XXXIII. Discniision fies preiuiers efTets de la liberté
On dira sans doute que cette garantie importe peu, puisque, en permettant à la Banque de France de choisir entre tout le papier de commerce du pays, on réduit ses risques à néant, tandis que les banques des États- Unis, pressées par la concurrence, peuvent faire et font en effet de mauvais placements. Si nous ne considérions que la sûreté des porteurs de billets, cette argumentation serait irréfutable.
Mais la sûreté des porteurs de billets n'est qu'un
no LA BANQUE LIBRE.
accessoire et le très-petit côté de la question; car s'il fallait sacrifier à cette sûreté tous les avantages que procure la circulation des billets, il serait plus court et plus logique de faire disparaître le risque et d'interdire les émissions. Ce qui importe dans la discussion qui nous occupe, c'est l'activité, la régularité et le développement du commerce de banque. Là est, ce nous semble, le grand côté de la question ; les émissions ne sont qu'un moyen : mieux vaut, à tout prendre, gagner 100 et perdre 1 0 ou 15 que gagner 20 et ne rien perdre.
Eh bien ! quant à l'activité , quant à la régularité, quant à la force d'expansion, il importe beaucoup que le capital des banques soit considérable. Avec le monopole et un capital relativement médiocre, on peut, presque sans travail, distribuer de gros dividendes. Les gens qui ont du papier à escompter peuvent-ils s'adresser à quel- (|u'un autre que la Banque de France ou les banquiers réescompteurs? Non. Par conséquent les administrateurs de la Banque de France n'ont qu'à attendre des affaires qui ne peuvent leur échapper, sans s'occuper de les étendre ou de les rendre soit plus lucratives soit plus commodes pour les escomptés. Au contraire, une banque constituée avec un gros capital et pressée par la concurrence s'occuperait d'attirer les affaires à elle, de prévenir les besoins et désirs légitimes de sa clientèle et de chercher à l'étendre, comme tout autre commerçant. On peut donc affirmer d'avance qu'elle ferait plus active et rendrait plus de services que la Banque de France.
Ajoutons que son régime serait plus stable. Les ressources sur lesquelles opère la Banque de France lui viennent du public : ce sont les dépôts et les sommes obtenues des émissions de billets. Quant à son capital, il est depuis longtemps immobilisé, hors de ses affaires • elle ne peut parvenir à l'y employer. Il résulte de cette situation qu'aussitôt qu'une certaine somme de dépôts se retire et fait rentrer une certaine somme de billets, la banque élève le taux de son escompte. Les escomptés en souffrent, mais peu lui importe, puisqu'ils ne peuvent s'adresser ailleurs. Quant à elle, loin d'en souffrir, elle y gagne, parce que le commerce ne peut présenter ses bordereaux à personne qui soit en dehors de son influence, et est forcé de subir les conditions qu'elle lui impose.
Au contraire , une banque qui tire ses ressources d'elle-même et se trouve en présence de concurrentes actives a un régime infiniment plus stable, en premier lieu parce qu'elle est moins affectée par le retrait des dépôts et la rentrée des billets , et en second lieu, parce que si elle élevait arbitrairement et à tort le taux de l'escompte, sa chentèle l'abandonnerait pour aller à ses concurrentes. Les banques privilégiées de France et d'Angleterre n'opèrent que sur les dépôts et sur le crédit que leur donnent les émissions : un retrait de moitié des dépôts, toujours accompagné d'une forte rentrée de billets, réduit tout à coup leurs ressources et menace la régularité de leurs payements. Un retrait égal de dépôts
n'affecte pas également une banque dont le capital dépasse la somme des dépôts et des billets, puisque ce retrait n'affecte ses échéances possibles que dans des proportions infiniment moindres que celles de la banque privilégiée.
Supposons, par exemple, deux banques devant également au public 1 ,200 millions de dépôts ou de billets : l'une a un capital de 200 millions, l'autre un capital de 1,000. Un retrait de 300 millions de dépôts ou de billets frappe la première de terreur et ne touche guère la seconde. Pourquoi? Parce que le portefeuille de la première ne dépasse guère 1,300 millions, tandis que le portefeuille de la seconde s'élève à plus de 2,300 millions et lui fournit journellement des ressources doubles de celles de la première banque.
Ici encore l'expérience confirme la théorie en nous montrant la stabilité des banques d'Ecosse et les mouvements fréquents, souvent capricieux, des banques de France et d'Angleterre.
Il importe avant tout au public que le service de banque soit bien et activement fait. Il lui importe aussi, bien qu'à un degré moindre, que le régime des banques ait de la stabilité. Ces deux intérêts sont pleinement sauvegardés par la liberté, et compromis par le monopole.