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V. — La ruine de fétalon-or de la Russie

Le commencement imminent de l’insolvabilité de l’Etat russe effraiera le monde entier. Mais au milieu de toutes les banqueroutes et les faillites que cet événement amènera avec. lui, la chute de l’étalon-or de la Russie aura une place spéciale. Déjà aujourd’hui il ressemble à un splendide château qui serait .en flammes.

Les pompiers internationaux réussiront-ils encore une fois à sauver pour quelque temps de lattaque des barbares cette œuvre de civilisation, fierté d’un despotisme à demi-asiatique? Il est tristement certain que l’étalon-or de la Russie est en train de s’écrouler.

Ce n’est point maintenant le moment de discuter s’il était bon d’élever un édifice aussi gigantesque sur un emplacement aussi peu sûr. C’était une tentative semblable à celle de Pierrele-Grand, d’accoutumer le peuple russe à la mer par la

(1) Carl Ballod, Compte-rendu de mon livre dans le Schmotiers Jahrbuch fur Gesetzgebung, 4 e fascicule, p. 470.

construction de Pétersbourg. C’était une condition nécessaire de la peu solide politique mondiale que l’autocratie avait rêvée. C’est sur la base de la culture à trois assolements et de ses jachères, sur le dos d’une population de 115 millions de paysans affamés, au milieu des ténèbres de la superstition et de la haine contre toute civilisation, que Serge Witte a élevé cette œuvre de civilisation monstrueuse. De même que Pierrele-Grand, par un joug de fer, réunit des centaines de milliers d’hommes pour bâtir sa capitale, de même la brillante construction de l'étalon-or de la Russie fut bâtie de tout le bien-être matériel de 100 millions de paysans russes. Aussi longtemps que toute l’attention des finances russes eut pour objet d’amasser et de retenir des trésors d’dr dans la Banque de l’Empire, on ne put dépenser un rouble pour une amélioration de l’instruction populaire ou de l’agriculture. L’institution de l’étalon-or, de 1896 à 1899, et son maintien, réclamèrent les forces financières de l’Etat russe dans une si large mesure que rien ne resta pour des œuvres de civilisation. Ce fut la mobilisation financière d’une politique mondiale qui se trouvait aller contre les lois du progrès, contre les lois de ce monde, et qui par suite se trouvait dès l’abord condamnée à périr.

L’étranger prête peu volontiers de fortes sommes à un Etat où la circulation s’effectue au moyen du papier-monnaie, même si cet Etat prend l’engagement de payer en or. Tant que la Russie en resta à ce point, elle dut faire de gros sacrifices pour se procurer l’or destiné à solder ses emprunts-or. Witte avait compris que la substitution de l’étalon-or à rétalon-papier signifierait une extension du crédit russe, et que l’or se procurerait à meilleur marché. U étalon-or russe et le trésor en or russe sont une traite illimitée Urée sur Vétranger.

Si l’on en considère la valeur absolue, le stock en or de la Banque impériale russe (effets et actif compris) s’élevait, en 1903, à 8.37 millions de roubles, soit 1,736 millions de marks, et n’était dépassé que par celui de la Banque de France, montant à un peu plus de 2 milliards de marks. Par contre, il était le double de celui de la Banque d’Angleterre (703 millions de marks) et de la Banque de l’Empire allemand

(650 millions de marks) (1). En outre, le trésor impérial russe contenait environ 550 millions de marks-or et la circulation était abondamment pourvue de monnaie-or. Au total, il se trouvait dans l’empire russe près de 4 milliards de marks or brut et monnayé.

Je paie tout or comptant, disait l’Etat russe. Nous payons tout or comptant, disaient les habitants de l’empire russe. L’Etat renvoyait à son encaisse-or de la Banque impériale les rentiers, et les particuliers à l’or en circulation et à celui qui se trouvait à la Banque impériale. Peut-être prononce-t-on encore les mêmes phrases, mais leurs meilleurs amis, à Berlin et à Paris, ne leur accordent plus de confiance. Les conditions que le consortium russe de Berlin impose à l’Etat russe pour la nouvelle émission de bons du Trésor, effectuée en vertu de la loi du 9 décembre 1905 et en remplacement de celle de mai 1905, sont tellement en dehors des habitudes, qu’elles trahissent une profonde défiance à l’égard du maintien de l’étalon-or en Russie.

C’est avec raison que le conseiller de légation Karl Helffericli, dans son ouvrage paru encore en novembre 1905, et traitant dans un chapitre particulier de la guerre et du cours du rouble, relève avec éloges la stabilité de l’étalon-or russe, même au cours des vicissitudes de la guerre. Durant tout ce temps, le cours ne se montra jamais inférieur à une parité de 216 marks pour 100 roubles à la Bourse de Berlin (2). En septembre 1905, le cours le plus élevé atteint même 216 marks 70. Bien qu’en décembre 1905 la Banque impériale russe payât encore ses billets sans difficultés, ils n’en tombèrent pas moins, le 7 décembre de la même année, pour la première fois à cette Bourse, au-dessous de ce niveau que leur avait garanti l’étalon-or. Depuis, en décembre 1905, en janvier et en février 1906, ils furent cotés au-dessous de 216. Ordinairement, 100 roubles de billets russes étaient cotés de 213à2141/2marks. Mais dès qu’il s’agit de termes éloignés, la différence est plus

(1) Karl Helfferich, Bas Gelcl im Russich-Japanischen Krieg , p. 29.

grande. En janvier 1906, les payements au terme de juin ne valaient plus pour Pétersbourg que 20G et 207 marks pour 100 roubles. La raison de cette baisse est que l’on se défiait du maintien de l’étalon-or.

L’étalon-or, en Russie, est menacé par beaucoup de dangers d’un caractère plus ou moins actuel. Ce n’est pas sans succès que les comités révolutionnaires ont organisé dans ces quatre premiers mois le retrait des fonds dans les caisses d’épargne, à la Banque impériale et dans ses succursales. Leur but était de dépouiller l’Etat russe de son or et de détruire son crédit. On ne peut refuser au Gouvernement d’avoir résisté victorieusement à ce premier assaut du public. Mais pourra-t-il encore à l’avenir arrêter la défiance de la population par des payements au comptant? La Révolution affaiblit la force de l’Etat par sa durée.

Les troubles apportés à la vie économique par la Révolution diminuent l’exportation des marchandises. Mais même si le mouvement n’avait pas éclaté, la situation économique de la Russie aurait été menacée du danger que l’excès de l’exportation des marchandises (sans métaux précieux) sur l’importation n’arrive plus, au bout d’un certain temps, à payer l’obligation en or croissante contractée vis-à-vis de l’étranger.

C’est avec raison que Paul Rohrbach a fait remarquer que l’expo,rtation de céréales et d’autres produits agricoles devait diminuer dans la mesure où la population augmentait et que la sous-nutrition du peuple russe diminuait. Tous ceux qui connaissent l’état économique de la Russie sont unanimes à constater que le paysan russe et sa famille n’ont pas à manger à leur faim. La récolte totale de la Russie, même dans les meilleures années, ne suffit pas à nourrir la nation.

Ce seul fait donnait aux gens avertis la raison commune de la ruine de Vétalon-or, du commencement de la banqueroute , et de la venue de la Révolution.

Si, par miracle, il était possible de rendre la population agricole russe plus apte au travail, plus intelligente, elle devrait se mieux nourrir et le blé et les autres produits agricoles ne pourraient plus être exportés. Comme l’intensification de la production ne peut augmenter que très lentement, tout surplus de produits amenés par elle devra être employé à une meilleure

alimentation. D’ailleurs la Russie rie pourra pas davantage exporter d’autres marchandises que les produits agricoles. Il est donc tout à fait impossible, même en ne tenant pas compte de la Révolution, que, dans les dizaines d’années qui vont suivre, l’exportation russe augmente d’une façon appréciable. En tout cas, l’excès de l'exportation sur l’importation ne peut croître.' Comment alors payer à l’étranger la dette-or croissante? L’or sortira peu à peu. La ruine de l’étalon-or est assurée. La banqueroute est inévitable. Le gouvernement absolutiste aurait peut-être cherché à empêcher cette catastrophe par l’augmentation des charges fiscales. Mais alors la Révolution était inévitable.

Si le paysan a de l’argent, tout le monde en a. Cette pro-r position s’applique parfaitement aux Etats agricoles comme l’étaient la Russie et la France avant la Révolution où quatre cinquièmes de la population vivent de l’agriculture. Si le paysan russe était actif, éduqué et bien nourri, le ministre des finances russe aurait raison de traiter de radotage mon livre L'Avenir de la Russie et du Japon. Si la Russie obtenait un rendement triple de ses terres, elle pourrait se livrer à une exportation considérable des produits agricoles les plus divers, elle posséderait une industrie ayant des débouchés énormes à l’intérieur, elle aurait ainsi une classe ouvrière active. S’il en était ainsi, l’étalon-or ne serait pas menacé de la ruine, l’Etat de la banqueroute, et un gouvernement à peu près aussi intelligent que l’est le paysan rendrait la Révolution impossible.

Après que l’étalon-or aura disparu et que l’Etat aura supprimé ses payements, il se trouvera probablement dans des années, dans des siècles, des historiens qui trouveront que ces deux faits avaient pour cause la guerre et la Révolution. Afin de combattre à l’avance cette erreur, j’ai indiqué dans le quatrième chapitre les raisons de la catastrophe.

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