I. ncK fonction « «lu l>nnqniei
Si l'on considère les fonctions du banquier au point de vue de l'avantage qu'en retirent les particuliers, on voit qu'elles consistent principalement à recevoir et conserver à la disposition des déposants les capitaux d'au-
trui, à recouvrer et payer pour autrui et à placer à intérêt, le plus souvent par l'escompte d'effets de commerce, les capitaux qu'il obtient du crédit.
La rémunération du banquier résulte soit de commissions perçues en échange de quelque service rendu, soit de ce qu'il utilise à son profit, par l'escompte ou, en général, par le prêt à un intérêt plus élevé que celui qu'il paye, les capitaux déposés chez lui et dont les déposants n'ont pas actuellement besoin.
Si l'on considère les fonctions du banquier au point de vue de fensemble des arrangements industriels, on trouve qu'elles consistent, d'une part, à économiser l'emploi de la monnaie, de l'autre, à chercher de bons placements aux capitaux.
Le banquier économise l'emploi de la monnaie en facilitant les compensations. Deux personnes, A et B, ont des capitaux déposés chez le même banquier. A doit à B une somme, soit 1,000 fr.; il le paye par une disposition de 1 ,000 fr. sur le banquier commun, qui porte cette somme au crédit de B et au débit de A, sans aucun déplacement d'espèces. Il est évident que, quelques affaires que fassent ensemble A et B, ils n'auront jamais besoin de monnaie pour les solder, ayant toujours la facilité de payer au moyen d'une disposition sur le banquier commun. Si, au lieu de deux personnes, il y en a cent ou mille ou un nombre quelconque qui se servent d'un même banquier, ces personnes n'ont pas besoin de monnaie pour les affaires qu'elles font ensemble; elles peuvent recevoir et payer au moyen de dispositions sur le banquier commun. Ajoutons qu'elles ont intérêt à recevoir et payer ainsi, puisqu'elles évitent le travail de compter, vérifier, transporter et conserver les sommes à recevoirou à payer.
S'il était possible que tout le monde sans exception se servît de banquier, et si tout le monde avait le même banquier, on pourrait se dispenser d'employer de la monnaie : elle deviendrait inutile.
Cette hypothèse ne peut se réaliser, mais elle sert à bien faire comprendre en quoi consiste une des deux grandes fonctions du banquier; elle sert aussi à déterminer l'idéal dont il est utile de se rapprocher le plus possible, à indiquer la direction du progrès. En réalité, il suffit qu'un grand nombre de personnes aient un banquier pour qu'on économise beaucoup la monnaie. En effet, les banquiers étant en relations constantes les uns avec les autres, payent et reçoivent entre eux par des remises de billets à ordre ou de lettres de change, c'est-à-dire d'effets de commerce, qui sont de véritables instruments de compensation. Les soldes seuls se payent en monnaie.
Par conséquent, plus le commerce de banque s'étend dans un pays, plus le nombre des personnes qui se servent du banquier est considérable, moins on a besoin de monnaie dans les échanges.
Lors donc que le commerce de banque s'étend dans un pays, une somme considérable de monnaie, qui était auparavant nécessaire dans les échanges, cesse d'y être employée : elle est fondue et appliquée à des emplois industriels, dans l'orfèvrerie, par exemple, ou exportée et échangée contre des marchandises^ dont le pays a besoin. Quel que soit l'emploi donné à cette monnaiOj le pays s'est enrichi de tout ce qu'on a cessé d'employer dans les échanges, sans que les échanges soient plus difficiles qu'auparavant.
La diffusion du commerce de banque présente un autre avantage : c'est de rendre les prêts et les place-
LA BANQUE LIBRE. Hùi
ments en général plus productifs. En effet, là où le capitaliste place lui-môme, la plupart des capitalistes n'ont (jue rarement occasion de faire des prêts : bien loin que prêter soit leur profession, leur occupation habituelle, ce n'est qu'un accident dans leur existence; la plupart d'entre eux n'ont ni la prudence ni le jugement nécessaires pour bien prêter, et aucun n'a beaucoup d'expérience. Si donc les prêts sont bien faits, c'est-à-dire de nature à assurer le service des intérêts et le payement du capital, c'est presque par hasard, ou tout au moins il est inévitable qu'il y ait un très -grand nombre de prêts mal faits.
Ajoutons que, lorsque le capitahste prête directement, il doit naturellement chercher ses garanties dans un gage réel plutôt que dans les qualités personnelles, parce que le gage est une sûreté matérielle que tout le monde voit et estime sans trop de peine, tandis que les quaUtés personnelles, plus difficiles à juger par ellesmêmes, ne peuvent jamais être appréciées en pleine connaissance par celui qui consent quelques prêts par an tout au plus, et a des occupations qui tiennent son attention captive, soit dans une branche d'industrie, soit même en dehors de l'industrie.
L'introduction du commerce de banque change complètement les conditions du crédit. Il y a un homme, le banquier, dont prêter est la principale occupation, dont toutes les facultés sont tendues et employées constamment à chercher comment il pourra trouver des placements aussi lucratifs et aussi sûrs que possible. On peut donc affirmer d'avance, et sans crainte de se tromper, que les placements seront mieux faits là où il y aura un banquier ou des banquiers que là où il n'y en aura pas,
i64 LA BANQUE LIBRE.
comme le pain est mieux fait là où il y a un boulanger que là où chaque particulier fait son pain lui-même.
Uemarquons aussi que, par le seul fait de l'intervention du banquier, les qualités personnelles de l'emprunteur entrent en ligne de compte et en valeur jusqu'à devenir le titre principal au crédit. D'une part, le banquier, dont la profession est de prêter, est plus intéressé qu'un capitaliste à rechercher les conditions générales des bons placements. Le capitaliste n'est intéressé à acquérir cette instruction que jusqu'à concurrence du capital qu'il prête, tandis que le banquier y est intéressé pour toute sa fortune; il y va pour lui de tout ce qu'il possède et au delà. D'ailleurs le banquier, qui fait constamment des prêts, se trouve en relations constantes avec les emprunteurs; il suit leurs affaires jour par jour et les voit en quelque sorte opéi'er sous ses yeux. Il peut, par conséquent, mieux qu'aucun capitaliste, se renseigner sur les qualités personnelles de ceux auxquels il prête et savoir jusqu'à quel point ces qualités lui garantissent le payement ponctuel des intérêts et des capitaux prêtés.
Remarquons enfm que, là où le capitaliste prête luimême, les prêts se font naturellement à long terme, et cependant le prêteur ne peut compter que le prêt lui soit renouvelé, puisque mille incidents peuvent obliger le capitaliste à réclamer le remboursement à l'échéance, tandis que le banquier, ayant toujours besoin de prêter, est généralement disposé à renouveler indéfiniment les prêts qui lui donnent toute sécurité.
La transformation du crédit qui suit l'intervention du banquier a lieu tout naturellement par l'escompte des eiï'ets de commerce. L'escompte substitue le banquier
LA BANQUE LIBRE. 16b
aux droits des entrepreneurs qui ont vendu des marchandises à crédit. Le banquier voit jusqu'à quel point le papier escompté est payé exactement à l'échéance ou remboursé en cas de retour; il voit quelle est l'importance des avances faites par l'escompte, si elles sont constantes ou variables; il peut presque à tout instant les réduire, s'il les trouve excessives, et juger en tout cas si celui avec lequel il fait des affaires gagne ou perd ; s'il est exact ou relâché dans ses habitudes; s'il est actif ou négligent, prudent ou téméraire. Et non-seulement le banquier apprend à connaître les entrepreneurs, mais même leurs employés et ceux qui se trouvent encore en état d'apprentissage; il se trouve au courant de tous ceux de leurs antécédents qu'il peut lui importer de connaître.
Voilà comment, depuis longtemps, et en tout pays, le crédit commercial, qui est le plus personnel, est beaucoup moins cher et plus large que le crédit hypothécaire en général.
Nous avons indiqué sommairement de quelle manière l'introduction du commerce de banque sur un marché y modifie les conditions de crédit. On pourra nous dire que bien souvent les choses ne se passent pas ainsi ; que les banquiers placent mal, ou courent après le gage plus qu'ils n'étudient les personnes, et font faillite en définitive. Tout cela est vrai et vrai surtout des premiers banquiers qui s'étabHssent sur un marché. En effet, ces banquiers sortent souvent de professions autres que les professions industrielles; ce sont, par exemple, des hommes qui ont commencé par être capitalistes-prêteurs et qui portent dans la banque les habitudes du capitaliste-prêteur; ce sont, en un mot, des hommes qui ne
savent pas bien leur métier et qui travaillent sur un marché privé d'habitudes commerciales. Il ne faut pas s'étonner de voir faire quelques écoles dans ces conditions; mais les fautes commises sont un enseignement pour tout le monde, et cet enseignement ne tarde pas à produire un commerce de banque plus éclairé dont chacun sait mieux profiter. Ce que nous exposons, ce n'est pas le début et les tâtonnements du commerce de banque, ce ^ont les résultats de son étabhssement et de sa consolidation sur un marché.
Peut-être demandera-t-on laquelle des deux grandes fonctions du commerce de banque est la plus utile à l'industrie, laquelle profite le plus à la richesse du pays. Est-ce l'économie de monnaie ou la transformation des placements qui est la plus avantageuse? C'est un point difficile à décider, parce que les termes de comparaison manquent. On peut bien évaluer à peu près exactement la monnaie qu'économise l'introduction du commerce de banque sur un marché; on ne peut évaluer d'aucune manière l'avantage qui résulte de l'introduction du crédit personnel, de la mise en activité de formes productives qui, sans l'intervention du banquier, seraient restées ensevelies et inconnues à ceux mêmes qui les possèdent. Toutefois, il nous semble que l'avantage qui résulte du travail du banquier comme agent de placement est infiniment supérieur aux services qu'il rend pour économiser la monnaie. Ajoutons que ses services monétaires, si l'on peut ainsi dire, sont plus sensibles sur un grand marché, et ses services pour le placement des capitaux beaucoup plus sensibles sur un petit marché.
Quoi ({u'il en soit, personne no nio ni ne pense n nier
qu'il soit très-avantageux à un pays que le commerce de banque y soit très-étendu, très-intelligent et très-bien conduit, et que le plus grand nombre possible d'entrepreneurs et de particuliers en général se servent de banquier. Personne ne le nie, il est vrai, mais personne ou presque personne ne réfléchit à la nature et à l'importance de ces services; personne ou presque personne ne les estime à leur juste valeur; ce qui le prouve, c'est que tandis qu'on a songé à protéger, comme on dit, et à propager artificiellement presque toutes les branches de l'industrie, personne n'a songé à tenter les mêmes efforts pour propager un commerce qui intéresse au plus haut degré toutes les branches d'industrie, sans aucune exception.
Tenons cependant pour accordé et démontré que, en limitant le commerce de banque aux opérations que nous venons d'indiquer, tout le monde, ou à peu près, le verrait avec plaisir se développer et se répandre, et que bien peu de personnes auraient la pensée de le réglementer ou de le restreindre ; mais il n'en est pas de même lorsqu'il s'agit d'une autre opération dont nous n'avons pas encore parlé et que nous allons étudier spécialement : de l'émission des billets à vue et au porteur.