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VI. — La banqueroute, ressource suprême de l’Etat russe

Etant donnée la situation désespérée des finances russes, la menace de la banqueroute, qu’il n’est même pas utile de pro-

férer ouvertement, est un moyen puissant d’arracher d’autres milliards encore aux pays dans lesquels la Rente russe a été surtout écoulée. Mais même les taux les plus élevés, les chiffres d’émission les plus bas et les termes de remboursement les plus courts ne seront plus suffisants pour rendre tributaires, d’ici longtemps, la France et l’Allemagne, dont l’état économique est florissant. De plus en plus, Français et Allemands reconnaîtront qu’ils n’ont été que trop les abeilles laborieuses travaillant pour les frelons russes.

Au moment où l’Etat russe ne verra plus rentrer dans ses coffres les milliards de l’étranger, où son pouvoir à l’intérieur contre la Révolution, ou à l’extérieur, commencera à en souffrir, le temps sera venu de proclamer l’annulation des emprunts étrangers.

Il y a douze ans déjà, un des plus grands économistes allemands enseignait du haut de sa chaire, à ses élèves, que l’Etat russe se créait, par ses grands emprunts conclus avec l’étranger, un pouvoir considérable à l’égard des autres Etats. L’argent, disait-il, passe en Russie et renforce ainsi la puissance de l’Etat russe, tandis que les créanciers étrangers n’obtiennent en échange que du papier qui n’a de valeur qu’aussi longtemps qu’il plaira à la Russie. Cet économiste était le plus prudent, le plus averti des maîtres de sa science, un homme qui ne considérait l’histoire du monde que d'un point de vue purement objectif, qui jamais, dans son enseignement, ne s’était abandonné à l’exagération. C’était Guillaume Roscher, le fondateur de l’école historique en économie politique.

Exposant dans son système financier la différence politique qu’il y a entre l’impôt et l’emprunt, il voit dans l’emprunt le moyen de renforcer à coup sûr la puissance actuelle du Gouvernement.

Dans les emprunts étrangers , écrit Guillaume Roscher (1), en 1894, la chose apparaît parce qu'alors tout le capital intérieur cle la nation demeure une réserve intacte. Un

(1) Wilhelm Roscher, System derFinanzwissenschaft, IV e Auflage, Stuttgart, 1894, p. 582.

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Etat comme la Russie , dont les créanciers sont pour la plus grande partie des étrangers , trouverait dans une banqueroute provoquée par une guerre un moyen de domination d'une efficacité double à un moment donné, mais qui à la longue présenterait du danger.

Cette double vertu qu’a la banqueroute consiste en effet en ceci : la puissance économique de l’étranger s’en trouve affaiblie, celle de la Russie, au contraire, se trouve accrue de tout le montant des capitaux qui lui ont été prêtés par l’étranger.

Dès que l’existence d’une nation est en jeu, seuls subsistent les points de vue stratégiques et tactiques. Il ne s’est pas encore trouvé de religion, la meilleure même, pour jouir d’une influence telle qu’elle lui permît, en des heures semblables, de détourner de la guerre un Etat en lui rappelant le commandement : « Tu ne tueras pas. «

« La banqueroute d’Etat, dit Roscher, est sur le terrain financier ce que la révolution est dans la sphère politique. C’est une mesure dont le peuple souffre cruellement, c’est un désastre économique, un coup qui le frappe dans son âme ; mais, dans les circonstances désespérées, c’est parfois le moindre mal, la voie du salut. Un doctrinarisme qui préférerait la mort de l’Etat à sa banqueroute ne peut être pris au sérieux (1). «

Est-que l’Etat décomposé qu’est l’empire russe, et dont on a admiré les ressources jusqu’en ces derniers temps, possède un moyen comparable à la banqueroute et qui lui assure de pareils avantages? Tant que l’autocratie du Tsar subsista, l’armée russe, de quatre millions d’hommes sur le pied de guerre, fut aux yeux du monde une puissance formidable, même quand elle eut essuyé défaites sur défaites. Mais après que le Tsar eut capitulé devant la Révolution et renoncé à son autocratie, après que les troupes les plus diverses se furent révoltées dans différentes parties de son empire, la faiblesse de l’armée russe éclata à tous les yeux. L’Etat russe, quel que soit d’ailleurs son chef, ne pourra obtenir, grâce à son armée, aucun avantage ni à l’Est, ni à l’Ouest. Elle n’est pas telle que l’Allemagne ou le

(1) Wilhelm Roscher, loc. cit p. 611.

Japon puissent en prendre ombrage. Le seul moyen, le dernier moyen qu’ait l’Etat russe de se maintenir, est la banqueroute.

Celle-ci atteindra surtout la France, qui a absorbé plus de 10 milliards de francs de papiers d’Etat russes. La perte de cette somme pèsera lourdement sur la France. D’après les calculs des meilleurs économistes français, la fortune totale de la nation française ne s’élève qu’à 204 milliards de francs, dont 100 milliards consistent en propriétés foncières. Dans ces 104 milliards de capital mobilier, on relève 30 milliards de Rente française et 10 milliards de Rente lusse. Si l’Etat russe faisait banqueroute complète, la France perdrait donc près du dixième de sa fortune mobilière, les biens fonciers exceptés.

On s’accorde unanimement à estimer la fortune de l’Allemagne à un chiffre beaucoup plus élevé. Mais la nation allemande compte 60 millions de têtes et la nation française 39 millions seulement. J’estime les ressources de l’Allemagne à 215 milliards de marks. 100 milliards de marks environ reviennent à la propriété foncière. Si des 115 milliards, 2 1/2 milliards de marks, représentés par des papiers russes, disparaissent d’un seul coup, on se ressentira fortement de la perte.

De plus, il y aurait un grand avantage pour le gouvernement russe à voir la fortune nationale, qui ne peut être évaluée à plus de 100 milliards de marks, s’augmenter d’une valeur de 12 milliards de marks que la Russie n’avait en main jusqu’à présent qu’à titre de prêt. Des 783 millions de marks que l’Etat russe débourse annuellement à titre d’intérêts, 575 millions passent à l’étranger. Si l’on cessait de servir ces intérêts à l’étranger, le bilan russe se trouverait fort amélioré, et en évitant de payer les 783 millions que l’on doit servir annuellement, le budget russe prendrait une apparence beaucoup plus satisfaisante que celle du projet pour 1906. Il est seulement à craindre que dans la tourmente révolutionnaire, un assainissement de la Rente d’Etat soit moins importante qu’un assainissement du papier-monnaie qui s’imposera probablement après une série d’années.

La part de l’Allemagne dans la banqueroute russe eut été plus considérable encore si la Russie avait réussi à conclure, immé-

diatement à la paix de Portsmouth, le 30 août 1905, un nouvel emprunt à l’étranger dont un tiers réservé à l’Allemagne.

Cet emprunt devait à l’origine s’élever à 2 milliards de francs, puis à 1,800 millions. Dans la troisième semaine d’octobre 1905, un accord s’établit entre les groupes financiers intéressés et le gouvernement russe. On était convenu de ceci : l’emprunt de 1,250 millions de francs serait à 4 p. c.; la France devait en prendre 640 millions, l’Allemagne 410 millions, l’Angleterre ainsi que les Etats-Unis 100 millions (1). Mais il était déjà trop tard. On avait laissé passer l’occasion favorable, la roue de la Révolution tournait trop vite, les cours de la rente russe fléchirent.

A l’apparition de mon livre, le 22 août 1905, le cours de la rente russe de l’emprunt de 1902 à 4 p. c. était de 88 marks 90. La conclusion de la paix favorable à la Russie le fit remonter à 93.20 le 31 août, mais en octobre il oscillait entre 87 et 88. A chaque baisse de nombreux journaux, favorables aux finances russes, portèrent des accusations qui me visaient; on proclamait que les affirmations erronées d’un économiste et statisticien incompétent, réunies en un livre fantastique, étaient responsables de la défiance que le public manifestait à l’égard des valeurs russes. Le nombre énorme d’articles de journaux consacrés à mon ouvrage, publiés en septembre et en octobre, les nombreuses lettres et demandes de renseignements me prouvent qu’en fait, je porte en grande partie la responsabilité de ce que l’empire allemand n’a pas, après la paix de Portsmouth, prêté de nouveau un demi-milliard à l’Etat russe au cours de 88 p. c. La défiance que mon livre excita dans toutes les couches de la population eut pour effet de faire remettre l’emprunt de semaine en semaine, de mois en mois. Le 9 septembre, le ministre des finances russe Kokowtzefif déclara ce qui suit aux représentants du Pester Lloyd et du Wiener Tageblatt , qui lui avaient envoyé quelques extraits des journaux allemands traitant de mon livre.

(I) Karl Helfferick, Das geld in Rnssische-Japanischen Kriege , Berlin, 1906, p. 118.

« Je ne me bornerai pas à réfuter les assertions de M. Martin, je saisirai au contraire l'occasion, à la fin de l’année, de faire la clarté, dans un rapport au Tsar et publiquement à la Douma, sur le tort fait au crédit russe systématiquement et depuis longtemps par notre presse radicale et par une partie de la presse étrangère. »

Comme nous l’avons déjà vu dans la préface, la NorcLdeutscke ctllgemeine Zeitung a établi, dans un article de tête du numéro du 3 septembre 1905, que mon livre avait causé un certain émoi dans les sphères capitalistes allemandes intéressées dans les valeurs russes. La Post déclarait également, le 12 septembre, que mon livre avait causé des ventes importantes. Cette affirmation se rencontre également dans beaucoup de journaux ayant des attaches avec la Bourse.

Aussi ne puis-je m’empêcher de faire l’aveu que j’ai invité de nombreux capitalistes allemands à vendre d’aout à novembre les papiers russes, cotant alors de 88 à 93. Le 16 décembre 1905, la rente russe, émission de 1902, était déjà à 78. Les valeurs de chemins de fer et les valeurs industrielles russes sont tombées également. Je pense avoir rendu service en épargnant à des milliers d’Allemands des pertes sur les rentes et autres papiers russes, en les leur faisant vendre à des cours de 10 p. c. supérieurs à ceux de décembre 1905. Grâce à mon livre, plus de 100 millions de marks ont été vendus à des prix beaucoup plus élevés qu’à l’étranger. J’estime avoir obtenu un résultat plus grand encore en aidant à empêcher le nouvel emprunt russe, qui devait comporter d’abord 600 millions, puis 400 millions.

Je ne regretterai pas davantage mon livre s’il était établi plus tard que, grâce à cette abstention de l’étranger, la banqueroute russe se produisait une ou plusieurs années plus tôt. La suspension du payement des intérêts était inévitable. Aucun capital allemand ne doit être prêté à la Russie pour retarder sa banqueroute. Si la France et les Etats-Unis sont disposés à puiser largement encore dans leurs poches, nous ne ferons que nous réjouir du désintéressement de ces deux Etats et nous reconnaîtrons le caractère vraiment philanthropique de leur acte.

La réunion du parlement russe n’empêchera pas la suspen-

sion du payement des intérêts. Il la hâtera plutôt. C’est avec raison que le professeur Hans Delbrück, en rendant compte de mon livre dans les Preussische Jahrbücher , a fait remarquer que la première œuvre de la Douma serait vraisemblablement de réduire les taux d’intérêt.

L’assemblée reconnaîtra que l’abaissement ou la suppression des intérêts est le seul moyen de recueillir les ressources nécessaires aux réformes. Où l’Etat russe pourrait-il prendre l’argent indispensable pour réorganiser l’instruction populaire, complètement négligée jusqu’à présent, et élever le niveau de l’agriculture? Si la Révolution ne s’était pas produite, la suspension complète du payement des intérêts, la banqueroute, aurait été le moyen de relever l’état économique de la Russie pendant 30 ou 50 ans. Mais étant donnés les formidables troubles que cette Révolution produit, l’avantage delà suspension du payement des intérêts disparaît devant la grandeur des pertes. La Révolution amènera cette suspension à bref délai. Mais dans son égarement asiatique, destructeur, elle ne reconnaîtra pas la vertu salutaire de la banqueroute et s’abandonnera à l’esprit de destruction jusqu’à ce qu’il ne reste pour ainsi dire rien de la civilisation qui avait exigé des milliers d’années pour s’instituer dans l’Europe orientale.

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