‹ La barricade; chronique de 1910Chapitre 23 sur 78 · PHILIPPE, LOUISE, ALINE DERIVIÈRE, CÉCILE TARDIEU · texte numérisé non relu

PHILIPPE, LOUISE, ALINE DERIVIÈRE, CÉCILE TARDIEU

ALINE

Bonjour, frérot... Ah! c'est vous, Louise... Contente de vous voir... C'est mon Beauvais? (Elle désigne le morceau de tapisserie que Louise a gardé à la main.) Faux, n'est-ce pas?... J'ai été roulée.

LOUISE

Tout ce qu'il y a déplus vrai, madame Derivière.

CÉCILE

Tu en as une chance?

ALINE

Une demi toujours. Jamais le numéro plein. Je me suis méfiée. Je n'ai acheté qu'un morceau, les autres seront partis.

LOUISE

Les autres? Combien?

ALINE

Encore trois fauteuils et un canapé.

LOUISE

Mais c'était une partie des Amusements champêtres, d'après Boucher, tout simplement!... Tenez, madame... Voici votre morceau et voici une bergère que M. Breschard a fait copier l'année dernière, sur une pièce de l'ancienne collection Hamilton. Comparez.

AUNE

J'y retourne alors... Pourvu que le marchand n'ait pas déjà bazardé le lot?... Comment ne savait-il pas ce que ça valait, en 1910?

LOUISE

Les plus habiles s'y trompent, et sales comme elles sont, à en juger par ce morceau, si mal réparées ! On les a tuées. . . Courez-y, madame Derivière. Voulez-vous que j'aille avec vous? Je ne suis pas trop pressée en ce moment.

LA liARRICADE 21

AUNE

Courez mettre un chapeau. J'ai mon automobile en bas. Nous serons revenues dans une demi-heure. (Louise sort. A son frère en tirant une brochure rouge de son manchon.) Tu reconnais ca, toi?... Tu avais bien besoin d'écrire cet absurde article dans cette absurde revue : les Instituteurs et le Syndicalisme!... Je te demande un peu! En quoi cette histoire-là regarde-t-elleM. Philippe Breschard, filsetsuccesseurde M. Breschard, gfrand ébéniste d'art, surtout quand M. Philippe Breschard aspire à la main de Mlle Tardieu, fille d'un orfèvremaroquinier, que le syndicalisme ruinerait, comme M. Breschard d'ailleurs?... Non! mais quelle gaffe! Et dire que ces quelques pages vont peut-être faire manquer ton mariage !

PHILIPPE

M. Tardieu les a lues? Il t'en a parlé?

Demande à Cécile de te raconter...

22 LA IJARUICADE

CÉCILE

C'est ma faule. Au lieu de garder la brochure dans ma chambre, je l'avais prise avec moi, dans le bureau de papa, où nous passons nos soirées, depuis la mort de ma pauvre maman. D'habitude, il s'occupe à ses dessins, à ses documents. Aussi, j'ai été bien étonnée quand il m'a demandé, tout d'un coup : « Qu'est-ce que tu lis avec tant d'attention? » J'ai dû rougir, car il a insisté : <> Donne-moi cette revue? » il la prend, regarde le sommaire et, d'une voix que je lui connais si bien, sa voix blanche, il me demande : » C'est Philippe qui t'a envoyé ce numéro? Tu le vois souvent chez sa sœur? » « Oui, souvent. « Il insiste : « Très souvent?" Moi : «Très souvent. » Puis, rien. Le reste de la soirée s'est passé comme à l'ordinaire. Seulement, ce matin, au premier déjeuner, il m'a dit : « J 'ai une bonne nouvelle à t'annoncer. J'ai un peu de temps devant moi. J'en profite pour t'emmenerà Florence et à Rome. «

PHILIPPE

Vous partez?

ALINE

Oui, elle part. Voilà le beau résultat de ton socialisme, à toi, et (se retour nant vers Cécile) (le ses giries à elle.

CKCILE

Comment?

Mais oui. J'appelle ça des g^iries, moi, ces éternels reculs devant ce qui doit être et que l'on désire. Tu aimes Philippe et Philippe t'aime. Voilà le fait.

CÉCILE

Tu n'as pas le droit, Aline...

AUNE

Tu ne l'aimes pas? Alors, pourquoi avais-tu des larmes dans les yeux en m'annonçant ce départ?

PHIUPPE

Oh! Cécile, ce serait vrai?...

ALINE

Oui, c'est vrai, et c'est vrai aussi qu'il faut que cette équivoque finisse. fA Cécile.) Tu m'as raconté, il y a deux mois, quand je vous ai surpris à la campag^ne, en tète-à-tète, et si troublés, qu'il t'avait dit qu'il t'aimait, et que, toi, tu hésitais, que tu voulais t' éprouver, que tu n'étais pas sûre de tes sentiments. . . Tu vois où ça mène, ces enfantillages? Si tu lui avais répondu, simplement : « Moi aussi, je vous aime » . — Puisque c'était vrai ! — a Demandez ma main à mon père » , vous seriez fiancés. Il n'aurait pas écrit cet imbécile article, et ton père ne t'emmènerait pas.

cécile[

Mais tu sais bien que j'allais le lui dire, ces jours-ci, de demander ma main à mon père... (Se retournant vers Philippe et tout émue.) Et... je le lui dis.

PHILIPPE, dans un élan.

Ah ! Cécile !

ALINE

A la bonne heure! Je vais passer deux jours à la campag^ne. Quand je reviendrai, je veux vous trouver fiancés. fA Philippe.) Tout de

même, je ne peux pas croire que Tardieu te tienne rigueur pour ces dix enfantines pages. Surtout quand il saura que Cécile t'aime. (A Cécile.) Mais auras-tu le courage, toi, de le lui dire, à ton père, que tu aimes Philippe, et que tu mourras fille, si tu ne l'épouses pas? (Rieuse et prenant les mains de Cécile et de son frère.) Voyons, dis-le, que nous voyions comment tu sauras le dire? Dis-le-lui. . . à moi. . .

CÉCILE, d'abord rieuse, puis grave.

J'aime Philippe, et, si je ne l'épouse pas, je mourrai fille.

ALINE

Et toi, Philippe?

PHIUPPE

Moi?... J'aime Cécile, et...

ALINE

Et je ne suis plus socialiste. Allons, dis-le.

26 LA BARIUGADE

Ah! pour ça! ...

CÉCILE, se dégageant.

Mon Dieu ! Mon père !

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