitaux vers le Maroc. Le but de la politique économique du Maroc doit être de favoriser la production du pays. Cette production devenant ce qu’elle pourrait être, un revirement de la balance des comptes ne tardera pas à se produire et l’or affluera au Maroc. C’est alors seulement que l’assainissement de la monnaie et Ja
(4) V. Revue générale des Sciences 1903, 30 avril et 15 mai. Voyage au Maroc, par Wiesberger, et Revue franco-musulmane et saharienne, septembre 1902 : « Les ressources minières du Maroc », par L. Pelatan.
stabilisation du cours du change deviendront possibles.
Il est tout indiqué que, le moment venu, ce soit la Banque d’Etat du Maroc qui opère cette réforme. Il lui sera facile alors de constituer un stock d’or suffisant et disponible pour fournir aux particuliers de l’or pour les règlements à l’étranger ou bien des traites payables en or. à
Enfin, avec une réserve du métal jaune, constituée par suite du maintien d’une balance des comptes créditrice, la Banque d’Etat pourrait essayer de fixer empiriquement le taux de conversion de la monnaie d’argent marocaine en or (un peu audessus du cours que peut atteindre le métal).
Toute réforme monétaire au Maroc devra donc être subordonnée au rétablissement de l’ordre et à la mise en valeur du pays qui, recevant de l’or en échange de tout ce qu’il exportera, pourra remédier à la dépréciation de sa monnaie.