XXXV. Objections réfutées
Les adversaires de la liberté des émissions aiment beaucoup à ne pas parler de l'Ecosse. Mais lorsqu'on les pousse à bout, ils n'ont garde de s'avouer vaincus. Ils indiquent les différences de race, de climat, de religion, d'instruction qui existent entre l'Ecosse et la France, et affirment que la série de faits qui a amené l'Ecosse au point où elle est aujourd'hui, ne saurait se reproduire en France. Ils vont même plus loin, et attribuent volontiers toute la prospérité de l'Ecosse à des mines de houille, et soutiennent que les banques n'y ont eu aucune part.
Ah! si l'on nous disait qu'en décrélant la liberté des émissions, on ne transformera pas en un jour l'agriculture française, nous en conviendrions volontiers. Nous savons qu'en même temps que l'Ecosse fondait des banques, elle établissait un large système d'instruction primaire, et que les banques et les écoles y fonctionnent depuis cent cinquante ans. Il est clair qu'on ne saurait obtenir d'une improvisation rapide les résultats d'un travail séculaire; mais il est certain aussi que si l'on veut atteindre ces résultats, il faut se mettre en maiche pour y arriver.
Laissons de côté le sot ariïiunent ih' la différence de
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race, puisque les Ecossais, comme les Français, d^cendent de la vieille souche gauloise. La religion du plus grand nombre d'entre eux est justement un protestantisme français, celui de Calvin. Il n'y a donc entre eux et nous qu'une différence, c'est qu'ils ont bien compris les atïaires et la société, tandis que nous les avons mal comprises. Pour les égaler nous n'avons besoin que de corriger nos erreurs, d'abandonner nos routines, pour profiter au plus vite de leur expérience et de leur exemple.
Personne n'admettra, je le suppose, que la France d'aujourd'hui soit plus arriérée que l'Ecosse de 1700. Rappelez-vous les descriptions de ce pays vers le milieu du siècle passé et vous serez, obligé de convenir que nous sommes bien plus avancés que les Écossais de cette époque. Eh bien! c'est dans ce pays presque sauvage qu'on a osé établir des banques concurrentes qui y ont tout d'abord engagé cent millions, et qui, aidées d'une forte instruction primaire et d'une littérature sensée, l'ont porté au très-haut degré de civilisation où il es^ aujourd'hui parvenu.
Pourquoi n'obtiendrait-on pas en France des résultats semblables et plus rapides, grâce aux progrès immenses des moyens de communication? Croit-on que l'intérêt privé soit autre et que les affaires se raisonnent d'une manière différente en Ecosse et en France? Ce serait une bien 2;rave erreur. Les mêmes institutions, aniraées par les mêmes intérêts, doivent avoir une même
teiidsftice et amener à la longue les mêmes résultats. On peut affirmer que la liberté des émissions pousserait les banques à opérer dans les campagnes en France, comme cette liberté les y a poussées en Ecosse.
XXXYI. Observation de .11. IVolowski.
A cela M. Wolowski répond : r que les banques d'Ecosse ne sont pas exclusivement agricoles, qu'elles font des affaires importantes avec le commerce et l'industrie des villes ; 2" que les. ressources que ces banques tirent des émissions sont minimes et ne dépassent guère 50 millions de francs, tandis que celles qu'elles obtiennent des dépôts ne s'éloignent pas de 1 ,500 millions de francs ; 3" que, par conséquent, ce n'est pas dans des banques d'émission, mais dans de simples banques de dépôt qu'il faut chercher le développement du crédit agricole.
Il est très-vrai que les banques d'Ecosse n'ont pas pris de spécialité agricole et c'est là même une de leurs qualités. Comme l'agriculture et le commerce font constamment des affaires ensemble et ont des besoins alternatifs qui se compensent fréquemment, il est très-utile que les banques, qui servent d'intermédiaire entre les villes et les campagnes, puissent, au besoin, prêter dans une saison
aux campagnes les sommes déposées par les gens des villes, et dans une autre saison aux gens des villes les sommes déposées par les campagnards. C'est là une des conditions de leur stabilité, et c'est la liberté qui les a conduites naturellement à cette belle combinaison. Nous ne demanderions pas autre chose pour la France, et personne ne répugne plus que nous aux spécialités qui ne s'établissent pas par le jeu libre des intérêts. La France n'a pas plus besoin que l'Ecosse de banques spécialement agricoles ; il lui suffirait très-bien que les banques des villes, tout en faisant des affaires avec l'industrie et le commerce, eussent des succursales nombreuses dans les campagnes.
Les banques d'Ecosse comptent 382 succursales. Pour que la France en eût proportionnellement autant, il iàudrait qu'elle en eût 5,000 environ. Nous sommes persuadés que l'agriculture s'en contenterait, lors même que toutes les banques auraient dans les villes d'industrie et, de commerce leur principal établissement. Mais ces 5000 succursales ce n'est pas la Ban(|ue de France, ni des banques spéciales, quelles qu'elles soient, qui les lui donneront.
Nous ne contesterons pas les chiffres assignés par M.-Wolowski aux billets et aux dépôts des banques d'Ecosse. Nous ferons observer seulement que ces chiffres représentent la situation de ces banques après cent cinquante ans de travail, après qu'elles sont parvenues à tenir la cais?,e de tous les Écossais riches et pauvres.
Cette situation était-elle la même au début? Non évidemment. Alors la somme des billets était sans doute supérieure à celle d'aujourd'hui, mais celle des dépôts était infiniment moindre, car depuis trente ans seulement ils semblent avon^ doublé. Ce ne sont donc pas les émissions qui soutiennent aujourd'hui les banques d'Ecosse, mais ce sont les émissions qui leur ont permis de naître, de s'établir, de durer, de grandir et de faire grandir avec elles le commerce, l'industrie et surtout l'agriculture du pays.
Établissez des banques avec succursales dans les campagnes de la France. Croyez-vous que les dépôts abonderont aussitôt dans leurs caisses? Croyez-vous que les cultivateurs feront aussitôt chez elles leurs payements et leurs recettes, lorsque les commerçants de Paris ne sont pas encore assez avancés pour cela? Non sans doute. Ces espérances, qui pourraient bien être des réalités vingt ou trente ans après l'étabUssement des succursales, ne sauraient être que des chimères pendant Jes premières années. Or,commentles succursales vivraientelles pendant les premières années, si elles étaient privées de l'émission des billets, et comment vieilliraientelles et acquerreraient-elles de la force, si elles ne pouvaient faire leurs frais pendant les premières années?
Le point de départ des banques d'Ecosse n'est pas leur état actuel et si nous voulons arriver à quelque chose qui ressemble à cet état, c'est au point de départ qu'il convient de se placer.
LA BANQUE LlIiRE. 121
Au point de départ, l'émission des billets est une
.grande ressource, et peut-être la principale, car, nous
Uavons démontré, moins une population se sert des
banquiers, plus il lui faut de monnaie pour réaliser un
chiffre d'échanges donné.
Ensuite, à mesure que le service du ban([uier est plus employé, la somme et le nombre des dépôts augmentent et la somme des billets en circulation diminue. Il résulte de ce double mouvement que lorsque toute une population feit par les banques ses recettes et ses payements, la somme des dépôts devient énorme, tandis que la somme des billets en circulation reste stationnaire ou même tend à diminuer, comme on le voit à Londres, en Ecosse et aux États-Unis.
C'est pourquoi il n'y aurait rien de surprenant si, la liberté des émissions étant aujourd'hui établie en France, on commençait par avoir en circulation 1,600 ou 2,000 millions, et si l'on finissait dans trente ou quarante ans par n'avoir en circulation que 500 ou 600 millions.
Arrêtons-nous en attendant à ce chiffre de 1 500 millions déposés dans les banques d'Ecosse. Le chiffre proportionnel pour la France serait dix-huit milliarch. Supputez les sommes déposées à la banque de France et chez tous nos banquiers et voyez combien nous sommes loin de ce chiffre ! Voyez à quel point, tranchons le mot, nous sommes arriérés ! Concluons-en, tout au moins, que la liberté des émissions n'a pas ruiné l'Ecosse et que le monopole des émissions n'a pas enrichi la France.
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Voyons maintenant pourquoi des banques de circulation sont indispensables au développement du crédit, agricole.