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XXXII. Effets divcci» de la liberté des éuiis«ioui

Jl est probable que si la liberté des émissions était décrétée, la plupart des personnes qui s'occupent du commerce de banque s'efforceraient de tirer avantage de la prime de 80 millions qui leur serait ofl^rte et tâcheraient dans ce but d'obtenir du public la plus forte somme de crédit possible.

Mais qu'ai-je dit ? Je m'entends interrompre par une multitude d'hommes sages, prudents et sensés, qui s'écrient en chœur : « Quelle horreur ! quel épouvantable danger! quelle catastrophe ! Nous serions tous ruinés et sans remède. » Calmons un pou ces craintes et réfléchissons un peu, si faire se peut.

Comment obtient-on du public un grand crédit ?

1° En se montrant riche. «On ne prête qu'aux riches», dit un vieux proverbe un peu exckisif, et il est toujours vrai qu'on prête plus volontiers au riche qu'à tout autre. Donc ceux qui voudraient prendre part à la prime de 80 millions commenceraient par se montrer riches. Ce seraient ou des capitalistes jouissant d'une fortune personnelle considérable et connue, ou des directeurs de sociétés constituées avec un gros capital.

2" Il existe encore un autre moyen, insuffisant par lui-même, mais qui complète bien le crédit que procure la possession d'un fort capital, c'est l'activité dans les affaires, c'est-à-dire l'abondance des services rendus.

Voilà les deux moyens d'obtenir dans la prime de 80 millions annuels la plus grande part possible. Je ne parle pas de l'exactitude dans les payements, parce que c'est une condition d'existence plutôt que de crédit.

On voit tout d'abord que ces deux moyens d'obtenir du crédit n'exposent pas à de grands dangers ceux qui l'accordent, puisqu'ils consistent en définitive à leur présenter des garanties.

Mais on pense sans doute que, tout le monde ayant le droit d'émettre des billets à vue et au porteur, tout le monde en émettra effectivement. Cependant il est clair que tous les particuliers non banquiers n'en émettront pas, parce qu'ils n'ont aucun prétexte pour en émettre et que le pubhc ne les recevrait pas. Restent les banquiers. Gomment peuvent-ils en émettre? Pour rem-

bourser un dépôt ou pour solder un escompte. Ils trouveront sans peine un premier preneur; mais dès que celui-ci fait un payement, dès que le billet passe dans les mains d'une personne qui n'en connaît pas le souscripteur ou qui éprouve le moindre doute sur sa solvabilité, le billet est présenté au remboursement et cesse de circuler.

Il faut remarquer en outre que nul billet ne peut circuler longtemps sans être offert en payement à un banquier et ne peut continuer à circuler qu'autant que ce banquier l'accepte. Or, qui croira qu'un banquier, trèsbien placé pour connaître quels sont ses collègues solvables et n'ayant nul intérêt à recevoir un billet sur lequel il concevrait quelques doutes, ira accepter celui du premier venu ?

Tenons donc pour certain que, sous le régime de la liberté des émissions, un billet n'a cours qu'autant qu'il est souscrit par une banque jouissant d'un grand crédit, c'est-à-dire en possession d'un fort capital.

Ajoutons que, pour tenir en circulation une somme quelque peu importante, une banque devra faire beaucoup d'affaires qui donnent lieu à des entrées et à des sorties fréquentes de billets.

Nous pouvons donc être assurés que la première et la plus certaine conséquence de la liberté des émissions serait un accroissement du capital des banques de circulation. Aujourd'hui il n'existe en France qu'une banque de circulation au capital d'environ 200 millions; on peut

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être assuré que sous l'empire de la liberté, le capital des banques de circulation s'élèverait à une somme supérieure et d'autant plus élevée que la concurrence serait plus active.

Voilà ce qu'enseigne la théorie. Rappelons en même temps- cette vérité déjà démontrée : « Que la somme des émissions est contenue -par la nature des choses dans une limite infranchissable » , et nous nous convaincrons que la liberté a pour effet nécessaire d'augmenter la garantie que le capital propre présente aux créanciers des banques, porteurs de billets ou autres. Or, celte garantie est la seule qui soit vraiment commerciale et sérieuse.

Une hypothèse montrera comment les choses se passent. Supposons que la limite actuelle de la circulation des billets de banque soit de 2,000 millions en France et que la liberté soit décrétée. Il s'établira aussitôt une ou plusieurs banques en concurrence avec la Banque de France, désireuses de donner, comme celle-ci, 1 5 ou 20 p. 100 à leurs actionnaires. Une première banque se constitue, par exemple, au capital de 60 millions : elle émet des billets et donne des dividendes de 12 à 15 p. 100. Il s'en forme d'autres et il n'y aurait pas de témérité à prévoir qu'en peu d'années il y aurait au moins dix nouvelles banques de circulation ayant en moyenne un capital de 50 milUons, soit en tout 500 millions pour une circulation de 2,000 milhons de billets. La garantie présentée par le caj)ital serait plus grande

qu'aujourd'hui, puisqu'elle est de 200 millions pour 1 ,000 millions environ de billets.

Mais dans notre hypothèse il serait possible et même probable que les onze banques de circulation fissent des profits de 1 2, de 1 5 p. 1 00 ou plus. En ce cas, il s'en établirait d'autres avec un nouveau capital. Cependant, nous le savons, la somme des billets en circulation ne pourrait augmenter : par conséquent la même somme de billets serait garantie par un capital de jour en jour plus considérable.

Et non-seulement la somme des billets en circulation n'augmenterait pas ; mais elle ne tarderait pas à diminuer [et reviendrait probablement en peu d'années à 1 ,000 millions, parce que l'habitude des dépôts de banque se généraliserait et qu'un 'nombre chaque jour croissant de payements se feraient par virements et chèques. Ainsi les garanties augmenteraient de deux manières : 1" par l'accroissement du capital des banques; %° par la diminution de la somme de leurs billets en circulation.

« Hypothèse ! dira-t-on, vaine hypothèse ! » Sans doute quand il s'agit de prévoir les effets d'une mesure quelconque, on ne peut raisonner que sur des hypothèses, sur quelque chose qui n'existe pas. Les adversaires de la liberté ne raisonnent pas autrement. «La liberté, disentils, inonderait le marché de billets, elle déprécierait la monnaie, provoquerait des crises commerciales, etc. » — Que sont toutes ces affirmations, sinon autant d'hypo-

thèses. Ajoutons que ces hypothèses sont gratuites et ne se fondent ni sur le raisonnement, ni sur l'expérience.

Au contraire, celle que nous avons énoncée repose sur un raisonnement que nous avons tâché de rendre aussi clair, aussi simple et en même temps aussi rigoureux que possible. Remarquons en outre que ce raisonnement est confirmé par l'expérience des pays où la concurrence existe. En Ecosse, le capital des banques n'est pas exactement connu ; mais on sait qu'il est considérable et que la circulation des billets commençait à diminuer avant 1 843. Aux États-Unis, le capital des banques est mieux connu. Que voyons-nous? En 1854 et dans la seule ville de Boston, on comptait 32 banques dont le capital s'élevait à 32,110,650 dollars pendant que leur circulation ne s'élevait qu'à 8,535,1 16 dollars. Ainsi la somme des billets en circulation représentait à peu près im quart du capital, tandis qu'à la Banque de France la proportion est renversée; le capital représente à peine loi quart de la somme des billets en circulation. La garantie commerciale des porteurs de billets était donc seize fois plus grande à Boston qu'en France.

Par conséquent, si l'on fait abstraction des dépôts et de la caisse, il aurait fallu que les banques de Boston éprouvassent une perte totale des trois quarts de leur portefeuille pour que les porteurs de billets commençassent à courir quelque danger, tandis qu'une perte totale d'un quart des escomptes effectués placerait dans la môme

position les porteurs de billets de la Banque de France. Ce fait n'est pas spécial à Boston : on le remarque dans tous les États-Unis : partout le capital des banques est plus ou moins supérieur au chiffre des billets en circulation. Si l'on considère l'ensemble de l'Union américaine en 1 860, on remarque l'existence de 1 ,562 banques, au capital de 421 millions de dollars ayant en circulation 207 millions de billets. Un capital de plus de 2 milliards garantit une circulation qui n'est pas sensiblement supérieure à celle de la Banque de France. On peut donc dire en nombres ronds que cette garantie est dix fois plus considérable aux États-Unis qu'en France.

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