‹ La barricade; chronique de 1910Chapitre 17 sur 78 · PRÉFACE XLV · texte numérisé non relu

PRÉFACE XLV

parents du malade : « Avez-vous un remède?" Les dramaturges et les romanciers ont le droit de ne pas répondre à cette demande-là. Ils ne sont pas des médecins. Les médecins sociaux, ce sont ou ce devraient être les législateurs et les hommes d'État. Aussi les néo-monarchistes de 1910 ont-ils raison lorsqu'ils disent : politique d'abord. On entrevoit, en effet, sinon des remèdes, du moins des palliatifs à ce mal inévitable de la guerre des classes, dans la présence, au sommet de la hiérarchie sociale, d'un arbitre suprême, qui serait le Prince, dans une Charte du travail, comme celle que réclame l'intéressante école de \Accord social, dans ces syndicats jaunes qu'essaie d'organiser M. Biétry, l'initiateur du parti propriétiste, dans ces œuvres catholiques, comme celles que favorise le généreux cœur d'un Albert de Mun ou d un Haussonville. Étant la simple Chronique qu'elle est, la Bai'- ' ricade n'avait même pas à mentionner ces

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solutions à un problème que je considère, pour ma part, comme insoluble. Cela non plus, en tant qu'auteur dramatique, je n'avais pas à le dire et je ne l'ai pas dit. Je me suis tenu sur le terrain de la constatation du fait et là j'ai rencontré un phénomène que j'ai sij^nalé avec la même impartialité. Il m'a d'autant plus frappé qu'il présente une analogie singulière avec les réactions de l'organisme vivant contre un germe de mort. S'il importe de bien distinguer la biologie et la sociologie, lesquelles ont chacune leur domaine, chacune leur méthode, il importe aussi de se rappeler que la nature se ressemble toujours dans ses procédés. Elle veut durer, et contre tout processus de destruction, elle oppose aussitôt un processus de défense, ce que le professeur Grasset appelle la fonction antixénique (1). Gela est vrai du

(1) De àvTi, contre, et de Çévoç, étranger. Ce mot du célèbre médecin de Montpellier mérite de rester. 11 ramasse en lui toute une philosophie de la vie physiologique, et, par extension, de la vie nationale. C'est ce processus de défense auquel

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corps politique, comme du corps humain.

Quand on se reporte, en pensée, à l'histoire des grandes convulsions sociales, on est frappé de constater qu'une force réparatrice a fonctionné, favorisée certes par l'activité de tel ou tel individu, et pourtant presque indépendante de cette activité. C'est le gouvernement d'Henri IV après la Réforme et la Ligue, c'est la Restauration après tant de révolutions et de guerres. La ressemblance entre ces crises et celles de la vie physiologique éclate alors. Que de fois j'en ai eu l'évidence en lisant certains passages des grands cliniciens, celui-ci par exemple, que j'emprunte à Trousseau : « Encore une fois, messieurs, n'oubliez pas que, dans les maladies aiguës, le moment d'agir passe avec rapidité et que l'expectation trouve bien vite son opportunité ; et tout en convenant que, dans les maladies chroniques,

M. le docteur Pierre Bonnier donne aussi le nom de cliaphylaxie (Revue scientifique du 23 avril 1910).

l'intervention active, patiente, renouvelée, du médecin est longtemps utile, cependant, dans ce cas encore, il faudra quelquefois fermer la main qui était pleine de remèdes, et attendre quelques jours, et bien souvent alors on voit se réveille)^ les fonctions normales assoupies, étouffées ou dénaturées, et l'on assiste avec bonheur aux actes puissants de ce que Ion appelait, sans trop le comprendre, la nature médicatrice. "

C'est un effort de cette nature médicatrice que j'ai indiqué au quatrième acte de la Ba?-ricade, et c'est le point de mon tableau clinique qui me semble avoir été le moins compris. Je rappellerai en peu de mots ce dénouement du drame. Le patron Breschard, devant l'attaque de ses ouvriers syndiqués, s'est décidé à se défendre. Ses collèg^ues et lui ont formé une ligue dont l'attitude énergique a brisé pour un temps l'effort de leurs adversaires. Breschard a compris aussi, à la lumière des événements, qu'il avait commis une faute très

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g^ravc en installant, comme il avait fait, sa maîtresse dans sa maison. H se rend compte qu'il a contracté une dette d'honneur vis-à-vis de cette fille d'une part, et, d'autre part, qu'il est un peu responsable des égarements auxquels le contremaître Lang^ouët s'est laissé entraîner, par jalousie pour lui. Il essaie, dans la mesure où il le peut, de réparer son erreur. Il s'arrange pour que ces deux jeunes gens lui doivent leur établissement, sans le savoir. Le fils de Breschard, Philippe, a reçu, lui aussi, la leçon des faits. Il avait adopté toutes les illusions de ces bourgeois naïfs qui croient qu'il suffit de tendre les deux mains aux ouvriers pour résoudre la question sociale. Les scènes de grèves auxquelles il a assisté l'ont éclairé. Il a compris qu'il avait des devoirs de classe et il les remplira. Dans l'un et dans l'autre cas, il s'est donc fait une éducation par la défense. C'est là un de ces phénomènes réparateurs qui portent la marque de la nature

médicatrice : l'énerg^ie déployée dans l'attaque par une des deux classes antag-onistes créant chez l'autre un réveil correspondant d'énergie. Ce fait, je ne l'ai pas imaginé non plus. Je l'ai constaté chez plusieurs des industriels auprès de qui je cherchais des documents. C'est une observation encore et dont j'ai pu contrôler l'exactitude en lisant l'ouvrage du plus perspicace des théoriciens du syndicalisme, M. Georges Sorel : les Réflexions sur la violence. On a beaucoup cité ce livre à propos de la Barricade, et on a eu raison. Le chapitre intitulé la Décadence bourgeoise cl la violence confirme de tous points non pas la thèse de ma pièce, — encore une fois elle n'en a pas, — mais la réalité de son constat. « C'est ici » , ose écrire M. Georges Sorel qui n'a pas plus que moi peur des idées, « c'est ici que le rôle de la violence nous apparaît comme singulièrement g^rand dans l'histoire. . . pourvu qu'elle soit \ expression brutale ei directe de la lutte de classe » .

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Et il soiilig^ne ces mots : « Le jour où les patrons s'apercevront qu'ils n'ont rien à gagfner par les œuvres de paix sociale ou par la démocratie, ils comprendront qu'ils ont été mal conseillés... Alors il y a quelque chance pour qu'ils retrouvent leur ancienne énerg^ie... La violence prolétarienne les enferme dans leur rôle de producteurs et tend à restaurer la structure des classes, au fur et à mesure que celles-ci semblaient se mêler dans le marais démocratique... Une classe ouvrière grandissante et solidement organisée peut forcer la classe capitaliste à demeurer ardente dans la lutte industrielle. En face d'une bourgeoisie affamée de conquêtes et riche, si un prolétariat uni et révolutionnaire se dresse, la société capitaliste atteindra sa perfection historique. » N'est-ce pas précisément ce que dit Breschard à son fils, dans le quatrième acte de la Barricade? « Non, l'ouvrier n'est pas une brute, c'est un excitable et qu'il faut tenir. C'est notre

fonction à nous, les dirigeants. On nous donnait ce nom autrefois. Il est très beau. Reméritons-le, en étant les plus forts. C'est la première condition. Les classes sociales sont comme les nations. Elles n'ont pas le droit de conserver ce qu'elles n'ont plus l'énergie de défendre. Soyons donc forts et défendonsnous. . . »

J'ai dit que ce passage de ma pièce était celui qui avait été le moins compris. On a voulu y voir une apologie de la répression brutale. En même temps que les Semaines religieuses m'adressaient les reproches que je vous ai dits, les journaux radicaux publiaient des articles intitulés la Barre de fer, où l'on m'endossait le propos du commissaire de police que je vous ai rapporté. C'était moi qui conseillais aux bourgeois d'empoigner des matraques et de les « descendre sur la gueule » aux ouvriers. Cette légende se répandait un peu partout, et je recevais lettres sur lettres.

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d'ouvriers syndicalistes, m'outrageant et me défiant. On aura l'idée de leur ton par ce passage d'une d'elles pris au hasard : « Votre appel à la violence bourgeoise, quelle farce! Écoutez donc nos frères les flics, cependant choisis, émasculés par la discipline. Ils ronchonnent déjà et vous jugent. Demain ils seront nos instruments comme Samson, bourreau du roi, guillotinant le roi... » C'est qu'il y a dans le discours de Breschard le mot : force, et c'est encore une traduction à faire. Pour la plupart des critiques, aussi simplistes sur ce point que mon correspondant de fortune, dire à une classe : « Soyez forts, » c'est lui dire " Assommez. » Lui dire : « Défendezvous, » c'est appeler les gendarmes. La lutte sociale , c'est pour eux la lutte à coups de baïonnettes. Qui donc a écrit : « On peut tout faire avec des baïonnettes, excepté de s'asseoir dessus? » Et encore : « On ne tire pas des coups de fusil aux idées » C'est faire injure à des

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gens qui savent un peu d'histoire, comme M. Georgfes Sorel, et j'ose dire comme l'auteur de la Barricade, que de leur supposer une pareille ig^norance des conditions par lesquelles une classe peut durer et dominer. Je reprends les termes dont M. Sorel s'est servi : « ...forcer la classe capitaliste à demeurer ardente dans la lutte industrielle. " C'est de nouveau la formule qu'emploie Breschard : « Nous, les dirigeants. On nous donnait ce nom autrefois, il est très beau. Reméritons-le. » Ainsi comprise, la défense sociale ne consiste pas uniquement à rendre coup pour coup, à répondre par la mitrailleuse à la dynamite. « Faut-il tuer pour empêcher qu'il n'y ait des méchants? — C'est en faire deux au lieu d'un. » C'est une pensée de Pascal. Elle est d'une application saisissante ici. A la barbarie ouvrière opposer la barbarie patronale, ce ne serait pas un procédé de la nature médiatrice, mais de la nature péjorairice, si l'on peut dire. Ces dures opérations de

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