‹ La barricade; chronique de 1910Chapitre 15 sur 78 · PRÉFACE XXXIII · texte numérisé non relu

PRÉFACE XXXIII

qu'il en constate la présence et dénonce une fièvre typhoïde dans l'organisme envahi. La question n'est pas de savoir si la santé est préférable à cette infection, mais si le bacille existe et si sa présence rend possibles, si elle rend probables les complications les plus dangereuses. Pareillement, la question n'est pas de savoir si la paix sociale est préférable à la guerre des classes, si cette guerre est abominable et odieuse, mais si elle existe. Or elle | existe, et la multiplicité sans cesse renaissante de ses épisodes prouve qu'il s'agit là d'un ; phénomène non pas passager et local, mais ' durable, mais profond, mais nécessaire, étant^ données certaines causes, et qu'il faut virile-^ ment accepter comme tel. C'est cette acceptation qui m'a été le plus vivement reprochée et par des écrivains qui servent les mêmes causes que moi. Les royahstes m'ont rappelé les doctrines corporatives qui sont aujourd'hui celles de Mgr le duc d'Orléans, après avoir été

celles du comte de Paris et du comte de Ghambord. N'ont-elles pas précisément pour but de substituer à la lutte des classes leur organisation? Les catholiques, eux, m'ont rappelé tout simplement TÉvang^ile. Ils auraient voulu, comme l'a dit éloquemment M. Baragnon, le Lundiste de F Univers, que je dresse « la croix sur la barricade » . Ils ont parlé de ce qui devrait être. J'ai eu, moi, une autre ambition, celle de parler de ce qui est.

Les reproches de ces écrivains amis ne m'ont donc pas ému. J'ai trop eu, en les lisant, l'évidence que nous étions, eux et moi, à deux points de vue trop différents. Ils ne m'ont pas étonné. Je sais, depuis long^temps, que cette notion de nécessité est la plus malaisée à faire admettre, lorsqu'il s'agit des phénomènes sociaux, et que ces phénomènes sociaux sont

/ exécrables. On dit : si telle vertu était pratiquée, si telle institution fonctionnait, le

jmal que vous constatez disparaîtrait, et l'on

PTIEFACE XXXV

ne se rend pas compte que ce mal existe, pré- I cisément parce que la pratique de cette vertu j est rendue impossible, le fonctionnement de ( cette institution inapplicable par une série de circonstances infiniment complexes. Ce sont ces circonstances qu'il faudrait changer. On dit, et je me range entièrement à cet avis : « Supposez des patrons chrétiens vis-à-vis d'ouvriers chrétiens , et vous n'aurez plus de guerres de classes. » On ne se rend pas compte que la déchristianisation des ouvriers et des patrons tient à toute l'histoire de la France depuis la déviation de 1789. C'est tout le régime qu'il faudrait reprendre pour réintroduire dans ces esprits cet élément religieux, l'antidote assuré de la guerre sociale. On dit, et je n'y contredis pas non plus, que l'effort du syndicalisme représente un obscur retour vers les corporations, et c'est trop vrai que la brutale suppression de l'abri corporatif est à la racine de la maladie dont souffre un prolétariat à la fois

adulé et sacrifié. Mais j'ouvre les journaux, tenez, un de ceux qui sont en vente au moment même où j'écris ces lignes etj'y lis, auxdernières nouvelles, sous la rubrique Inqualifiable agression, le récit suivant : «Le chauffeur Charles D., de l'usine à gaz de Vaugirard, faisait une active propagande auprès de ses camarades qu'il voulait faire adhérer au syndicat dissident des travailleurs du gaz, dont il est le secrétaire. Un des plus réfractaires à ses propositions était le chauffeur Armand F. qui voulait garder sa liberté et le disait chaque fois sur un ton qui n'admettait pas de réplique. Hier, la discussion reprit quand même, mais bientôt elle dégénéra en dispute violente. Tout à coup, Charles D., exaspéré de l'entêtement de son camarade, saisit une pelle qui était déposée près de lui et lui en asséna un formidable coup sur la tête. La victime s'abattit lourdement, le visage ensanglanté. On s'empressa à son secours. Le coup avait été si violent qu'un morceau de la

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pelle, en se brisant, avait pénétré profondément dans le crâne d'Armand F. On dut le transporter en toute hâte à l'hôpital Necker. Son état est désespéré. » Des incidents de cet ordre, nous en rencontrons des centaines, tout le long de l'année, dans les comptes rendus des conflits du travail. C'est la preuve que la tendance à l'organisation professionnelle s'acf compagne chez les militants, comme ils disent, d'un autre esprit qui est l'esprit de guerre.' Quand un des plus nobles et des plus sincères écrivains de ce temps, M. Deherme, le directeur de la Coopération des idées, nous affirme que (i l'ouvrier souffre surtout d'être dans le désordre, sans force pour ordonner, sans lien qui le rattache à ce qui dure » , il met le doigt sur une des plaies dont cette rancœur et cette haine du prolétaire sont comme la source. Il n'ajoute pas que ce désordre est inhérent à un état de choses dont nous ne concevons guère les transformations. Le sentiment de guerre agressive

xxxviii LA BARRICADE

qui soulève les travailleurs manuels n'a pas \ pour cause les abus d'autorité des patrons. Il y a des employeurs, indulgents et justes, contre lesquels la férocité des grèves s'est déchaînée aussi implacable que contre les pires. Il nji pas pour cause l'insuffisance des salaires. Les industries les mieux rétribuées sont celles où souffle le plus furieux esprit de révolution. Il n'a pas pour cause, comme la Jacquerie, dans la France de 1358, ou comme l'insurrection de Spartacus dans la Rome de 73 avant Jésus- Christ, l'évidence de la caste fermée, du mur de fer dressé devant l'énergie du paria et qu'il ne peut escalader. Les classes aujourd'hui ne sont plus séparées par des cloisons étanches, elles sont à écluses, si l'on peut dire. L homme qui travaille de ses bras peut devenir le capitaliste qui fait travailler. Les ouvriers trouventils dans cette perspective une leçon de patience et d'acceptation? Il semble bien que ce soit le contraire et qu'ils gardent leur aversion la plus

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