GHAP. V. — DES SERVICES RENDUS PAR LA BANQUE DE FRANCE. — OBSTACLES
La Banque de France a été créée à une époque où la confiance publique, affaiblie par des épreuves successives, était chancelante; mais le grand législateur qui fonda cette institution lui dicta les principes de la plus saine doctrine, et sut ainsi lui imprimer, dès l'origine, le caractère d'une œuvre durable. '
A cette époque, il était très difficile de trouver des capitaux en France; aussi les Consuls de la République, pour aider à la formation du capital social de la Banque, y affectèrent une partie des cautionnements des Receveurs généraux, ainsi que les fonds déposés à la Caisse des réserves de la Loterie nationale. En outre, la faveur qu'ils accordèrent à l'institution naissante contribua à aplanir les difficultés de son organisation.
La Banque de France manifesta bientôt après sa reconnaissance envers le Gouvernement dont la sagesse et la sollicitude avaient guidé ses premiers pas : « C'est au bruit des armes, disait le Président de la Banque à l'Assemblée générale des actionnaires du 25 vendémiaire an X, au milieu des cris de guerre, que la Banque de France s'est formée.
La bienveillance particulière du Gouvernement a été le prix de son dévouement; il l'a protégée dans sa naissance, soutenue dans sa marche, aidée dans ses progrès. Un si puissant appui, prêté à la sagesse de cette institution, commandait le succès. Si dans les circonstances difficiles ils ont été rapides, quelles espérances ne sont pas permises aujourd'hui qu'une paix glorieuse et solide unit toutes les nations à la France, ranime tous les arts, et ouvre de nouveau à Tindusr trie toutes les sources qui lui avaient été si longtemps fermées! »
Les opérations de la Banque, en effet, commencées le 1" ventôse an VIII (1800), offraient déjà, huit mois après, un bénéfice net de 9 i/2 0/0; ce bénéfice atteignait U 1/2 0/0 l'année suivante.
Mais la Banque devait être bientôt soumise à une première épreuve : La rupture de la paix d'Amiens, en 1803, fut le signal de la guerre entre la France et l'Angleterre. Cet événement inattendu provoqua un brusque resserrement du crédit sur le marché français. Le commerce, surpris au milieu de ses opérations, était menacé de la ruine : la Banque vint à son secours dans les limites, d'ailleurs restreintes, de ses moyens ; elle s'appliqua surtout à soutenir le crédit des maisons dont elle connaissait la solidité, en leur dispensant les moyens de faire face à des remboursements imprévus. Le rôle tutélaire de la Banque, dans ces circonstances difficiles, exerça l'influence la plus heureuse sur les esprits, et contribua à consolider le crédit depuis si longtemps ballotté par les événements politiques.
!li
til Kii
iii !i
En 1805, la situation de la Banque était très-prospère; elle rendait d'utiles services au commerce et distribuait de beaux dividendes. Sur ces entrefaites, une fausse manœuvre du Ministre des finances mit le Gouvernement dans l'impossibilité de rembourser à l'échéance, ainsi que je l'ai dit plus haut, une somme de 80 millions que lui avait avancée la Banque en escomptant des obligations des Receveurs généraux. On sut bientôt que l'État n'avait pas rempli ses engagements ; l'opinion publique s'émut, et l'inquiétude devint générale lorsqu'on annonça de tous côtés que l'Empereur avait emporté en Allemagne, pour les besoins de l'armée, une grande partie du numéraire de la Banque. Les détenteurs de billets voulurent être remboursés, et la Banque se vit contrainte de limiter ses paiements en espèces à la somme de 500,000 fr. par jour, qui, avant la crise, répondait aux besoins normaux de la circulation.
Pourquoi les détenteurs de billets se précipitaient-ils à la Banque? Manquaient-ils de confiance en la solidité de l'établissement? Non; à mon avis, ils étaient dominés par un autre sentiment :
Le billet à vue et au porteur est un billet remboursable ; en temps ordinaire, il est accepté dans la circulation comme monnaie; aussi, personne ne songe à en réclamer le remboursement à la Banque; dans les moments difficiles, au contraire, la monnaie légale est préférée à ce simulacre de monnaie, que chacun peut, selon son gré, admettre, déprécier ou refuser dans les échanges.
Je tiens à établir que cette préférence est légitime, qu'elle se justifie par la nature des choses :
Je suppose que le détenteur d'un billet soit animé envers la Banque de la confiance la plus absolue. Une crise survient : doit-il conserver son billet? '
Quelle que soit sa confiance, il ne peut la supposer partagée par la population entière : dans les questions d'appréciation, on peut répondre de son propre sentiment, mais non de celui des masses. Ce détenteur doit donc prévoir l'hypothèse, d'ailleurs si souvent justifiée par les événements, où la masse des détenteurs, moins confiante, se portera à la Banque pour réclamer le remboursement des billets. Cette hypothèse conduit, par une corrélation nécessaire, à celle où la Banque, ne pouvant faire face à ses engagements, est obligée, quelle que soit d'ailleurs sa solidité intrinsèque, de suspendre ses paiements. Mais si elle suspend ses paiements contre son gré, le billet de banque représente désormais un engagement qui n'a pu être rempli, il devient un titre de créance en souffrance : comment lui accorder la faveur dont jouit la monnaie légale du pays? Que de justes craintes, au contraire, ce titre ne doit- il pas éveiller! Sera-t-il accepté au pair de la monnaie lorsqu'on l'offrira dans les échanges? Y sera-t-il même accepté à une valeur quelconque?
Le détenteur prudent doit donc, quelle que soit sa confiance en la Banque, être inquiet sur la valeur de son billet et en rechercher le remboursement contre espèces, dès qu'une cause accidentelle porte atteinte au crédit. Or, la loi oblige la Banque à effectuer ce remboursement ; par conséquent, lorsque cet établissement est assailli par des demandes de remboursement excessives, ce n'est pas la méfiance, c'est la loi elle-même qui pousse à ses guichets les masses populaires.
il'
*fl
Ainsi, quelle que soit la prospérité de la Banque, quelles que soient les garanties de solidité qu'elle présente, son existence est toujours menacée par le billet à vue et au porteur ; dès qu'elle se sent sérieusement attaquée par une crise, elle est donc forcée d'adopter, en vue de sa préservation, des mesures qui, loin de combattre les effets de cette crise, en accroissent l'intensité.
Je manque de documents pour établir la situation de la Banque de France en 1805; mais le 18 janvier 1814, elle dut encore, dans des circonstances analogues, limiter à 500,000 fr. par jour le montant de ses remboursements de billets; sous la pression des événements, sous l'empire des craintes excitées dans l'opinion publique par les partis politiques, les demandes de remboursement croissaient au-delà de toutes prévisions : pouvait-on alors manquer de confiance en la Banque? Elle avait un capital de 111,500,000 fr., représenté par des rentes 5 0/0 consolidés, par 40 millions d'obligations des Receveurs généraux et par ses propres actions; d'un autre côté, le jour où la restriction des remboursements devint une nécessité, l'émission n'était que de 38 millions, et la réserve métallique était encore de 14 millions. La situation de la Banque ne pouvait donc inspirer de justes inquiétudes ; mais il n'était pas possible de détourner le courant qui portait vers elle les détenteurs de billets, lorsque la loi lui frayait naturellement cette direction.
A la même époque, la Banque de France, après avoir pris l'avis des principaux négociants de la capitale, crut devoir, eu égard aux événements politiques, limiter à 45 millions la
circulation de ses billets. Au 30 mars, l'émission était réduite à 16 millions; la Banque avait jugé prudent de brûler ou d'annuler une quantité de billets s'élevant à 250 millions, et de détruire tous les instruments de leur fabrication.
La Banque de France avança plus de 500 millions au Trésor sous le premier Empire, mais non sans subir souvent la pression du Gouvernement. En 1814, lorsque M. Lafitte fut nommé Gouverneur provisoire, les Censeurs adressèrent au Conseil de Régence une réquisition, dans laquelle, au milieu de plaintes acerbes, ils exprimaient leur sentiment à cet égard : « Longtemps, disaient-ils, nous avons eu la douleur de voir tous les capitaux de la Banque employés en rentes 5 0/0 consolidés et en autres effets du Gouvernement, escomptés ou remis en dépôts pour garantie de prêts faits à trois mois de terme et forcément renouvelés, sans égard à l'extrême gêne où se trouvaient le commerce et la Banque même. Elle a eu jusqu'à 1 28 millions ainsi employés en effets qui, quoique variés dans leurs formes et dans leurs titres, étaient considérés comme n'ayant qu'un seul et même débiteur; en même temps, elle n'avait en portefeuille que 18 millions d'effets de commerce, et sa propre sûreté faisait un devoir à ses administrateurs de dissimuler le sentiment qu'ils en éprouvaient. »
La Banque de France, en effet, n'avait pas toujours eu la liberté de diriger ses opérations selon son gré :
M. Benoît Fould racontait à la Chambre des députés, le 13 avril 1847, pendant la discussion relative à l'émission des coupures de 250 fr., dans quelles conditions la Banque
avait acquis ses premiers titres de rente : « Il ne serait pas, disait-il, inutile de dire comment la Banque a commencé à devenir propriétaire de rentes. Je ne sais si tout le monde connaît l'origine du premier achat de rentes de la Banque.
» Un jour l'Empereur, qui avait fondé cet utile établissement avec le génie qui caractérisait tout ce qu'il a fait, l'Empereur fit venir le gouverneur de la Banque d'alors, et lui dit qu'il croyait utile que la Banque fît un achat de rentes de compte à tiers avec le Trésor public et la Caisse des consignations.
» Le gouverneur répondit ce qu'il répondrait aujourd'hui : Il faut que je consulte le Conseil général de la Banque. Le Conseil fut réuni, et à l'unanimité il déclara que l'opération était contraire à la loi et qu'on ne pouvait pas la faire.
» Vous croyez peut-être que l'achat n'eut pas lieu? Le lendemain vint une lettre qui annonçait au gouverneur de la Banque que, conformément aux conventions de la veille, on avait acheté une certaine quantité de rentes. Alors on était accoutumé à obéir, et l'on obéit. »
L'Empereur avait fait, il est vrai, un acte d'absolutisme; les principes posés par M. Cretet, fonctionnaire et organe du Gouvernement, principes que j'ai déjà cités, étaient méconnus; mais il était, en vérité, regrettable que la Banque redoutât d'acheter des rentes alors qu'elle n'en possédait pas encore et que les finances de l'État n'étaient pas dans une situation désespérée. Sa conduite n'était certainement pas dictée par un sentiment de méfiance à l'égard de la solvabilité de l'État; ce sentiment n'eût pas été suffisamment justifié; elle n'avait en vue par son refus que de conserver en caisse le numéraire nécessaire non seulement à ses opérations ordi-
naires, mais aux demandes éventuelles de remboursement; elle craignait d'aliéner ses réserves métalliques.
Quand la Restauration vint changer le régime politique de la France, la Banque aida l'État et le pays à se remettre des secousses du règne précédent. L'ancien prêt à l'État de 40 millions fut renouvelé, remboursable par tiers dans l'espace de trois ans; d'un autre côté, les sommes escomptées au Trésor et au commerce, qui, en 1814, avaient été de 88 millions, s'élevèrent à 214 millions en 1815, à 450 millions en 1816, à 621 millions en 1817, et à 727 millions en 1818. Mais dans le courant de cette dernière année, la spéculation, excitée par l'inactivité des capitaux et par les emprunts que l'État dut faire pour liquider le compte de la France avec l'étranger, produisit une crise dont la Banque accrut l'intensité par la restriction de la durée maximum des échéances à quarante-cinq jours. Cette mesure, qui provoqua de la part du commerce de vives réclamations, fut dictée à la Banque par les craintes que lui inspirait l'état de ses réserves métalliques. Or, elle avait, à ce moment, en caisse 34 millions en espèces; l'émission était de 108 millions, et les comptes courants présentaient un passif exigible de 55 millions. Si l'on songe que le montant des sommes déposées en compte courant, loin de diminuer, augmente en temps de crise, on reconnaîtra que cette situation était loin d'offrir un danger sérieux.
En 1825, l'Angleterre éprouva une crise dont le souvenir
restera dans l'histoire comme un exemple des excès auxquels la spéculation commerciale et industrielle peut entraîner un pays. Avant 1823, il y avait en Angleterre 156 grandes associations industrielles; en 1823, il s'en forma 532, au capital de 1 1 milliards de francs. On spéculait sur tout, sur les emprunts, sur les marchandises, sur la terre, sur les chemins de fer, sur les mines, sur les bateaux à vapeur. L'exagération des prix, qui fut la conséquence nécessaire de cette fièvre des esprits, produisit une violente réaction : l'inquiétude devint générale, les maisons les plus solides tombèrent, plus de 100 banques suspendirent leurs paiements, et la Banque d'Angleterre ne résista à la tourmente qu'en adoptant des mesures restrictives et en déversant dans la circulation jusqu'aux derniers débris de ses réserves métalliques.
On a vu, par une précédente citation, que, pendant ce temps, la Banque de France avait pu continuer le cours ordinaire de ses opérations sans éprouver le contre-coup des événements qui s'accomplissaient au-delà du détroit.
A cette époque, en effet, les relations commerciales existant entre les deux pays n'étaient pas assez étroites pour que l'Angleterre pût faire supporter au commerce français, et particulièrement à la Banque de France, une partie de ses vicissitudes. D'ailleurs, la Banque de France délivrait de l'argent et non de l'or ; cette monnaie n'offrait qu'une utilité restreinte à l'Angleterre; en outre, par sa nature autant que par celle des voies de communication, elle exigeait des frais de transport considérables. Pour que les banques anglaises eussent eu intérêt à attaquer les réserves métalliques de la Banque
de France, il eût fallu qu'une grande différence existât entre le taux de l'escompte des deux Banques de France et d'Angleterre; cette différence ne fut que de 1 0/0.
La France ne resta cependant pas étrangère au mouvement que l'Angleterre imprima à cette époque au commerce du monde. Les escomptes faits par la Banque de France au commerce augmentèrent dans la progression suivante :
Année 1823, 320 millions.
Mais l'activité anormale des affaires ne put se soutenir; le montant des sommes escomptées se réduisit, en 1827, è 556 millions, et en 1828 à 407 millions; il fut en 1829 de 434 millions.
La Révolution de 1830 éclata. La diminution croissante des affaires pendant les trois années qui précédèrent cet événement avait eu pour conséquence de laisser inactive dans les caisses de la Banque une quantité importante de numéraire ; la moyenne annuelle de l'encaisse atteignait presque la moyenne annuelle de l'émission. Cette circonstance permit à la Banque de rendre, pendant la crise de 1830, d'importants services au commerce et à l'État :
J'ai déjà prouvé, en citant les paroles de M. Odier dans le Rapport des Censeurs de 1831, que, dans cette période critique, la Banque avait compris et avait pu remplir son rôle de régulateur vis-à-vis du commerce. Elle l'aida, en
effet, à résister à la crise politique, en maintenant invariables les conditions de l'escompte et en portant à 342 millions pendant le deuxième semestre de 1830 le montant des escomptes opérés, montant qui pendant le premier semestre n'avait été que de 276 millions.
La Banque de France rendit simultanément à l'État des services plus importants encore, en lui prêtant 292 millions en 1830 et 241 millions en 1831 . Ces services ont été proclamés par M. Thiers, Président du conseil, dans la séance de la Chambre des députés du 20 mai 1840. « Je dis, s'écriait-il, qu'un établissement qui a toujours suivi le précepte d'être serré pendant la prospérité et d'être généreux pendant les crises, remplit le véritable office qui lui appartient. Au lieu d'être une banque excitante, c'est une banque modératrice. La Banque de France s'est conduite comme un gouvernement sage pouvait le faire ; elle n'a pas poussé à la production quand il n'y fallait pas pousser ; mais quand la production, sans l'avoir consultée, s'est jetée dans l'excessif, dans le démesuré, elle est venue à son secours, elle a neutralisé les crises. C'est alors que la Banque a été d'une immense utilité pour le Gouvernement. Quand on se méfie de tout le monde, il y a quelqu'un de qui on ne se méfie pas, et ce qui le prouve, c'est que le public vient jeter son argent dans ses caisses. Alors cette Banque, qui semble n'être faite que pour le crédit privé, devient un instrument de crédit public; elle sauve le pays, et voici ce dont j'ai été témoin en 1 830 :
» En 1830, j'avais l'honneur d'être sous-secrétaire d'État aux finances. Nous avons traversé une crise de quatre mois effroyables; il fallait donner jusqu'à 50 millions par mois au
Ministre de la guerre pour organiser l'armée ; il y avait des jours où nous étions dévorés des plus cruels soucis, et nous étions obligés de les taire, car ce sont des soucis dont on peut à peine parler dix ans après.
» Eh bien! que se passait-il? Quand on se défiait de tout le monde, même du Gouvernement, il y avait quelqu'un dont on ne se méfiait pas : c'était la Banque.
» Tandis qu'elle donnait au commerce tout l'argent qu'on lui demandait, ses caisses s'emplissaient et son argent lui revenait par la confiance publique. Or, savez-vous ce qu'elle faisait de cet argent qui lui revenait? Elle le donnait à l'État. La première fois que nous lui avons demandé 30 millions, et certes le lendemain d'une révolution, d'un trône renversé et d'un trône à peine édifié, sans y mettre de l'amour propre, on peut peut-être dire qu'il était assez juste qu'on inspirât de la défiance, elle nous a donné 30 millions, puis 50, puis 80; elle est arrivée à 130 millions dans un moment où le public ne voulait ni des rentes ni [des bons royaux. D'où cela venait-il. Messieurs? C'est que, comme elle avait été sage, la Banque a pu rendre des services, de ces services que les gens sages seuls ont l'honneur de rendre à leur pays, quand ils ont été modérés et qu'ils ont su l'être à propos.
» La première condition pour rendre des services au crédit public, c'est d'en rendre d'abord au crédit privé; ce sont les services rendus au crédit privé qui donnent les moyens d'en rendre au crédit public.
» Voilà, Messieurs, non pas un roman, mais des faits puisés dans la réalité des choses, des faits extraits des livres du Trésor et des livres de la Banque, »
jfil
Après la Révolution de 1830, les finances de l'État se rétablirent, mais le commerce fut lent dans ses progrès; aussi la Banque ne trouvait-elle pas l'emploi de ses espèces métalliques, qui dormaient inactives dans ses caves.
Les Statuts du 1 8 janvier 1 808 accordaient à la Banque de France la faculté de faire des avances sur les effets publics à échéance déterminée. La loi du 17 mai 1834, en étendant cette faculté à tous les effets publics français, à échéance déterminée ou indéterminée, élargit le champ des services que la Banque pouvait rendre au pays.
La Banque de France avait escompté au commerce
317 millions,
445 id.
761 id.
lorsqu'éclata la crise de 1836-37 aux États-Unis.
A cette époque, les relations extérieures de la France étaient déjà importantes : la moyenne des trois années 1835, 1836 et 1837 donnait un mouvement général d'importations et d'exportations s'élevant à la somme de 1 ,676 millions (valeurs réelles). Aussi le commerce français ne put-il rester étranger aux événements d'outre-mer, et la Banque ellemême en ressentit les effets. Tandis que ses réserves métalliques avaient varié de 61 millions en 1834 et de 73 millions en 1835, elles varièrent de 103 millions en 1836, et descendirent ainsi jusqu'à la limite inférieure de 89 millions.
Malgré les justes craintes que devaient lui inspirer les circonstances, elle n'hésita pas à offrir au commerce le plus large concours, et tandis que la presque totalité des Banques américaines suspendaient leurs paiements, tandis qu'en Angleterre les maisons les plus solides tombaient frappées d'impuissance, le commerce français, protégé par les mesures libérales de la Banque, put franchir la crise sans éprouver de sérieux dommages.
La Banque, on le voit, comprenait bien sa mission; elle le prouvait par ses actes ; elle le témoignait aussi par l'organe de M. le comte d'Argout, qui, à l'assemblée générale du 25 janvier 1838, faisait entendre ces sages paroles :
«... La récapitulation de ces innovations diverses (innovations de détail) démontre que la Banque a continué en 1837 à étendre le cercle de son utilité et à multiplier les applications de ses services; elle adoptera avec le même zèle les perfectionnements ultérieurs dont l'expérience indiquerait les avantages et démontrerait la sagesse. Mais elle ne perdra jamais de vue que le progrès doit toujours se concilier avec la prudence, sous peine de porter un immense préjudice au commerce, en dénaturant le caractère spécial de ce grand établissement. Dans les temps de calme, sa mission est de pourvoir abondamment aux besoins ordinaires du commerce et de la circulation ; dans les temps de crise, son devoir est de faire des efforts extraordinaires pour en arrêter ou en modérer le cours. Comment la Banque y parviendrait-elle si elle ne maintenait intacte la solidité de son crédit? C'est ce crédit, conquis par une longue sagesse, qui
Kl
lui permet, à certaines époques, de faire face aux complications les plus graves. Si elle entrait jamais dans des voies aventureuses, compromise elle-même au moment du danger, elle se verrait condamnée à retirer tout secours au commerce, précisément lorsque des besoins plus impérieux réclameraient une plus ample assistance; la Banque, dans cette hypothèse, cesserait d'être un puissant contrepoids aux crises commerciales, elle deviendrait une cause de perturbation et de danger. »
liiiiilil
Le commerce fut prospère en France pendant les années 1836, 1837 1838 et 1839. La Banque, dont les réserves métalliques avaient repris leurs variations normales, lui rendait, libre de toute préoccupation sur l'état de ces réserves, tous les services qui pouvaient aider son développement.
Pendant ce temps, des orages grondaient sur la tête de la Banque d'Angleterre. Après la crise de 1837, le commerce anglais essaya de réparer les pertes qu'il avait éprouvées, en donnant à ses transactions une impulsion nouvelle; la Banque crut devoir favoriser ce mouvement en abaissant le taux de l'escompte jusqu'à 3 0/0; bientôt les opérations devinrent très-nombreuses; les prix s'élevèrent. Sur ces entrefaites, les affaires d'Amérique et les mauvaises récoltes de 1838 et 1839 firent exporter d'énormes quantités de numéraire; l'encaisse métallique de la Banque d'Angleterre fut attaquée ;' la Banque, pour échapper à la suspension de paiement, dut élever son escompte jusqu'à 6 0/0, adopter des mesures restrictives, et emprunter 50 millions à la Banque de France. La réaction fut violente ; toutes les valeurs commerciales
subirent une énorme dépréciation ; les plaintes les plus vives éclatèrent de toutes parts contre la Banque d'Angleterre, et la Chambre de commerce de Manchester l'accusa en termes énergiques, dans un manifeste du 1 :2 décembre 1 839, d'avoir fait subir au commerce une pression funeste au moment où les secours du crédit lui étaient le plus nécessaires.
L'époque où la prorogation du privilège de la Banque de France devait être discutée à la Chambre des Députés approchait. La Banque de France l'attendait avec confiance: « L'événement a prouvé, disait M. le comte d'Argout dans son Compte-Rendu du 31 janvier 1839, la solidité de la constitution de la Banque et la sagesse de ses bases. Son crédit a marché en se consolidant ; elle a résisté à quatre grandes crises commerciales, à trois révolutions et à deux invasions. Après avoir traversé tant et de si rudes épreuves, après de si longs efforts, elle demande aujourd'hui la faculté de continuer à rendre au pays les services qu'elle lui a toujours rendus. Cette demande. Messieurs, sera sans doute accueillie; la France conservera une institution nécessaire à son crédit et à sa prospérité. »
La loi du 30 juin 1 840 prorogea, en effet, le privilège de la Banque de France jusqu'au 31 décembre 1867.
J'ai dit, en citant un extrait du Compte-Rendu du 28 janvier 1847, dans quelles conditions la Banque de France avait été conduite à adopter des mesures restrictives pour
lii|)|ft|'
Il*
arrêter l'écoulement trop prolongé de ses espèces métalliques.
La Révolution de 1848 éclate brusquement. La Banque essaie d'opposer une digue au torrent des événements; fière de ses souvenirs de 1830, elle veut, comme à cette époque, braver la crise et remporter sur elle une victoire glorieuse en sauvant à la fois le Commerce et l'État. Quelques jours s'écoulent à peine, et bientôt elle est vaincue par le mouvement révolutionnaire; le 1 5 mars 1848, le Gouvernement provisoire décrète, sur la demande de son Conseil général, le cours forcé des billets de banque (*).
il'IK
Pourquoi la Banque n'a-t-elle pu résister à la Révolution de 1848 comme elle avait résisté à celle de 1830?
La Banque de France se trouvait à ces deux époques, dans ses rapports avec le pays, dans des conditions différentes :
Les sommes qu'elle escomptait au commerce étaient :
En 1829 434milUons.
Moyenne... 525 —
En 1847 1,808 —
Moyenne... 1.725 —
Le rapport de ces deux moyennes est 5/17. Au contraire,
(») « ... Dans l'intervalle du 26 février au 14 mars au soir, disait M le comte d'Argout dans sa lettre au Gouvernement provisoire, l'encaisse de Paris a diminué de 140 à 70 millions, soit de 70 millions. Ce matin, une
l'encaisse moyenne était peu différente aux deux époques (^). Ainsi la Banque de France se trouvait, en 1848, avec des ressources en espèces métalliques à peu près égales à celles de 1830, en présence de besoins commerciaux beaucoup plus importants. Sa défaite était certaine.
Sous le régime du cours forcé, la Banque retrouve toute sa puissance. Elle a en souffrance, dans l'année même, une valeur de 77 millions. Malgré cette inamobilisation de ressources, elle escompte au commerce une somme de 1,643 millions, supérieure au montant escompté dans les exercices antérieurs, 1847 excepté; la stagnation des affaires, et non l'insuffisance de ses moyens, limite à ce chiffre le montant de ses escomptes. Elle prête en outre à l'État 80 millions, et lui ouvre un crédit de 1 50 millions, dont il n a lieu de faire usage que partiellement. Enfin, elle prête aussi quelques millions au département de la Seine et à la ville de Marseille.
Pendant ce temps, elle maintient d'une manière invariable le taux de l'escompte à 4 0/0 ; elle ne trouble le cours de ses opérations par aucune mesure restrictive; elle augmente l'émission de ses billets; enfin, les espèces métalliques affluent vers elle avec une profusion telle, qu'elle est obligée
panique s'est déclarée. Les porteurs de billets se sont présentés en foule à la Banque; de nouveaux guichets ont été ouverts pour accélérer le service. Plus de 10 millions ont été payés en numéraire. Il ne reste ce soir à Paris que 59 millions. Demain, la foule sera plus considérable; encore quelques jours et la Banque sera entièrement dépouillée d'espèces. Dans ces graves circonstances, nous devons recourir à votre vigilante et çnçrgique sollicitude et à celle du Gouvernement... »
C) Voir tableau B,
I y iiii»!