XIX. — Hypothèse la plus défaTorable
Pour examiner la question sous toutes ses faces, je ferai une dernière hypothèse, la plus défavorable.
J'ai dit que la Banque de France, nantie d'un milliard en
espèces, aura par cette possession un jeu de 1 milliard disponible pour maintenir le pair du billet de banque avec la monnaie métallique, et que si, par l'elTet de causes de dépréciation successives, ce milliard est dépensé, la Banque, dans cette situation extrême, ne se trouvera pas, au point de vue métallique, dans une position autre que sa position actuelle. J'ai dit aussi que ce milliard, dans l'hypothèse oii la Banque en acquerrait la possession, n'entrerait dans ses caisses que progressivement, pendant une période de temps plus ou moins longue, selon que les circonstances seraient contraires ou favorables à cette introduction.
Je suppose que les causes qui obligeraient la Banque à dépenser un milliard en espèces pour lutter contre la dépréciation du billet surgissent longtemps avant qu'elle ait à sa disposition le milliard nécessaire; je suppose, par exemple, que le cours légal soit institué, et qu'aussitôt la dépréciation du billet de banque se manifeste; quelle ligne de conduite la Banque suivra-t-elle?
Au moment de l'institution du cours légal, la situation de la Banque est, par exemple, la suivante :
Émission de billets de banque 800 millions.
Encaisse métallique, minimum 267 —
La Banque peut déverser des espèces dans la circulation jusqu'à la dernière parcelle de cette encaisse métallique, en vue d'arrêter la dépréciation du billet de banque.
Si elle atteint cette limite, sa situation deviendra la suivante;
Émission de billets de banque 533 millions.
Encaisse ,.,.... » ^^
Si I émission ainsi réduite à 500 millions, le billet est encore déprécié, si le capital de 200 millions, le portefeuille, les titres déposés, sont considérés par le pays comme des garanties insuffisantes, ou bien ce résultat est dû à des causes politiques tellement graves que la dépréciation du billet de banque en un tel moment est le moindre des maux du pays, alors la Banque continue à rendre tous les services que les moyens dont elle dispose comportent; ou bien la Banque de France a évidemment perdu tout prestige, toute autorité, tout crédit; elle ne doit plus compter sur la confiance publique; dans ce cas, il faut la liquider et la reconstituer sur des bases nouvelles.
Cette dernière éventualité n'est pas à craindre; elle est même contraire aux principes économiques : la dépréciation des billets de banque a toujours été, comme je l'ai établi dans le chapitre précédent, l'effet nécessaire d'un excès d'émission, et au contraire, dans l'hypothèse dont je viens d'examiner les conséquences, rémission devient de plus en plus restreinte.
Si donc la Banque de France s'impose cette loi absolue de persévérer dans un système de prudence devant lequel s'effacent toutes les considérations ; si elle ne lance ses billets dans la circulation qu'à la condition expresse de recevoir en échange, soit des espèces métalliques, soit des valeurs réelles, sûres, à échéances limitées, elle pourra toujours maintenir le pair du billet avec le métal, et disposer, en outre, d'une ample provision d'espèces métalliques pour rendre à la circulation les services les plus utiles et les plus constants.
Béflexion.
Tel est le fond des choses; telle est la marche nécessaire des faits, commandée par les lois économiques; telle est, si je puis m' exprimer ainsi, l'ossature de la question. Cette ossature, dissimulée par les organes accessoires indispensables à la vie de l'immense machine, ne doit jamais être perdue de vue par les hommes qui ont pour mission de diriger les destinées du crédit en France ; elle doit sans cesse apparaître à leur esprit, dégagée du dédale de faits secondaires, comme une manifestation nécessaire des lois immuables de l'économie politique. .