l'Alraiis du Journal des Économistes
2. De la Monnaie de papier et des banques d'émission, par M. Ad. d'Eichthal.
ralité des banques d'émission, — emploi de leur capital ; — variations du taux de l'intérêt.
'( Après avoir discuté les principes, nous passerons en revue la constitution des principales institutions chargées de l'émission de la monnaie de papier en France, en Angleterre, dans l'Inde anglaise. — Nous examinerons la constitution actuelle de la Banque de Savoie et les modifications proposées au système qui prévaut partout jusqu'à ce jour. Enfin, nous analyserons le projet de la Banque nationale, en ce moment soumis au sénat italien. »
Telles sont, en effet, les matières traitées par M. d'Eichthal dans sa brochure; tel est l'ordre qu'il a suivi. Il y a joint un volumineux appendice composé d'opinions d'auteurs renommés sur telle ou telle partie de la matière, de discours prononcés dans les chambres françaises, par lui-même et par divers orateurs sur les questions de banque.
Commençons par signaler une lacune considérable dans cette brochure. La question de la pluralité des banques y est annoncée; mais nous n'avons pas vu qu'elle y fût traitée, et c'était pourtimt, à notre avis, la question importante. L'auteur dit bien, dans son introduction : (( C'était pour moi un devoir impérieux de tenter un nouvel effort, afin d'épargner au pays des maux que, partout et toujours^ la pluralité des banques d'émission-a entraînés après elle. » Nous avons vainement cherché dans la brochure la mention de ces maux causés par les banques d'émission, et nous ne les avons pas rencontrés. Sans doute l'auteur, habitué à vivre dans mi monde où les banques d'émission sont considérées comme sont considérés ailleurs Voltaire et Rousseau, a tenu sa
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proposition pour indiscutable. Or, c'est justement celle qu'il s'agit de démontrer. En parcourant l'histoire des banques, nous trouvons de grands maux causés par la banque do Law, par celle d'Autriche, par celle de Russie; mais ce n'était pas une banque libre que celle de Law; celles de Vienne et de Saint-Pétersbourg ne le sont pas davantage. En Ecosse, où la liberté a duré cent cinqj.iante ans ; dans la Nouvelle-Angleterre, où elle a existé presque entière durant soixante ans, nous n'avons jamais ouï dire que les banques aient causé de grands maux : nous n'avons entendu parler que des immenses services qu'elles avaient rendus.
M. dEichthal touche, incidemment il est vrai, la question de la plurahté des banques, lorsqu'il parle de l'unité de la monnaie de papier ; mais le billet de banque est-il monnaie? j\I. d'Eichthal n'admet pas de doute sur ce point, parce qu'il est hors de doute que le billet de banque tient lieu de monnaie et la remplace. Mais est-il une monnaie, en ce sens qu'on puisse assimiler l'émission des billets par plusieurs banques à la fabrication de monnaies de poids et titres divers? En aucune manière. Qu'il y ait une ou mille banques en France, elles n'émettront jamais que des francs, et on ne cessera pas, dans l'un et l'autre cas, de compter par francs et centimes comme aujourd'hui. A quoi sert l'unité de la monnaie, sinon à l'uniformité des comptes?
Remarquez que, même quand il s'agit de monnaie métallique, ce n'est pas le gouvernement qui a l'initiative du monnayage; c'est le commerce. L'Etat se borne à déterminer le titre, le poids, l'empreinte de la monnaie et à prendre les garanties qu'il juge les meilleures pour qu'elle soit fabriquée conformément à la loi. Mais qui
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est-ce qui décide qu'on frappera cette année tant de monnaie d'or et tant de monnaie d'argent? Est-ce le gouvernement ? Pas du tout : c'est le commerce, qui apporte en toute liberté les lingots à l'hôtel des monnaies.
Eh bien ! avec des billtits de banque émis, soit par une, soit par plusieurs banques, l'unité de monnaie n'est altérée en quoi que ce soit, puisque le billet payable à vue et au porteur vaut exactement autant que la somme de monnaie qu'il exprime. Le jour où il vaudrait un centime de moins, il serait présenté à la banque qui l'aurait émis et il lui faudrait le payer. Il n'est donc pas du tout exact de dire : « La monnaie de papier remplissant le même rôle que la monnaie métallique, il semble qu'elle doive, comme celle-ci, être émise par l'État. » Il n'est pas non plus exact de dire : « Si l'émission est faite par des individus ou par des établissements différents, les billets porteront des empreintes différentes et pourront aussi avoir une valeur différente, suivant le crédit accordé au débiteur. » Le crédit accordé à une banque d'émission est total ou nul : on garde son billet ou on en réclame le remboursemefit, ou on ne l'accepte pas. Quant à la différence d'empreinte, en quoi et à qui importe-t-elle?
Au fond, il s'agit d'une question de tutelle, « Il faut veiller au maintien des garanties chies m/ public et h l'existence des ressources nécessaires pour le remboursement de la monnaie de papier. » — Pourquoi ne pas demander une garantie, non moins due au public pour assurer l'existence des ressources nécessaires pour le remboursement des lettres de change et billets à ordre du commerce qui, en réalité, ne diffèrent pas des billets de banque ? Soyons logiques, et, si nous réclamons la tutelle
administrative dans nn cas, réclamons-la également pour tons les cas identiques et même semblables.
c( Le bénéfice à réaliser étant proportionnel à la somme de billets en circulation (avec la pluralité des banques et aussi, soit dit en passant, avec une seule banque), chaque établissement s'eilorcera d'augmenter son émission, et, pour développer ses affaires, ira au-devant de ses clients pour leur offrir le crédit qui les poussera à des entreprises exagérées, à des spéculations imprudentes ; celles-ci conduiront inévitablement à des crises, ou au moins à des réactions violentes. »
Nous désirerions bien savoir pourquoi le crédit offert aux clients des banques les pousserait précisément à des entreprises exagérées, car encore faut-il bien supposer que les banques ne l'accorderaient pas à tout venant. Leurs clients auraient un capital propre et ne demanderaient pas du crédit précisément pour perdre ce capital : les banques et banquiers privés, de leur côté, ne chercheraient pas à accorder follement un crédit dont ils seraient en définitive responsables. Il est donc certain d'avance qu'emprunteurs et prêteurs travailleraient au mieux de leurs connaissances : s'ils opéraient mal, ce serait par erreur.
Maintenant, quelles seraient les chances d'erreur? Justement celles qui existent chaque fois qu'un pays s'enrichit. Alors, en effet, comme il faut sortir de la routine et faire du nouveau, il se trouve qu'un certain nombre d'entreprises sont mal conçues ou mal administrées et périssent par la faillite, ce qui est assurément fâcheux; mais cependant le nombre des bonnes entreprises augmente, le travail prend une activité nouvelle et le pays s'enrichit. Auparavant, les faillites étaient comme
10, elles seront peut-être comme 12; mais qu'importe si la production a passé de 1 00 à 150 ou même à 1 30, ou même à 120? C'est justement ce qui arriverait lors de rétablissement des banques, parce que cet établissement enrichirait le pays ; mais, une fois établies et consolidées, les banques fonctionneraient comme toutes'nos entreprises actuelles : le grand nombre bien, quelquesunes très-bien, quelques-unes mal.
M. d'Eichtlial reconnaît qu'il y a une limite aux existences de monnaie métallique; il doit, par conséquent, reconnaître qu'il y en a une aux émissions de billets de banque, mais il- ne le dit nulle part formellement. Quant aux perturbations qui peuvent résulter des transports de monnaie métallique d'un pays à l'autre, nous croyons qu'elles ne seraient ni pires, ni moindres avec des banques d'émission que sans elles. Sans banques d'émission, la raréfaction de la monnaie dans un pays resserre le marché et arrête l'exportation. Avec les banques, les choses se passent de même : les exportateurs allant chercher des espèces aux banques, celles-ci sont forcées, pour faire face à leurs engagements, de réduire leurs escomptes, ce qui produit sur le marché le resserrement nécessaire.
Nous n'avons rien à répondre à cet argument que le monde entier tend au monopole des banques d'émission, parce que le fait est malheureusement vrai. Mais ce n'est pas une preuve que tout le monde ne se trompe pas, que partout des intérêts illégitimes ne tendent pas à dominer l'intérêt général, que partout il n'y a pas des préjugés et de l'ignorance dans les gouvernements. Ce qui nous confirme dans cette opinion, c'est que partout aussi ceux qui raisonnent en vue des faits constatent les ravages
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que fait le monopole et les dénoncent. En Angleterre, aux Etats-Unis, en Ecosse, partout où à la liberté de la parole on joint l'intelligence des affaires, on proteste sans relâche contre les restrictions dont la liberté des banques d'émission a été l'objet; et nous ne doutons pas qu'à la longue, l'expérience ne fasse triompher cette opinion et ne fasse appliquer aux banques, de même qu'à toutes les autres entreprises commerciales, les principes du droit commun. Les restrictions sont actuellement à la mode ; mais nous avons bien des motifs de croire que cette mode ne durera pas.
Mentionnons, en passant, une idée que nous considérons comme erronée et bien dangereuse pour la Banque de France, si elle était acceptée : c'est celle qui se trouve exprimée par le passage suivant : « Placée, par ses opérations d'escompte et par la multiphcité de ses comptoirs, de manière à surveiller les causes qui peuvent amener une perturbation, la Banque peut apercevoir et signaler en temps utile la crise qui se prépare, et que, sans elle, on ne reconnaîtrait que lorsqu'il serait trop tard pour y remédier. » Nous ne croyons pas que cette prétention, longtemps soutenue par la Banque d'Angleterre, soit fondée ; mais, si elle l'était, il est clair que le public aurait le droit d'imputer à la Banque les crises qui affligent le marché. Si cette idée se répandait, la Banque se trouverait dans la situation de ces gouvernements qui, après s'être vantés des bonnes récoltes qu'ils avaient procurées au pays, se sont indignés que le peuple les accusât lorsque ses récoltes étaient mauvaises.
M. d'Eichthal réclame, en plusieurs passages de sa brochure, contre la constitution trop gouvernementale
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de la Banque de France ; il la désirerait plus libre, plus exclusivement commerciale. Nous comprenons ce sentiment de la part d'un ancien régent intelligent, éclairé, prévoyant, qui a vu de près les choses, et ce sentiment est louable. Toutefois, la logique s'oppose à sa satisfaction. En investissant la Banque d'un monopole, qui est très-coùteux pour la production en général, et très-onéreux au commerce, le gouvernement a dû se réserver des garanties, des moyens d'influence tels qu'ils lui permissent, à un jour donné, d'employer à son profit tout le crédit de la Banque, comme en Autriche, par exemple. Ce serait déplorable peut-être, mais logique. De même, le gouvernement pourrait imposer à la Banque un taux d'escompte inférieur au taux courant: on l'a proposa, on y reviendra un jour peut-être; et, si le cas se présente, la Banque n'aura pas lieu de se plaindre : placée par son choix en dehors du droit commun, dans une situation où elle fait des bénéfices exceptionnels, elle n'est Rindée, à aucun titre, à l'invoquer. Elle ne saurait prétendre avec justice à la fois aux avantages du privilège et aux garanties du droit commun : elle a choisi ; qu'elle revienne sur son choix ou en subisse les conséquences. Bornons ici une critique que la défense des principes rendait nécessaire ; et, après avoir constaté les différences d'opinion qui nous séparent de M. d'Eichthal, mentionnons un point sur lequel nous sommes complètement d'accord avec lui : c'est la question de la hausse de l'intérêt. Toute cette partie de la brochure que nous étudions nous a semblé traitée de main de maître. Sans s'arrêter à la polémique et aux petits incidents dont elle se nourrit, l'auteur va droit aux causes de la hausse de l'intérêt, causes plus sérieuses et plus graves que la
bonne ou mauvaise gestion de la Banque de France, et que, dans notre opinion comme dans celle de l'auteur, aucun système de banque ne pouvait neutraliser.
Est-ce à dire que cette hausse doive se prolonger et durer indéfiniment? Nous l'ignorons; mais il est clair qu'elle ne peut cesser tant que les dépenses iront plus vite que la ca))italisation, tant qu'on ne se sera pas arrangé de manière à consommer moins ou à produire davantage. La question se réduit à ces termes, et il n'y a ni artifice, ni mécanisme qui puisse la déplacer.
La brochure de M. d'Eichthal est certainement une des productions les plus importantes auxquelles la polémique des banques ait donné lieu. 'Elle est écrite avec une rare distinction et atteste chez son auteur des connaissances spéciales fort étendues, et une instruction économique qui n'est pas commune dans notre pays, même dans les plus hautes fonctions industrielles et commerciales, comme celles que M. d'Eichthal a occupées. On la lit avec un intérêt constant, parce que l'on sent qu'elle est écrite avec conviction, et l'on voit que si l'auteur se trompe, c'est parce qu'il tient pour démontrées sans examen des propositions que l'on considère tout autour de lui comme des axiomes. Puisse la controverse se prolonger sur cette question ! Elle ferait réfléchir bien des personnes qui n'ont jamais pensé à examiner ce que personne ne mettait en question, et qui, le jour où la discussion serait franche et complète, passeraient dans les rangs des partisans de la liberté.
Il y a deux parties bien distinctes dans la brochure de M. Aubry \ les considérations générales et les conclusions. Les premières nous ont semblé vagues et obscures à ce point que nous ne sommes pas sûrs de les avoir toujours comprises ; en tout cas, ai^bitraires et faiblement appuyées par le raisonnement. Les conclusions, au contraire, sont très-nettes, très-claires, très-pratiques, et, le monopole de la Banque de Fiance étant accepté, trèssages, propres à rendre ce monopole aussi tolérablc que possible pour la place de Paris.
Mais le monopole nous semble très-mauvais, et M. Aubry le croit excellent. Pourquoi? Il serait difficile de le dire. Sur ce point, en effet, M. Aubry procède comme ses nombreux devanciers, par des affirmations sans preuve. Il en est encore à dire qu'un billet de banque est monnaie, et que le droit de battre monnaie appartenant au gouvernement, celui-ci doit le déléguer et le délègue à la Banque de France. Cependant, il n'est pas vrai que le billet de banque soit une monnaie : c'est tout simplement un billet à ordre, comme son nom même l'indique. Il n'est pas vrai non plus que la foculté de battre monnaie fasse partie des attributions nécessaires du gouvernement. On peut trouver convenable que le gouvernement détermine le titre et le poids des monnaies, comme les poids et mesures en général : on peut même trouver avantage à ce qu'il batte monnaie ou du moins à ce qu'il monopolise cette industrie et contrôle, comme aujourd'hui, les personnes qui jouissent de ce monopole ; mais on peut parfaitement concevoir et préférer un régime différent.
1. Lc:^ Bafifjucf; rronii^fiiov rfrVcscom'ptr^ par M. Maurice Aiil:)ry.
Du reste, le billet de banque n'étant pas une monnaie; son émission et son retrait de la circulation étant déterminés par des circonstances très-diiïérentes de celles qui déterminent l'émission et la circulation des monnaies, pourquoi en faire l'objet d'un monopole? — Parce que^ la liberté causerait d'alfreux désordres. — Lesquels? — Elle causerait des ruines sans nombre ! — Comment ? — Mais cela est clair, puisque tout le monde l'affirme et le croit.
Voilà ce que nous entendons dire depuis longtemps, et maintenant par M. Aubry. On considère l'opinion qui réclame la liberté la plus grande possible des banques et la liberté absolue, si on peut l'obtenir, comme trop peu importante pour être discutée. Il est vrai que cette opinion est peu répandue ; mais cela ne prouve rien contre elle. La liberté en toutes choses est toujours la dernière solution à laquelle on pense et surtout la dernière qu'on accepte. Mais il est certain que, quant aux banques, cette opinion fait des progrès. H y a vingt-cinq ans, j'étais presque seul à la proposer, sans que personne à peu près y prit garde : aujourdlmi, grâce à l'enseignement de ^expérience et à quelques progrès de la science, cette opinion compte un nombre déjà respectable de partisans. Loin qu'elle soit en décadence, comme le dit M. Aubry, elle est en progrès et gagnera du terrain, puisqu'on ne la combat que par des affirmations démenties par l'expérience et le raisonnement.
M. Aubry est plus fort quand il critique l'usage que la Banque de France a fait de son monopole, le double langage qu'elle tient, selon qu'elle s'adresse au gouvernement ou au pul)lic, l'àpreté avec laquelle elle tire parti, pour grossir ses dividendes, des circonstances (|ui al'ili-
gent le commerce. M. Aiibry n'a pas moins raison de se plaindre de la longue durée accordée au privilège « pour un plat de lentilles, » comme il dit. Les inconvénients et abus qu'il signale sont très-réels et palpables en quelque sorte : le commerce parisien les a cruellement sentis.
Lé remède que M. Aubry propose "à ces élévations soudaines et sans mesure du taux de l'escompte est simple et pratique. Il voudrait que la Banque, ayant toujours en rentes une forte réserve, vendît ces rentes au moment des crises et pour y faire face ; qu'elle appelât, au besoin, des suppléments de capital. Alors, en effet, la baisse de prix qu'on obtient aujourd'hui par la hausse soudaine de l'escompte, dont la Banque profite et dont le commerce fait tous les frais, serait supportée en partie par les propriétaires de la Banque et obtenue plus doucement et plus directement par la vente de ses valeurs publiques et les appels de fonds.
Mais qui a indiqué ce moyen à M. Aubry ? La pra-, tique des seules banques absolument libres qui aient existé au monde, la pratique des banques d'Ecosse. Il paraît que décidément la liberté n'est pas chose si mauvaise, puisque ses adversaires eux-mêmes lui empruntent des procédés pour les transformer en règlements à l'usage du monopole.
M. Aubry propose en somme de porter le capital de la Banque à 500 millions, dont 250 placés en rentes et les 250 autres en emplois de banque. Il ajoute : <( Le montant cumulé des billets de banque en circulation et des comptes courants créditeurs ne pourra jamais excéder dix fois le montant de l'encaisse métallique ni quatre fois le capital social réalisé. Lorsque le montant cumulé des billets de banque en circulation et des comptes cou-
rants créditeurs excédera cinq fois le montant de l'encaisse métallique, ou lorsque les billets de banque en circulation excéderont trois fois le capital réahsé, la Banque sera autorisée à élever le taux de l'escompte. Lorsque le taux de l'escompte s'élèvera au-dessus de 3 p. 100, la Banque sera obligée d'appeler immédiatement un capital effectif proportionné à l'élévation du "taux, sur la base de 100 millions de capital, ou ses fractions, par chaque unité pour cent, ou ses fractions, au dessus de 3 p. 100. Lorsque le taux de l'escompte s'abaissera, la Banque sera tenue de rembourser à ses actiormaires, dans le même délai, la portion du capital correspondant à la réduction du taux de l'escompte. »
Laissons aux admirateurs fervents de la Banque de France le soin de critiquer les détails de ce projet. Applaudissons à l'idée théorique sur laquelle il repose, de chercher dans la force du capital propre la garantie du public, en rappelant toutefois que la liberté, même imparfaite, a donné sous ce rapport des garanties trèssupérieures à celles qu'exige M. Aubry.
Ajoutons enfin que le remède, si remède il y a, n'empêche pas l'agriculture, cette industrie mère, d'être privée du bénétlce immense qu'elle pourrait retirer de la liberté des banques d'émission. C'est pour les campagnes, bien plus que pour Paris, assez riche pour pouvoir s'en passer, que nous réclamons la liberté. La réforme de M. Aubry ne saurait jamais parer qu'à un petit inconvénient, le moindre peut-être et le mieux aperçu du régime du monopole, sous l'empire duquel la production française se trouve placée. Ce serait tout simplement une amélioration introduite dans un régime vicieux. Mais nous doutons beaucoup que cette réforme
soit acceptée, grâce à la vieille habitude que nous avons de ne rien réformer jusqu'à complet renversement.
Voici encore deux brochures' provoquées par la polémique suscitée au sujet de la Banque de Savoie. L'une et l'autre ont pour but la défense du privilège de la Banque de France.
Celle de M. Cucheval-Clarigny est remarquable par une rare élégance de forme. Elle n'apporte d'ailleurs dans le débat aucun argument nouveau. L'auteur soutient que le privilège de la Banque de France n'est pas un monopole, que le billet de banque est monnaie, que le droit de battre monnaie appartenant au gouvernement, celui-ci en a délégué l'exercice, quant au papier, à* la Banque de France. Toutes ces propositions avaient été émises, et nous croyons les avoir réfutées.
Nous ne toucherons pas plus que nous n'avons touché jusqu'à présent à la partie de la polémique relative au taux de l'escompte et à ses variations. Nous savons, en effet, que le taux de l'escompte ne dépend pas des banques, ou du moin^ que leur action n'a généralement sur ce taux qu'une action très-limitée. Toutefois on est toujours en droit de dire à la Banque de France : « Vous jouissez d'un privilège exclusif qui vous assure un avantage énorme sur toutes les maisons de banque; il vous fait en quelque sorte leur régulatrice; vous les dominez
1. Considérations sur les banques d'émission, par M. Cuclieval-Clarigny. — Sept lettres sur queJqw^s sujets d'cconomt!' y-oUtique et sociale, par MM. J.-B. Gonllin et Gu>^ta.vo GinjUin.
et les dirigez, non en vertu de la concurrence libre et du droit commun, mais par une délégation faite, dites-vous, dans l'inlérèt public. Donc, au nom de l'intérêt public, qui est celui de tous, nous critiquons vos opérations; nous trouvons vos escomptes trop étroits, votre taux trop élevé, vos émissions insuffisantes ou votre capital trop faible.» Tout cela on peut le discuter de plein droit, à tort ou à raison, sans que la Banque ait jamais à se plaindre 'd'une ingérence de la presse dans ses affaires privées.
La fixité du taux de l'escompte a été, pendant quarante ans environ, un dogme des administrateurs de la Banque; ils prétendaient jouer le rôle de régulateurs du marché, et leurs avocats ne manquaient pas de leur eh faire honneur. Aujourd'hui, le dogme est changé, mais les prétentions restent, et l'on prouve, avec autant de foi ^ qu'autrefois, que la Banque a raison de faire le contraire de ce qu'elle faisait jadis. E sempre bene ! Nous l'avons autrefois critiquée au sujet de la fixité de l'escompte; et nous croyons que sa pratique actuelle vaut mieux, à la condition de ne pas abuser. Mais elle peut abuser, parce qu'elle jouit d'un monopole, et personne ne peut empêcher ceux qui souffrent de ses élévations soudaines du taux de l'escompte de croire qu'elle abuse. M. Cucheval- Glarigny a beau leur dire ([u'une élévation du taux de l'escompte est une bagatelle, qu'elle ne gêne que les spéculateurs chargés de valeurs douteuses. Nous avons de la peine à croire qu'il parvienne jamais à les convaincre, et ils sont le public commercial, le public qui présente des bordereaux à l'escompte.
M. Gucheval-Glarigny rappelle aussi les anciennes banques départementales, et l'étroit espace dans lequel la circulation de leur papier se trouvait renfermée; il se
garde bien de dire que cet inconvénient était un résultat des restrictions imposées à ces banques par l'administration, et à l'instigation de la Banque de France, toujours consultée quand il s'agissait d'autoriser une banque nouvelle.
M. Cucheval-Clarigny s'étend longuement sur la législation anglaise de sir Robert Peel'et sur les dernières lois nord-américaines. A l'exemple de tous les défenseurs du monopole, il dit à peine un mot des banques d'Ecosse. En somme, nous croyons que cette brochure ne fera guère avancer la discussion; mais elle est d'une lecture facile et très-agréable, probablement, pour les amis du privilège de la Banque de France.
L'autre brochure, recueil de lettres adressées au Journal des Débats et au Phare de la Loire, par MM. Goullin père et fils, de Nantes, ne présente pas non plus, en faveur du privilège de la Banque de France et du monopole des banques d'émission, d'arguments nouveaux. Ces lettres, écrites avec chaleur et passion, sont dirigées surtout contre les articles publiés par M. Michel Chevalier, et contre les brochures écrites en faveur de la Banque de Savoie. MM. Goullin insistent surtout sur la justification des variations du taux de l'escompte adopté par la Banque de France; ils insistent aussi, mais par des affirmations répétées, plus que par des raisonnements, sur cette prétention exorbitante d'étendre à tout le territoire national, en vertu de l'intention supposée du législateur, le privilège de la Banque de France.
Les auteurs de cette brochure appartiennent à une classe d'hommes très-nombreuse en France et estimable, quoique dangereuse; ils ont sur la matière une instruction assez étendue, quoique un peu superficielle ; ils sont de bonne foi, convaincus, mais aveuglés par une passion qui ne leur laisse voir la question que par un côté, et les fait se préoccuper outre mesure de circonstances passagères et de considérations de détail.
Nous avons retrouvé dans cette brochure deux phrases, sortes de mots d'ordre, qui rappellent des souvenirs trèsétrangers à la controverse scientifique : « C'est un devoir poin^ nous tous, JionnHes f/cns, de nous éclairer mutuellement sur les périls au milieu desquels on voudrait nous entraîner. » Est-ce que, par hasai^d, ceux qui réclament la liberté au nom du droit commun sont des coquins? J'ai bien peur que telle ne soit l'opinion de MM. Goullin, et telle est certainement celle de leurs coreligionnaires. Nos auteurs disent ailleurs :« Personne n'aime la liberté plus que nous, — la liberté, entendons-nous bien, et non pas la licence. » Braves hbéraux français que vous êtes! vous voulez la liberté à la mesure de vos opinions, et vous traitez de hcence tout ce qui est au delà.
Naturellement ces libéraux professent une grande admiration pour M. Thiers et impriment en italiques la fameuse phrase de la discussion de 1 840 : « Par là, il (Napoléon I ") montra qu'il avait deviné cette vérité démontrée par l'expérience, que deux banques à côté l'une de l'autre sont entraînées à se détruire; que c'est une rivalité mortelle, et ce fait est avéré par la pratique. »
Puisqu'on ne se lasse pas de citer cette phrase, il ne faut pas se lasser d'y répondre. Est-il de notoriété publique, oui ou non, que depuis plus de soixante ans le
nombre des banques de circulation qui existent à Boston est de plus de deux, et qu'à l'époque où M. Thiers parlait, les banques de cette ville étaient au nombre de trente ? Est-il vrai que deux banques existent l'une à côté de l'autre, sans se détruire, dans plus de cent villes des États-Unis? Est-il de notoriété publique qu'il 3' a plusieurs banques à Glascow et à Edimbourg depuis plus d'un siècle? Est-il certain que ces banques, ayant de trèsnombreuses succursales, se trouvent en présence les unes des autres dans un très-grand nombre de localités? Oui, tout cela est vrai, certain, constant; personne ne le conteste. Lors donc que M. Thiers prononçait sa phrase si souvent citée, ou il ignorait les faits et inventait à la légère une expérience et une pratique de fantaisie, parlant sans savoir ce qu'il disait; ou il connaissait les faits, et en ce cas il abusait de l'ignorance de la Chambre devant laquelle il parlait pour la persuader par des contrevérités. Et ce que nous disons de M. Thiers, nous pouvons le dire de tous ceux qui vont répétant cette assertion : s'ils ignorent, on peut à bon droit ne tenir nul compte de leur opinion;. s'ils savent, ils répètent ce qu'ils savent contraire à la vérité.
Cependant il y a. dans la brochure de MM. Goullin un sens général des affaires très-remarquable, des connaissances économiques fort rares en ce pays, et, dans une certaine mesure, un sentiment 'de la liberté d'autant plus recommandable qu'il est moins commun. C'est au nom de la hberlé qu'ils combattent certaines propositions des partisans de la Banque de Savoie : pourquoi ne poussent-ils pas plus loin les conséquences de leurs principes?
La controverse relative à la législation des banques continue en Italie comme en P'rance. Elle est même plus vive en Italie, où le monopole n'est pas encore tout à fait établi et où son établissement rencontre fort heureusement un grand obstacle dans les traditions provinciales du pays.
Les partisans de la liberté ne désespèrent pas, et ils ont bien raison. M. Felice Levi en est un, et il entre dans la lutte avec un petit volume' fort estimable dans lequel il combat le monopole des banques d'émission par des arguments tirés de la science économique, de l'histoire et aussi de la pratique des affaires. 11 invite son pays à moins suivre l'exemple de la France et à imiter plutôt les Etats libres, comme la Suisse. « Pourquoi, dit-il, ne professer la science qu'en chaire et ne faire que de l'empirisme en matière de banque? »
Cette phrase de M. F. Levi est à l'adresse des économistes italiens qui, pour la plupart, ont été, sur cette question des banques, infidèles à la liberté. Toutefois il faut leur rendre cette justice qu'ils n'ont cherché ni à obscurcir, ni surtout à nier les principes; ils ont discuté franchement et sans sophismes. Faut-il en faire honneur au caractère des individus ou à la diffusion des connaissances économiques entre les hommes éclairés d'ItaheV Nous ne savons; mais nous sommes heureux de constater ce fait également important et honorable.
Le livre de M. F. Levi se divise en trois parties. La première traite des considérations générales relatives aux
\. hflhi reforma iiclle hanche {'h; la liéformc des banques), par Felice Lc\i.
LA JîAXyUE LIBRE. o2l
banques et de l'iiistorique de la question en Italie; la deuxième expose et discute divers projets de réforme qui se sont produits surtout en France ; la troisième donne les conclusions de Fauteur. Le livre entier est écrit avec conscience et bonne foi.
Nous sommes trop d'accord avec M. F. Levi sur le fonds et la tendance générale de son livre pour insister beaucoup à ce sujet. Nous préférons signaler quelques points sur lesquels il nous a semblé que les opinions de M. Levi différaient des nôtres.
M. Levi est partisan de la liberté des banques; mais il ne semble pas entièrement libre de l'esprit qui a inspiré les divers systèmes discutés par lui; il parle d'une grande banque qui, à toutes les opérations de banque aujourd'hui connues, joindrait les fonctions de banquier de l'Etat, et aurait sur toute l'étendue du territoire national un vaste réseau de succursales.
La réalisation complète d'une banque ainsi constituée est-elle pratiquement possible '? Nous en doutons beaucoup. Une grande banque est condamnée, par la nature des choses, à suivre des règles simples et uniformes ou à périr : or, des règles simples et uniformes ne peuvent se prêter aux exigences complexes et variées de l'industrie d'un grand pays. Une grande banque ne peut donc jamais suffire à faire le service du crédit de tout un pays. D'ailleurs, si elle le pouvait, il serait bien dangereux de donner à cette banque l'équivalent d'un grand privilège, le service de la trésorerie nationale.
Ces réserves faites au sujet de la constitution d'une banque, nous ne pouvons que louer M. F. Levi d'avoir vu très-distinctement que la spécialité officielle des banques prive de leurs services toute l'industrie agricole :
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que cette industrie ne peut être servie que par des banques qui fassent à la fois toutes les opérations que l'on aime à diviser entre divers établissements spéciaux. C'est une vérité pratique, parfaitement conforme aux enseignements de la science et pourtant méconnue de la plupart des théoriciens, qui raisonnent habituellement sans en tenir compte.
Nous croyons que M. F. Levi lui-même, tout en voyant très-distinctement cette vérité, n'a pas conçu toujours une idée bien nette de sa forme pratique. Un banquier ou une succursale étabhe dans une petite ville fait des avances sur caution, comme en Ecosse, soit à un artisan, soit à un petit fermier; elle fait la même opération qui est (sur les programmes au moins) la spécialité des établissements connus sous le nom de crédits mobiliers, probablement parce qu'ils facilitent f immobilisation des richesses mobihères.
Il est un point sur lequel notre opinion s'écarte plus encore que sur celui-ci de celle de M. F. Levi, qui croit pouvoir, par une réforme des banques, mettre fin aux variations soudaines du taux de l'intérêt et aux crises commerciales. Nous croyons, et nous l'avons déjà dit dans ce recueil, qu'il ne nous semble pas possible qu'un système quelconque de banques puisse empêcher ces phénomènes, résultat naturel du jeu libre des échanges. L'instruction générale et la liberté tendent naturellement à diminuer les maux causés par ces variations et par ces crises, mais sans jamais pouvoir les faire disparaître.
M. F. Levi nous a paru mieux inspiré quand il a posé et mis à l'étude le problème de la législation relative aux s(ieiét('s (■iimiiicrrialcs ut surtout ;nix sociétés anonymes.
11 y a, ce nous semble, beaucoup à étudier et à dire sur cette matière, et toutes les critiques formulées par notre auteur nous ont semblé très-justes. S'il n'a pas tout dit en cette matière, il n'a du moins rien dit de trop.
En somme, ce petit livre est une des bonnes productions qui soient sorties de la controverse relative aux banques de circulation. Il se recommande par la simplicité et la franchise avec lesquelles il est écrit. On sent en le lisant que son auteur cherche la vérité; on voit qu'il connaît les faits et les théories qui se rattachent à la matière qu'il traite, et qu'il entend les affaires. On ne peut lui reprocher que de n'avoir pas suffisamment réfléchi sur des vérités économiques qu'il connaît cependant, et qu'ila apprises avec soin. Nous ne doutons pas qu'avec un peu plus de rétlexion il n'acquière le sentiment et le sens même de la liberté qu'il sait déjà connaître et apprécier.
La discussion de la question des banques, un moment suspendue en France, continue à l'étranger dans trois publications nouvelles que nous enregistrons aujourdhui : deux nous viennent d'Italie et la troisième de Belgique.
La première de ces publications, suivant l'ordre chronologique, est une brochure de M. Constantin Bauer', composée d'articles pubhés dans le journal r Italie^ sous le titre de Lettres à M. Michel Chevalier. L'auteur est