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III. — L’immense richesse de la Russie

Mais la solvabilité de l’empire russe n’est-elle pas garantie par la richesse de la Russie? Presque tous les possesseurs de titres de rente russes sont convaincus de la richesse de la Russie et ils voient dans les trésors encore inexploités de la Russie la garantie de la continuation du paiement des intérêts.

La Russie est immensément riche. Cette illusion constitue la plus grande tromperie de l’histoire. Grâce à ce mirage d’une fausse réalité, grâce à l’étouffement de vérités infiniment nombreuses, des nations entières, avec leur travail national et pendant des générations, ont fourni à l’empire russe de véritables prestations. Les économies acquises avec peine par le travail et les privations de nombreux millions de Français et d’Allemands ont été prêtées au loin dans la vaste Russie, parce qu’elle devait être immensément riche ! En particulier, depuis l’apparition de mon livre, j’ai eu occasion de connaître les idées d’hommes très nombreux sur les forces financières de la Russie. Singulière est l’unanimité avec laquelle les hommes de toutes classes s’efforçaient de détruire mon inquiétude sur l’avenir de la Russie par cette affirmation : « Mais la Russie est pourtant immensément riche ! »

Qui a le premier répandu cette erreur parmi les masses? Qui a créé cette indispensable condition du Panama qui approche? Ce n’était que sur la foi d’une erreur aussi générale qu’un peuple aussi prudent que le peuple allemand pouvait sans cesse et toujours apporter ses économies au Moloch russe, et qu’encore en janvier 1905 un emprunt russe de 500 millions de marks pouvait être souscrit en Allemagne et en Hollande. Les possesseurs des titres de cet emprunt à 4 1/2 p. c., qui fut émis à un cours de 95 p. c., doivent avoir été un peu ébranlés dans leur çon-

fiance en l’infinie richesse de la Russie, car ils ont vendu ces titres en grandes masses avec une perte d’environ 10 p. c , à 85, au milieu de décembre 1905.

Au point de vue historique, il peut être d’un haut intérêt d’examiner en détail cette erreur. Nous voulons nous contenter d’établir ici que les banquiers les plus expérimentés et les parlementaires les plus fins se trompent dans leur idée de la richesse russe exactement comme de petits artisans, coiffeurs ou paysans. Sûrement une erreur de cette étendue ne s’est pas répandue sans la faute de quelques-uns. Mais la nation comme telle ne peut être, elle aussi, complètement absoute. Si le peuple allemand devait perdre finalement 2 milliards des 2 1/2 milliards de rentes d’Etat et 1 milliard de titres de chemins de fer et d’industrie, soit en tout 3 1/2 milliards de valeurs russes qu’il possède encore aujourd’hui, cette perte, sans exemple, d’une grandeur telle que seule une guerre malheureuse pourrait en infliger une semblable à la richesse nationale, ne parle pas en faveur des qualités de jugement de la nation allemande. Et encore, en comparaison des Français, nous semblons, nous Allemands, très supérieurs en jugement, car les Français ont à supporter, après leur petite banqueroute du Panama, la colossale banqueroute de l’Etat russe pour une part de 10 milliards de francs. Mais combien plus prudentes se montrent la nation anglaise et la nation américaine, qui n’ont presque aucune part dans cette banqueroute, la plus grande de l’histoire!

Les Anglais n’ont jamais cru à la richesse infinie de la Russie. Ils n’ont jamais, non plus, regardé la puissance sans limite de l’autocrate comme une baguette magique, qui pourrait faire sortir de terre des trésors infinis. De très bonne heure, déjà sous le tsar Michel Romanov (1613-1645), la Russie a fait de vains efforts pour obtenir des emprunts en Angleterre (1).

En quoi consiste cette richesse infinie de la Russie, dont

(1) Rudolf Martin, L'Avenir de la Russie et du Japon , Berlin, Heymann, 1905, p. 90; Brseny, Le Développement de la dette d'Etat russe , Finanzarchiv, 6 e année, Stuttgart, 1889, p. 154.

l’existence, en France comme en Allemagne, soulève si peu de doutes? Gît-elle sous terre, est-elle la terre même? ou quelque chose d’autre qui se trouve sur la terre? Est-ce un objet unique ou y a-t-il plusieurs objets, ou encore une longue liste est-elle nécessaire poqr désigner tous les objets de valeur ? Pourquoi personne ne donne-t-il une copie de cette liste au comte Witte qui, dans la présente détresse financière de la Russie, s’en montrerait fort reconnaissant?

Ceux qui devraient le savoir, les géographes, les économistes, ne connaissent rien de l’infinie richesse de la Russie. La plus importante richesse de la Russie est son sol. Or, on doit savoir que la partie nord de la Russie est un pays de forêts et que c’est seulement dans le reste que l’on peut faire de la culture. Le sol qui sert à la culture est par nature, particulièrement dans la. Russie centrale, très fertile. La terre noire est célèbre, précisément, par sa fertilité; mais aussi loin que le sol est bon, il est complètement occupé et dépend ainsi de l’habileté du peuple qui, à l’heure actuelle, le cultive. Par la nature du peuple russe, la qualité et la faculté de rendement du sol ont été diminuées d’une manière générale. En raison de l’ignorance et de l’état arriéré de la population qui cultive le sol labourable, la Russie n’est point riche, mais pauvre.

Mais la Russie n’a-t-elle pas aussi une industrie? La Russie a une industrie à domicile étendue (1), que G. Cleinow tient pour très capable de développement, et une grande industrie importante. Les articles d’usage général sont complètement fabriqués à l’intérieur. La grande industrie cotonnière russe travaille, en partie, dans des fabriques gigantesques, citées comme modèles. L’industrie du fer russe est aussi, en général, installée d’une manière moderne et productive (2).

(1) George Cleinow, Contributions à l'étude de la situation du travail à domicile , à Toula (Sckmollers Staats- und Sozial- Wissenschaften Forschungen), Leipzig, 1904.

(2) Une étude détaillée des limites où s’arrêtera l’industrie russe se trouve dans mon. livre : L'Avenir de la Russie et du Japon y pp. 96 et suivantes.

L’industrie russe tient le marché intérieur, donc la consommation de 142 millions d’hommes, grâce à de hauts droits d’entrée qui ont souvent subi des élévations depuis 1877. La construction de chemins de fer, entrepris par l’Etat ou inspirés par lui, a été l’objet principal de la consommation du fer. Ce socialisme d’Etat, uni aux tarifs de protection industrielle, a été, pendant le dernier quart de siècle, la vie économique de la Russie, et a servi surtout l’Etat russe (1).

Les conditions naturelles de la grande industrie russe ne sont en aucune manière particulièrement favorables. Le coton a, de Ferghane, dans l’Asie centrale russe, jusqu’à Moscou ou la Pologne, un long voyage à faire. Les minerais de fer et le charbon ne se trouvent dans un voisinage immédiat que dans le bassin du Lonetz et la Russie du Sud. Mais ici les conditions de livraison ne sont pas aussi favorables qu’en Lorraine ou dans le bassin de la Ruhr. « Tout considéré, dit le professeur de géographie Alfred Hettner, le sous-sol de l’Europe orientale est assez pauvre en trésors minéraux (2) ».

Toutes les branches de la grande industrie russe ont à souffrir de la classe ouvrière slave-russe et de l’état arriéré de l’enseignement professionnel ou de l’instruction populaire en Russie. Ainsi, la grande industrie russe a été jusqu’ici incapable dans n’importe quelle branche importante d’exporter ses marchandises. Comme les produits de l’industrie russe ont à concurrencer sur le marché mondial les produits de l’industrie allemande, anglaise, américaine, c’est-à-dire les produits d’une classe ouvrière supérieure et d’un patronat supérieur, il pourrait bien s’écouler encore des dizaines d’années avant que, pour quelques-uns de ses produits seulement, l’industrie russe puisse se hasarder sur le marché du monde.

Si la Russie avait quelques trésors naturels importants, l’Etat russe pourrait, dans sa détresse, et dans la mesure où ils lui

(1) Rudolf Martin, L'Industrie du fer dans sa latte pour les débouchés, Etude sur les tarifs douaniers et les cartels, Leipzig, Duncher et Humblot, 1904, p. 147.

(2) Alfred Hettner, entre autres passages, p. 190.

appartiennent, les donner en gage aux capitalistes étrangers. Une source d’or pour la Russie est la source de naphte de Bakou. Mais même cette perle de la Russie est extraordinairement diminuée en valeur par le peu de valeur de la population et du Gouvernement.

Par les combats entre Arméniens et Tatars, à Bakou, à l’automne de 1905, combats que le Gouvernement fut trop faible pour empêcher, la valeur de l’industrie du naphte fut diminuée d’un demi-milliard de marks. Le professeur Cari Ballod indique avec raison que, dans de telles conditions, le gage constitué par des objets de valeur qui se trouvent en Russie a pour des créanciers étrangers une valeur bien douteuse (1).

Mon jugement d’ensemble sur les richesses russes n’est en aucune manière plus pessimiste que le jugement d’un professeur de géographie, purement objectif, comme l'est Alfred Iiettner(2). Il n’est point vrai que la Russie est immensément riche, mais c’est un fait incontestable que la mise en œuvre des facultés naturelles du sol russe ait été, depuis des générations, rendue plus difficile par l’état de la race et de la religion russes.

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