‹ La barricade; chronique de 1910Chapitre 16 sur 78 · PRÉFACE XXXIX · texte numérisé non relu

PRÉFACE XXXIX

déterminée pour les transfuges entrés dans la classe bourgeoise. Le fils de ses œuvres, devenu l'employeur, devient aussi l'ennemi, et au même titre que celui qui s'est simplement donné la peine de naître. Quand on passe en revue les mobiles divers auxquels on a tour à tour attribué la guerre des classes, on est amené à les écarter, et l'on discerne que ce désordre si justement signalé par M. Deherme est dans l'ouvrier moderne lui-même, dans ce caractère nouveau, qu'il est le première reconnaître, quand il s'appelle un conscient.

Cette appellation a fait une singulière fortune dans le monde des syndicalistes. Ils l'emploient sans cesse, avec un instinct étrangement perspicace. Ils ne lui donnent pas un sens restreint de moralité. Ils le prennent, ce terme de conscience, eux qui ne sont pas au courant des subtilités de la psychologie, dans son véritable sens, qui est un sens psychologique. Ce faisant, ils nous apportent le témoignage le plus

exact sur le déséquilibre dont souffre la société contemporaine et dont la guerre inexpiable des classes n'est qu'un symptôme. La science de l'esprit nous apprend que les meilleures portions de notre être, les plus précieuses, les plus fécondes sont les portions inconscientes, les idées que nous avons héritées avec notre sang, les habitudes que nous avons reçues de nos aînés sans les comprendre, les traditions qu'ils nous ont léguées, à notre insu, par nos croyances et par nos mœurs, par nos préjugés même, ces préjugés admirablement définis : « une raison qui s'ignore » . Or, il est arrivé que tout l'effort de la civilisation depuis cent vingt ans travaille précisément au rebours de cette vérité d'expérience. C'est un axiome pour nos démocrates que le jugement individuel est la pièce maîtresse de notre intelligence, et ils i s'appliquent à l'éveiller chez tous, riches ou 'pauvres, travailleurs manuels ou non, avec un souci constant de lutter contre les idées héré-

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l ditaires, les habitudes ancestrales, les traditions acceptées et non choisies, les croyances reçues, les mœurs transmises. La criminelle phrase que l'on prête à Lassalle : « Il faut apprendre à l'ouvrier qu'il est malheureux " n'est qu'une expression, à peine outrée, de ce programme dont la guerre actuelle des classes était l'aboutissement inévitable. Creusons cette formule : « un travailleur conscient » , elle signi- %. ^"^ l'homme qui peine de ses bras comprend à la fois et la dureté de son sort et sa force. Il n'est pas capable de se représenter! cette connexité des destinées qui nous fait dis-l cerner dans notre misère individuelle un résultat inévitable de l'ordre universel.

... A prima descendit origine luundi Causarum séries, atque omnia fata laJborant Si quidquam mutasse velis...

« Elle descend de la première origine du monde — la chaîne des causes, et tous les destins sont en souffrance — si tu essayes de

changer quoi que ce soit. . . » Ces vers du poète Romain sont bons pour un Gœthe. L'homme qui peine de ses bras et qui raisonne, de ce rai-

isonnement de primaire que vous avez éveillé

;en lui, ne voit dans le partage qui fait de lui un esclave de la besogne matérielle, qu'une inégalité, et comme vous lui avez enseigné à traduire ce mot, non point par son vrai synonyme : variété, mais par son contresens : linjustice, la distribution des classes lui apparaît comme souverainement injuste. Le voilà, lie principe profond de la haine des classes dans notre société. Cette haine est en fonction de cette demi-instruction, de ce demi-éveil des facultés critiques dont notre civilisation s'enorgueillit, comme si la grande, la sublime intelligence populaire d'autrefois n'était pas infiniment supérieure, avec la richesse de ses silences intérieurs, ses intuitions toutes voisines de la nature, ses magnifiques patiences qui assuraient la fécondité de l'avenir. Ces temps sont

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finis. L'homme qui travaille de ses bras a réfléchi. Il considère qu'il est le seul producteur. Il prétend que le produit de son activité lui soit attribué intégralement, et il s'organise en conséquence. La suppression de la classe possédante est au terme d'une pensée étroitement logique qu'il est trop tard pour endormir. La vieille comparaison de Ménénius Agrippa, dont La Fontaine a tiré sa fable : les Membres ei l'Estomac, n'a pas cessé d'être vraie. La guerre actuelle des classes, c'est proprement la révolte du muscle contre le nerf. Vous ne l'apaiserez, ni par la charité, — ces révolutionnaires n'en veulent pas; — ni par la justice, — la vôtre ne sera jamais la leur, tant que vous admettrez qu'un capital personnel, même le plus futile, peut être constitué, possédé et transmis. L'ouvrier et le patron le disent tous deux dans la Barricade, et dans les mêmes termes : « Il y a la guerre entre les classes et la guerre à outrance, tant qu'il y aura des

XLiv LA BARRICADE

classes. . . » , proclame Langouët; et Breschard : « Mais ils n'en veulent pas, de ce rapprochement! Ce qu'ils veulent, c'est la guerre, et implacable... « Maudissez une pareille situation. Flétrissez ce retour à la barbarie primitive. Je m'associerai à vous. Les malédictions et les flétrissures n'empêchent pas un fait d'être un fait. Celui-là en est un et indiscutable. L'auteur de la Barricade ne l'a pas créé en le reconnaissant. Peut-être a-t-il eu quelque courage à le poser dans sa cruauté, désolante, soit. Où est-il écrit que toutes les vérités soient consolantes? Il en est de tragiques. Celles de la nécessité de la guerre des classes en est une. Toute la question est de savoir si elle est une vérité.

Au médecin qui apporte un diagnostic très sombre, quelle est la première demande des

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