I. Proposition
Si la Banque de France doit, par l'adoption du cours légal, replacer le crédit dans ses conditions normales, elle est destinée à rendre des services aussi utiles au pays, au point de vue de la circulation.
Je vais démontrer que, sous ce nouveau régime, la Banque de France pourra régler la quantité d^espèces métalliques existant dans la circulation, de telle sorte que cette quantité soit toujours en harmonie avec les besoins des échanges.
If . — I<e conuneree préfère le billet an métal.
Le billet de banque possède des qualités précieuses pour réchange. Par sa forme, par son faible poids, il permet de compter et de transporter avec la plus grande facilité les sommes les plus importantes.
Les espèces métalliques, au contraire, exigent un certain temps pour être comptées; leur transport est embarrassant et dispendieux, leur maniement peut donner lieu à des erreurs et exige des précautions matérielles toujours gênantes.
Le commerce, appréciant ces différences, accorde, en temps ordinaire, une faveur marquée aux billets de banque, et les préfère à Tor et l'argent pour ses échanges journaliers.
m. — Opportunité des coupures Inférieures à !•• fr.
Les plus petites coupures de billets étant de 100 fr., les échanges dont le montant est inférieur à cette somme sont privés des avantages du billet de banque et doivent s'opérer par l'emploi de la monnaie métallique. L'usage du billet est moins utile, il est vrai, dans ces échanges : les billets rendent plus de services en se substituant à une somme de plusieurs centaines ou de milliers de francs qu'à une somme de 50 ou 60 fr. ; mais, d'un autre côté, il faut remarquer que, dans les grands échanges commerciaux, les paiements s'effectuent le plus souvent avec des effets de commerce qui passent de main en main; dans les petits échanges, au contraire, on paie comptant en espèces. Si donc les services rendus par les petites coupures sont moindres individuellement, ils sont plus nombreux. D'ailleurs, des quantités embarrassantes d'espèces métalliques peuvent se trouver entre les mains des marchands en détail ; les petites coupures sont utiles à cette catégorie nombreuse de commerçants.
Il est donc nécessaire de démocratiser, si je puis m'exprimer ainsi, le billet de banque, en créant en faveur des classes inférieures du commerce et des consommateurs, des coupures diverses inférieures à 100 fr.
L'adoption du cours légal détruit l'objection essentielle, d'ailleurs fondée, qui a toujours été mise en avant pour combattre l'émission des petites coupures : on ne craindra plus que, ces petites coupures se répandant à profusion dans les classes inférieures, toute une population de détenteurs
de billets se porte à la Banque, dans les moments de panique, pour se faire rembourser.
ly. <— lie numéraire équlYalent aax petite«i coupures et le numéraire de thésaurisation afflueront à la Banque.
L'émission des petites coupures aura pour effet immédiat de faire affluer à la Banque une quantité considérable de numéraire; toute coupure jetée dans la circulation, si elle ne rentre à la Banque sous forme de billet, à Téchéance assignée, fera entrer nécessairement à sa place une somme égale en espèces métalliques. Les opérations mêmes de la Banque seront donc les instruments de la substitution des billets de banque aux espèces.
Cette substitution s'opérera avec une certaine intensité.
En premier lieu, les billets, dès leur sortie de la Banque, seront immédiatement dispersés dans la circulation; les mains qui les ont reçus, quand elles ne pourront les restituer, devront puiser leur équivalent dans la circulation; si l'on ne constitue pas cet équivalent avec des billets de banque, il faudra nécessairement le constituer avec du numéraire.
En outre, la préférence accordée par le commerce aux billets les fera retenir dans la circulation pour la commodité des échanges; on se débarrassera des espèces métalliques et l'on conservera les billets.
Cette préférence est réelle :
Il y a, à l'époque actuelle, environ 800 millions de billets
de banque en circulation, et les plus petites coupures sont de 100 fr.
Cette circonstance prouve que dans les diverses régions d'échanges au-dessus de 1 00 fr. , le public préfère à une circulation purement métallique une circulation comprenant 800 millions en billets de banque. S'il en était autrement, ce public irait à la Banque demander l'échange de ses billets contre espèces.
Le phénomène de substitution du billet au métal, qui a eu lieu naturellement dans les régions d'échanges supérieurs à 100 fr., se produira de même dans les régions d'échanges inférieurs à 1 00 fr., lorsque les petites coupures seront déversées dans la circulation. La même cause, les avantages du billet sur la monnaie métallique, déterminera cette substitution.
Une autre cause non moins puissante favorisera encore la substitution du billet au numéraire : sur les 3 1/2 à 4 milliards qui constituent environ la circulation métallique totale de la France, on évalue à 1 milliard au minimum le numéraire de thésaurisation, c'est-à-dire le numéraire qui reste longtemps inactif dans les caisses des maisons de commerce ou de banque, dans les coffres privés et dans les cachettes des paysans.
Le cours légal aura pour conséquence nécessaire de remplacer la majeure partie de ce numéraire par des billets de banque. Le billet de banque, en eîTet, étant monnaie légale, sera mis en réserve, à ce titre, comme on met en réserve aujourd'hui le numéraire, et en outre, la propriété qu'il possède de n'occuper que peu de place lui fera accorder une préférence marquée par les thésauriseurs, particulière-
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ment par ceux de la campagne, qui pourront mieux ainsi dérober leur pécule à la convoitise d'autrui.
On ne saurait objecter, à ce dernier point de vue, que les paysans français ont l'habitude de ne vendre leurs produits qu'en échange d'écus sonnants, et qu'ils ne s'en dessaisiront jamais pour les remplacer par des billets :
Au début de l'adoption de cette monnaie, le paysan refusera une fois, deux fois, dix fois, de faire des affaires si on le paie en billets de banque; mais bientôl, quand il verra que la monnaie nouvelle circule de main en main, toujours et partout acceptée à sa valeur nominale, la répulsion qu'il éprouvait s'évanouira naturellement, il voudra voir les billets de plus près, il voudra en essayer l'usage. Il fera pour le billet de banque ce que firent les grenouilles de la fable pour le soliveau. D'ailleurs, à cet égard encore, l'expérience, mieux que toutes les suppositions, s'est prononcée en divers pays, particulièrement en Ecosse et en Angleterre, où les paysans des moindres bourgades n'ont, pour ainsi dire, d'autre monnaie que les billets des diverses banques. Or, si, en de telles conditions, le billet, par ses avantages intrinsèques, se répand dans les masses populaires sans éveiller les craintes du non remboursement, à plus forte raison en sera-t-il de même si le billet de banque est, par sa nature, considéré par la population entière comme monnaie, si la loi française le déclare monnaie légale.