IV. — Le plus grand déficit de l'histoire financière
Quiconque veut bien juger et d’une manière durable la situation financière d’un Etat, doit porter en premier lieu son attention sur son état économique et seulement en second lieu sur les finances de l’Etat. Ce sont seulement les conditions sociales, économiques, politiques et militaires d’un Etat qui peuvent permettre avec sûreté un jugement sur l’avenir de ses finances. Lorsque par la paix conclue à Portsmouth, en août 1905, la rente d’Etat russe de 1902 monta de 88 1/2 à 93.20 en quelques jours, tous les journaux amis de la
(1) Carl Ballod, Schmollers Jahrbuch fur Gesetzgebung , 4e fascicule, 1905, p. 465.
, (2) Alfred Hettner, p. 205.
Russie se réjouissaient dé ce que mon livre paru le 22 août tombât à faux. On me citait couramment comme un faux prophète. Il n’y eut que de journaux peu nombreux et spécialement bien dirigés pour reconnaître clairement que ma prédiction de la banqueroute russe était si bien fondée que la conclusion d’une paix relativement favorable à la Russie ne pouvait rien changer aux bases de ma prédiction.
Dès l’automne de 1903, il était clair que la situation jusque-là favorable de la Russie était sur le point de se transformer enune situation défavorable. Déjà alors, la guerre apparaissait comme inévitable. Que la guerre fût une défaite et eût pour conséquence une Révolution, il ne pouvait y avoir aucun doute là-dessus.
Lorsqu’au printemps de 1905, dans la Marine-Rundschau , je lus les articles publiés par le professeur D r Helfferich, conseiller de légation en activité, sur « le côté financier de la guerre russo-japonaise », articles dans lesquels il décrivait la brillante situation financière de la Russie et les excédents du budget russe, j’étais déjà convaincu que c’était le dernier honneur qui serait rendu au système financier de Witte.
Le règlement du budget publié en novembre 1905 par le contrôle impérial russe montre l’énorme déficit de 317 millions de roubles, budget ordinaire et budget extraordinaire compris (1). Ce déficit colossal se révéla quand tous les emprunts de l’année 1904 eurent été inscrits parmi les revenus du budget extraordinaire. Le déficit de 1904, déficit de 317 millions de roubles, a été, d’après la Gazette de Francfort (11 novembre 1905, 2 e feuille du matin, et 16 janvier 1906, feuille du soir), couvert avec les fonds disponibles du trésor (aus den freien Barbestand der Reichsrentei), c’est-à-dire avec la richesse disponible de l’Etat (2). Par là, les fonds disponibles de l’Etat ont cessé d’exister d’une manière générale.
(1) Rapport du Ministre des finances à S. M. l’Empereur pour l’exercice 1906, Saint-Pétersbourg, 1905; Frankfurt Zeitung, 2 e feuille du matin du 11 novembre 1905 et feuille du soir du 16 janvier 1906.
(2) Cf. là-dessus le Rapport du Ministre des finances à S. M. l’Empereur sur le budget de l’Empire pour 1906, Saint-Pétersbourg, 1905, p. 7.
Déjà, à la fin d’août et au début de septembre 1905, le ministre russe des finances Kokowtzeff a exprimé, à plusieurs reprises, son avis sur mon livre, soit au correspondant du Standard , soit aux représentants du Pester Lloyd et du Neues Wiener Tageblatt. D’après le journal russe Birsh: Wed ., le ministre des finances Kokowtzeff a, devant le correspondant du Standard , qualifié mon livre de « sot bavardage *» (Gewàsch). Pour appuyer cette critique particulière, le ministre, disait au correspondant : « Je peux prédire que le budget pour 1906 sera brillant. J’espère que toutes les dépenses extraordinaires pourront être couvertes avec les recettes ordinaires (1). »
Ainsi parla le ministre des finances le 4 septembre 1905. Dans le projet du budget soumis à l’Empereur par son successeur Chipoff, le déficit a déjà été estimé à 481 millions de roubles pour 1906. Si l’on s’embarrasse de prophéties, il faut que les prophéties portent. Le ministre des finances russe Kokowtzeff aurait mieux fait de ne pas entreprendre de corriger mes prédictions par les siennes. Je viens maintenant au devant de son successeur avec la prédiction, qu’il se trouvera au règlement du budget de 1906 que le déficit réel atteindra lé double de ce qui avait été prévu dans le projet, si le déficit total n’est point couvert par un colossal emprunt.
Avec la complète ignorance où se trouvait encore le ministre des finances Kokowtzeff au commencement de septembre 1905, sur la situation des finances russes en 1906, il n’y a pas à s’étonner de sa déclaration aux représentants du Pester Lloyd et du Neues Wiener Tageblatt , qu’il contredirait mon livre. Le 3 septembre, il fit annoncer par l’officieuse agence télégraphique de Pétersbourg (2) son intention de soumettre mon livre à une critique objective et minutieuse, qui rendrait claire; pour tous, la vraie valeur de mon œuvre. Cette déclaration a été répandue dans le monde entier par les agences Reuter et Wolf. Mais la critique promise de mon livre, jusqu'à ce jour,
(1) National Zeitung , n° 505, du 6 septembre 1905, et Düna-Zeitung % n° 188, du 29 août 1905.
(2) Cf. par exemple le Bôrsen-Kurier , n° 414, du 4 septembre 1905.
n’a pas encore paru. Vraisemblablement, le ministre des finances russe s’est convaincu, dans l’intervalle, que mes informations sur la situation financière russe étaient plus authentiques et plus complètes que les siennes. Il se peut aussi que la découverte, soudainement faite, que le déficit pour l’année 1906 atteint plus d’un milliard de marks, ne lui ait point laissé le temps d’une critique de mon livre. Personnellement, j’ai tenu cette annonce d'une réponse, dès le début, pour un pur bluff, destiné à tromper le public capitaliste international. Je n'ai jamais cru à l’apparition de cet écrit.
Les dépenses ordinaires et extraordinaires du budget russe pour 1906 sont évaluées à 2 milliards 1/2 de roubles, donc à 5 milliards 1/2 de marks. En outre, s’est révélé d’après le projet un déficit de 1 milliard de marks, tandis que je l’estimais à 2 milliards. Comme le projet de budget russe laisse intentionnellement hors de compte la Révolution, nous comparerons ce budget d’abord avec le budget français de 1788, de la dernière année avant la Révolution. Pour un budget de dépenses de 600 à 700 millions de francs, il y avait lors de la convocation des Etats-Généraux, le 5 mai 1789, un déficit annuel de 120 à 140 millions de francs (1). Le déficit atteint dans les deux cas, et dans le dernier sans considérer la Révolution omise dans l’évaluation du budget, environ 1/5 des dépenses.
Comment maintenant se comporta le budget français pendant les premières années de la Révolution?
Comment furent perçus les impôts indirects et directs? Le 10 juin 1790, le contrôleur général des finances Lambert disait à la séance de la Chambre : « Des troubles incessants, des brigandages, des licences anarchistes mettent des obstacles à la perception des impôts. Ici, on dit au peuple qu’il obtiendra par un continuel refus d’un impôt contraire à ses droits, l’abolition de cet impôt; là, on organise la contrebande avec emploi de la violence et le peuple la protège, les gardes nationaux se refusent à tirer contre la « nation ». Partout on entretient entre les troupes et les surveillants du fisc la querelle et la lutte, ces
(1) H. de Sybel, loc. cit., 1 er tome, Stuttgart, 1897, pp. 46 et 60.
derniers sont frappés, les bureaux sont incendiés et pillés, les prisons emportées d’assaut (1). «
Au milieu de ces troubles révolutionnaires, les impôts indirects disparurent rapidement!
Depuis le 1 er mai 1789 jusqu'au 1 er mai 1790, les fermiers généraux perçurent 127 millions de francs au lieu de 150. Les monopoles et les impôts des boissons ne donnèrent que 31 millions au lieu de 50; « l’opposition du peuple, écrit Taine (2), tarit toujours davantage les sources qui auparavant remplissaient le Trésor de l’Etat, jusqu’à ce qu’enfin l’Assemblée nationale, cédant à la pression générale, abolit l’impôt sur le sel, les droits de douane sur les marchandises, les droits sur l’huile, le cuir, l’amidon et le fer. En février et mars de l’année suivante, elle supprime les octrois des villes, les impôts de consommation, notamment les droits sur les boissons. Le 1 er mai 1791, jour de la suppression des impôts, on illumina les fenêtres à Paris et l’on passa la nuit à boire. Le vin et la bière ne coûtaient plus que moitié prix : aucune conquête ne pouvait être plus populaire que celle-là, car elle permettait à chacun de boire jusqu’à s’enivrer. »
Les révolutionnaires et socialistes russes demandent depuis longtemps dans leurs feuilles volantes la suppression du monopole de l’alcool et la suppression de tous les impôts indirects et droits de douane (3).
En mars 1790, la Chambre abolit le monopole du sel. Ce monopole était aussi haï en France que le monopole de l’eaude-vie en Russie (4).
Par la suppression des fermes générales, les droits d’entrée et les impôts de consommation, l’Etat français perdit d'un seul
(1) H. Taine, Les origines de la France contemporaine, tome II, l re partie, p. 335.
(2) Idem, ibid., p. 335.
(3) Théodore Schiemann, La politique extérieure de la semaine , dans le Kreuzzeitung , mercredi 22 novembre 1905.
(4) II. Taine, loc . cit., p. 336.
coup 2/5 de son revenu (1). Vraisemblablement l’Etat russe devra sacrifier encore plus.
Les impôts directs ont-ils en France donné une plus-value? Les impôts directs (comme la taille, la capitation, le vingtième) donnèrent du 1 er mai 1789 au 1 er mai 1790, 21 millions au lieu de 161 (2).
Lorsque la Révolution en France eut remplacé les vieux impôts par des nouveaux, la rentrée des impôts est peut-être devenue plus régulière? Taine nous raconte d’une manière très expressive comment déjà la tentative pour répartir les impôts entraîna pour les conseillers municipaux danger de mort. Sur les trois cent millions d’impôts directs qui avaient été prévus pour 1792, quatre à peine étaient rentrés le 1 er février 1793. Et comment finalement paie le paysan?
Il%)ciie en assignats (3).
De même, pendant la Révolution russe, les impôts comme tous les revenus de l’Etat ne rentreront bientôt plus en or, mais seulement en papier-monnaie—dès le jour où l’étalon-or sera ruiné. Les révolutionnaires russes invitent d’ailleurs, depuis 1905, toute la nation à refuser les impôts. De même les grands propriétaires baltiques, puisqu’ils n’obtiennent du Gouvernement aucune protection contre les révolutionnaires, ont résolu de refuser le payement des impôts*
Quelles lourdes responsabilités ont assumées tous ceux qui jusqu’à la fin de novembre 1905 ont affirmé que l’empire russe serait en état d’augmenter ses revenus par des impôts! Espérons que l’aveuglement et la myopie portent la faute principale dans cet envoilement de la situation financière russe et que des causes offrant un danger général n’ont pas agi dans une plus forte mesure pour le dommage de la nation allemande.
Un' d es plus sûrs connaisseurs de la Russie, le professeur CarfBallod, aTà l’occasion d’un compte-rendu de mon livre, déclaré expressément que la Russie, avec l’impôt sur la bière et
(1) H. Taine, loc. cit., p. 336.
(2) Idem, ibid., p. 337.
(3) Idem, ibid., p. 342.
le tabac, qui représente trois ou quatre fois ce qu’on paie en Allemagne, était presque au bout de son latin (1). Très élevé (1 1/2 à 1 3/4 de l’impôt allemand) est aussi, d’après Ballod, l’impôt sur le sucre et sur le pétrole et, de même, Ballod s’accorde à dire, avec moi, qu’il est douteux que l’introduction de l’impôt sur le revenu donne plus de 100 millions de marks! L’économiste russe A. A. Radzig évalue son revenu à 40 millions de roubles seulement (82 millions de marks) (2).
Sous l’effet de la Révolution, les revenus ordinaires de l’empire russe tomberont dans quelques années de 4 milliards de marks à la moitié. Les dépenses ne diminueront pas, mais augmenteront. L’armée battue en Extrême-Orient est encore sous les armes et son entretien pourra bien coûter après comme avant environ 80 millions de marks par mois. Croit-on en quelque manière, à la Bourse de Berlin, qui à la fin de février 1906 cotait encore à 83 la Rente russe 4 p. c., qu’une guerre civile ne coûte rien à l’Etat? Qu’a donc coûté aux Etats-Unis leur guerre civile, et à l’empire chinois la révolte de Taï-Ping? Dans les années qui viennent, tout homme capable de porter les armes sera, en Russie, sur le pied de guerre. Et d’une manière générale, l’Etat russe, finalement, payera les frais de ces armements permanents. Le bouleversement des moyens de communication, des chemins de fer, du télégraphe, du téléphone, des ponts, devient presque une habitude. La perte des vaisseaux de guerre n’est pas moins coûteuse, si l’Etat luimême, comme le 29 novembre 1905 à Sébastopol, les bombarde pour se rendre maître des matelots mutinés. Si de môme l’armée impériale a combattu avec succès et reconquis les citadelles perdues à Sébastopol et auparavant à Cronstadt, ces succès militaires ne vont pas aussi sans frais. Actuellement la Russie se trouve encore tout à fait à l’aube de la Révolution ; dans les
(1) Carl Ballod, Schmollers Jahrbuch fur Gesetzgebung Verwaltung und Volhsioirtschcift, 4 e fascicule, 1905, p. 465.
(2) Journal de Saint-Pétersbourg du dimanche 27 novembre (10 décembre) 1905, n° 314.
années qui viennent les dépenses de la guerre révolutionnaire seront encore plus sensibles.
Le déficit, dans la première année de la Révolution française, s’est accru, sans aucun doute, d’une manière énorme en comparaison des années précédentes. Seulement il est difficile de l’établir parce que, dans l’intervalle, le système des assignats entre en jeu. Sans le payement en assignats il y aurait eu certainement plus que le double du déficit d’avant la Révolution. Je crains que les perspectives ouvertes au budget russe par les événements de la Révolution, en particulier par la ruine de l’étalon-or et par le travail illimité de la presse à billets, ne soient perdues en quelques années.
Puisque déjà le cours de la Révolution russe jusqu’à ce jour a montré que les révolutionnaires avaient plus d’influence sur les chemins de fer que les pouvoirs de l’Etat, la crainte est donc justifiée que cette entreprise d’Etat, si importante pour le budget russe, ne souffre d’une détresse encore plus grande qu’elle ne l’était jusqu’ici. La grève des chemins de fer, commencée le 22 octobre 1905 à Moscou, s’est maintenue jusqu’à la fin de février 1906, et dans une vaste portion de l’empire russe. A la fin de février 1906 encore, tous les chemins de fer sibériens, tous les chemins de fer du Caucase et une grande partie des autres chemins de fer de Russie se trouvaient, d’après la circulaire officielle de la direction de Bromberg, fermés au trafic. La longue durée de ce trouble de l’exploitation, depuis le 22 octobre 1905, aura forcément une influence désolante sur le budget des chemins de fer.
La longue discussion qui s’est élevée sur le point de savoir si les finances des chemins de fer russes donnent un bénéfice ou non, a été vidée par les rapports, publiés en langue française, du ministre des finances à l’empereur russe ^1). D’après ces rapports officiels, le budget des chemins de fer russes, dans la longue période de 1887 à 1904, a donné constamment une perte, à la seule exception de l’année 1896; les frais imposés à
(1) Rapport du Ministre des finances à S. M. l’Empereur pour l’exercice 1906, p. 46.
l’Etat par les chemins de fer se sont accrus, en général, d’une manière constante.
En 1900, le déficit atteignait 61.6 millions de roubles; en 1902, il atteignait même 114 millions; en 1904, 92.7 millions de roubles. Il faut signaler, en outre, que le déficit de 1904 serait beaucoup plus haut si le ministre de la guerre n’avait pas payé au ministre des chemins de fer, avec les emprunts étrangers, tous les transports de troupes pendant la guerre.
Pour la satisfaction de posséder des chemins de fer , l'Etat russe a donc dû payer , indépendamment des frais de construction , une somme annuelle qui , dans les dixhuit années de 1887 à 1904 , s'est élevée à 758 millions de roubles , cest-a-dire à 1,637 millions de roubles.
Comme moyenne des cinq dernières années, l’Etat russe a dépensé annuellement pour les chemins de fer 186 millions de marks.
Selon toute prévision , l'Etat russe dépensera dans les dix années qui viennent 2 milliards de marks pour l'exploitation de ses chemins de fer.
Si l’Etat russe donnait tous les chemins de fer lui appartenant à un consortium financier international avec l’obligation de lui payer les intérêts des emprunts de chemins de fer russes, ce consortium financier dépenserait annuellement 186 millions de marks. Pour se soustraire à l’obligation imprudemment assumée d’exploiter les chemins de fer d’Etat russes, le consortium financier international pourrait payer en confiance à l’Etat russe 4 milliards de marks de dédit. L’obligation d’exploiter les chemins de fer et de payer les intérêts des emprunts de chemins de fer coûterait, sans cela, à ce consortium financier, 5,580 millions de marks en trente ans. Même si l’Etat russe se déclarait prêt à payer la moitié de ces intérêts d’emprunt te chemins de fer, qui montèrent en 1904 à 136.1 millions de roubles, c’est-à-dire à 294 millions de marks, le consortium financier en serait encore pour ses frais.
D’après le jugement du professeur Cari Ballod, Write a nationalisé dans les dernières dizaines d’années précisément les lignes non rentables et fortement endettées, tandis que les lignes rentables sont demeurées à l’entreprise privée. Plus d’un
tiers des chemins de fer russes se trouvent encore propriété particulière (1). Les 5,100 kilomètres environ du réseau transsibérien qui se trouvent en possession de l’Etat pèsent comme un boulet sur le réseau des chemins de fer russes. Par la malheureuse issue de la guerre russo-japonaise, qui a mis en possession des Japonais la plus grande partie des chemins de fer de la Chine orientale, c’est-à-dire des débouchés du système de chemins de fer sibériens, le déficit existant jusqu’à ce jour sur les chemins de fer sibériens pourrait bien devenir permanent.
Indépendamment de la présence de la Révolution , le déficit des chemins de fer est certainement une preuve que se maintiendra le déficit colossal des finances d'Etat , déficit que nous avons dû reconnaître comme le plus grand de Vhistoire financière .