‹ La barricade; chronique de 1910Chapitre 12 sur 78 · PRÉFACE XXV · texte numérisé non relu

PRÉFACE XXV

mag^nifique de sag^acité courageuse, qui a sauvé l'Angleterre en 1790, les Réflexions sur la Révolution française, par Burke, un cri passionné où je retrouve, exprimée, toute cette douleur : "Je ne peux pas, " dit Burke, «je ne peux pas supporter l'idée de la destruction, d'un seul vide dans la société, d'une s£ule ruine sur la surface de la terre. » Pendant que je préparais la Barricade, je la voyais fonctionner devant moi, infatigablement, follement, la machine à faire des ruines, ce furieux esprit de nouveauté qui soulève des milliers et des milliers d'énergies humaines contre l'antique et fragile abri de la société, œuvre des siècles. Le patron dont les récits m'avaient donné la première idée de ce drame continuait à m'aider de ses indications. Il me conduisait dans des ateliers du faubourg, dans des intérieurs de » malades » . — C'est le terme d'argot professionnel par lequel on désigne l'ouvrier qui travaille en chambre, et qui fignole son

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ouvrage avec une complaisance jamais satisfaite. L'espèce existe encore. — Je regardais ces visages penchés sur la besogne et qui se relevaient pour considérer le visiteur. Je cherchais à deviner leur énigme, si souvent haineuse. Mon compagnon me commentait les décors où nous nous promenions par des souvenirs empruntés à sa dure existence, dont je comprenais qu'elle s'était passée à se battre contre ces ouvriers qu'il aimait pourtant, dont il connaissait les qualités profondes, mais il connaissait aussi leur irréconciliable hostilité : «Individuellement, " me disait-il, «je les ai toujours trouvés si gentils. Réunis, je suis l'ennemi. " Ces vues directes se prolongeaient, s'éclairaient par mes lectures. Tel journal révolutionnaire, dont les basses déclamations m'avaient jusqu'alors écœuré, m'intéressait maintenant à la passion. Je me figurais la rencontre de cette grossière éloquence et de ces intelligences professionnelles, aussi désarmées

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dans l'abstrait qu'elles sont bien outillées dans leur spécialité, et une première idée se dégag^eait de cet amas de faits. C'est aussi celle qui me paraît se dégager du drame où j'ai tenté de les résumer.

Cette idée est d'un ordre très humble, très terre à terre, comme la plupart des conclusions auxquelles aboutit l'observateur qui s'efforce de ne pas dépasser les données de son expérience. Mais la plus humble vérité a son prix, quand elle est la vérité. Qui ne se rappelle la préface mise par Taine à la Conquêie jacobîjie? » Jusqu'à présent, » dit-il, « je n'ai guère trouvé qu'un principe, si simple qu'il semblera puéril et que j'ose à peine l'indiquer. " Et il l'énonce : « Une société humaine, surtout une société moderne, est une chose vaste et compliquée. » Qu'elle semble simple, en effet, cette ligne! Tout le mouvement de réaction contre l'erreur de 89 est pourtant sorti de là. La réflexion à laquelle aboutit la

Barricade n'a certes pas cette portée, mais elle est aussi simple. Le titre l'exprime tout entière. Je l'ai emprunté, ce titre, à un propos tenu par un de nos hommes d'État, celui dont M. Charles Maurras a tracé un portrait si vig^oureux dans l'introduction de son bel essai sur la démocratie relig^ieuse : le Dilemme de Marc Sangnier, M. Georg^es Clemenceau. «Jamais barbare aussi complet» , écrit Maurras, «ni destructeur aussi résolu. C'est bien la race des peuples grossiers décrite dans le conte de Fénelon et dont tout le vocabulaire se réduisait au terme 7ion. Un non perpétuel, asséné sur le vrai comme sur le réel, impartial coup de marteau frappé sur d'humbles ustensiles domestiques comme sur les vases sacrés. » Mais ce destructeur est tout de même un bourgeois. Un jour est venu où il a été contraint, par l'invincible nécessité, de répondre à d'autres destructeurs, qui n'étaient pas, eux, des bourgeois : «Vous êtes d'un côté de la barricade, je suis de l'autre. »

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