‹ La barricade; chronique de 1910Chapitre 28 sur 78 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

BRESCHARD, seul d'abord, puis PHILIPPE

BRESCHARD, oprès avoiv reconduit lardieu, se retouDie. H aperçoit le meuble enveloppé . Tiens. Qu'est-ce que c'est que ça? (Il va au meuble, tire un canif de sa poche et fend largement

la toile d'emballage. Le hniit de In porte ouverte lui fait dresser la tête. Il voit Philippe qui entre.) Ah! c'est toi, Philippe. Tu vas me renseig^ner. Pourquoi Bonneville nous retourne-t-il ce secrétaire? Nous le lui avons livré, il n'y a pas huit jours, et il en était si content!

PHILIPPE

C'est la première nouvelle.

BRESCHARD

Ce meuble a pourtant été reçu par quelqu'un?

PHILIPPE

Par Langouët, sans doute.

BRESCHARD

Et il ne t'a pas prévenu?

Il n'y aura pas pensé. Je ne l'ai vu qu'une minute, tout à l'heure. Il était avec Louise Mairet.

BRESCHARD, nerveux .

A perdre son temps et le mien... Il ne doit rien se passer ici dont le patron ne soit averti

aussitôt. Et quand je ne suis pas ià, le patron, c'est toi. Mais le citoyen Langfouët est un anarchiste, maintenant. Pour lui, il n'y a plus de patron ! Va me le chercher.

PHILIPPE

Il n'est pas fautif, dans la circonstance, papa, je te le répète. Ma sœur et Mlle Tardieu sont entrées sur mes talons, et, tout de suite, j'ai eu avec Tardieu une conversation qui m'a trop secoué pour que j'aie pensé à m'occuper de ce meuble, je te l'avoue. Tu me comprendras, quand tu sauras que je lui ai demandé la main de sa fille.

BRESCHARD, saisi et chaiifjeanl de ton.

Tu ne pouvais pas commencer par me dire cela, grand cachottier? Tu as demandé à Tardieu la main de sa fille, toi! Toi! Toi!... Ah! c'est la première satisfaction que tu me donnes depuis bien longtemps. Oui. Depuis que tu t'es mis en tête toutes ces idées à la Langouët : le syndicalisme, le Marxisme, — le fumisme! —

Laissons cela. Tu es dans le vrai, maintenant, le reste suivra... Embrasse-moi d'abord... Tiens, encore une fois... Et puis, raconte-moi tout... Ainsi, tu es amoureux de Cécile Tardieu?

PHILIPPE

Depuis presque un an.

BRESCHARD

Pourquoi diable ne m'en as-tu rien dit? Il y a un an que tu l'aurais épousée.

PHILIPPE

J'ai voulu éprouver la vérité de mon sentiment, et, elle, quand je lui ai avoué, enfin, que je l'aimais, m'a prié d'attendre encore avant de me répondre... C'est tout à l'heure seulement qu'elle m'a dit oui, et qu'elle m'a permis de demander le consentement de son père...

BRESCHARD

C'est Tardieu qui a dû être content, aussi content que moi, j'en suis sur... Mais pour-

quoi ne m'en a-t-il pas parlé, là, tout à l'heure? Ça ne lui ressemble pas... Je vois la cliose : tu lui auras fait peur de ton vieux pèro... Tu t'es sauvé quand je suis arrivé... Ah! Philippe! Philippe, tu ne sais donc pas comme je t'aime?

PHILIPPE

8i, papa, et j'étais sûr que tu accueillerais la nouvelle de ce projet de mariag^e avec cette chaleur de cœur qui me fait tant de bien. Non, je ne me suis pas sauvé, Tardieu avait voulu que nous fussions seuls, lui et moi, pour cet entretien. Il a désiré que je ne revisse sa fille qu'après avoir résolu avec toi une difficulté...

BRESCHARD

A ce mariag^e entre Cécile et toi? Quelle difficulté?. . . Tardieu connaît ma situation comme je connais la sienne. Voilà des années que je le vois et qu'il me voit travailler. Nous pensons de même sur toutes choses... Nos familles...

PHILIPPE

C'est justement d'une question concernant notre famille que Tardieu m'a demandé de te parler.

BRESCHARD

Notre famille?. . .

PHILIPPE

Oui, papa, son avenir... Tu m'arrêteras au premier mot, si tu trouves que. . .

BRESCHARD

Mais va donc, va donc. . .

PHILIPPE

Eh bien ! Tardieu semble persuadé que tu es sur le point de modifier du tout au tout ton existence... de te... remarier... Il croit... Encore une fois, papa, arréte-moi, si... (Geste de Breschard.) Mais il est plus simple que je te répète les mots mêmes dont il s'est servi : " Jamais je n'admettrai, jamais, que ma fille devienne la bru d'une maîtresse épousée. »

BRESCHARD

Il a dit cela?

PHILIPPE

Textuellement. . . Ah ! tu vois bien.

BRESCHARD

Non. Continue. Et il a conclu?

PHILIPPE

Qu'il met une condition à mon mariage. Il demande que tu t'engages, toi, à ne jamais te remarier. Pardonne-moi, papa, si je t'ai froissé, blessé. . . Il m'a semblé que je te devais, que je nous devais de surmonter ma répugnance à te rapporter cette conversation.

BRESCHARD

Oui, mon ami, tu me le devais, et bien loin de t'en vouloir, je t'en remercie. (Il fait quelques pas dans la chambre, puis, après un silence, et grave. J Tu as vu, Philippe, avec quelle joie j'ai accueilli la seule idée de ce mariage. Oui, c'est bien la femme que j'ai rêvée pour toi. Mais celte condition que Tardieu prétend

m'imposer, ma dig^nité d'homme ne me permet pas de l'accepter. Je ne l'accepte pas. Il a le droit de me demander des sacrifices matériels, que je fixe un chiffre de dot, que je t'associe à mes affaires. N'importe quoi, excepté cette exigence-là. Tu vas m'en vouloir, mon ami, me refermer ton cœur qui venait de s'ouvrir. Mais non, non, non, je ne peux pas faire cette promesse. Je ne la ferai pas.

PHIUPPE

Tu voudrais la faire, papa, c'est moi qui te supplierais de ne pas prendre cet eng^ag^ement, à cause de moi, et de cette façon. Tu vois si je t'en veux et si je referme mon cœur.^ Je t'ai bien regardé, là, tout à The lire, pendant que je te parlais. J'ai vu que chacun de mes mots te bouleversait. J'ai bien regardé Tardieu, pendant qu'il me parlait. Lui aussi faisait un grand effort sur lui-même pour me dire ce qu'il me disait. S il a cru devoir me le dire cependant, c est qu'il y a dans son esprit

autre chose qii une appréhension. Il y a une certitude... Et si tu penses, toi, à te remarier, dans les conditions qu'il redoute, c'est qu'il s'agit d'un devoir, . . . d'une réparation. . . Papa, je viens de sentir une fols de plus combien tu m'aimais, et moi, à mon émotion en ce moment, ne sens-tu pas combien je t'aime? C'est à mon tour de te dire : « Ne me referme pas ton cœur, dis-moi toute la vérité. •) Je suis si sur qu'elle est à ton honneur! Quand je la saurai, j'irai chez Tardieu. Je lui dirai : « Vous ne pouvez pas exiger que mon bonheur et celui de votre fille soient payés par une capitulation de conscience chez mon père. » Donne-moi les raisons que tu as, papa, pour vouloir ce nouveau mariage, que je les lui répète. Il a des préjugés, mais il est juste. Il retirera la condition qu'il m'imposait, et nous serons tous heureux.

BRESCHARU

Mon pauvre enfant, si Tardieu t'a parlé

ainsi, à toi, remarque, et pas à moi, c'est que tu n'as rien à lui apprendre. C'est qu'un secret que je croyais mieux g^arclé n'est plus un secret. Ce n'est pas à mon mariage, qu'il est opposé, c'est à un certain remariage, et, sur ce pointlà, il ne transigera jamais. Je ne lui donne pas tort. Il V a des situations trop anormales pour qu'il soit possible de les faire comprendre à qui que ce soit.

PHILIPPE

Si. A un fils... Réponds-moi par un oui ou un non. père. Cette personne que tu penses à épouser, c'est Louise Mairet?

BRESCHARD

Oui, mon ami. . . Tu avais donc tout deviné?

PHILIPPE

J'avais deviné que tu t'intéressais beaucoup à cette jeune fille. Il m'était bien revenu que d'autres remarquaient cet intérêt. Mais jamais je ne m'étais permis d'incriminer vos relations, même en pensée... C'est en écoutant Tardieu

que j'ai entendu soudain se prononcer en moi un : « Est-ce possible? » qui m'a comme paralysé... (Douloureusement.) Mais explique-moi, papa... Je sais qui tu es, ce que tu vaux... Ton histoire n'a pas été, elle ne peut pas avoir été la vulgaire aventure de l'employeur séduisant l'ouvrière qu'il emploie! L'idée même de ce mariage le prouve. Fais-moi comprendre, père, je ne demande qu'à te comprendre, moi...

BRESCHARD, tvès ému.

Hé bien! J'essayerai... Non, je n'ai pas été le patron séducteur que je peux paraître. Mais que je puisse le paraître, c'est déjà trop. C'est une faute. Je l'expie cruellement à cette minute, je te le jure.

PHILIPPE

Pauvre père !

BRESCHARD

J'ai été simplement un homme resté très jeune et qui s'est laissé prendre à l'un de ces

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romans comme on n'a plus le droit d'en avoir à quarante ans, et j'en avais quarante-sept... Ça date de deux ans déjà, tu vois, le début de cette histoire. Un jour, Gaucherond, mon vieil ouvrier, me raconte la maladie d'une payse à lui, qui se mourait, sans que le docteur du quartier arrivât à la soulager. Il me demande si je ne pourrais pas la recommander à un grand médecin. Tu sais comme j'aime Gaucherond. Je vais prendre notre ami, le professeur Louvet, à sa clinique, et je le conduis chez cette femme. La malheureuse était atteinte d'une maladie du cœur arrivée à sa dernière période. Elle était si faible qu'elle ne pouvait ni s'habiller, ni manger seule. Avec cela une terreur de l'hôpital, qui rendait dangereux de même lui en parler! Sa fille, d'ailleurs, s'y refusait obstinément. Cette fille, c'était Louise. Elle faisait déjà le métier de brodeuse, et elle travaillait en chambre pour ne pas quitter l'agonisante. Gelte enfant de vingt ans, si fraîche , si déli-

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cate, dans cet intérieur de gêne et de détresse, auprès de ce cadavre vivant, c était de quoi vous déchirer l'âme... J'ai besoin que tu me croies, Philippe, quand je t'affirme que je commençai à m'occuper de cette enfant, par pitié, uniquement par pitié.

PHILIPPE

Je te crois, mon père.

BRESCHARD

La mère mourut. J'avais pris bien vite 1 habitude d'aller sans cesse dans ce pauvre logement, aujourd'hui prendre des nouvelles, demain apporter quelque (jâterie, des fruits pour la malade, un remède trop coûteux, des fleurs. J'assurais du travail à Louise. Je comprends, à présent, que j'étais déjà passionnément épris d'elle. Crois-moi encore, Philippe. Je ne le savais pas. Je t'en donne ma parole d'honneur. De son côté, la pauvre fille, dans l'excès de son chagrin et de sa solitude, se laissait aller à m'aimer. Je ne le savais pas

non plus. La différence de nos âges, celle de nos conditions, m'empêchaient d'apercevoir quel dangereux chemin nous prenions tous les deux. J'étais très seul, moi aussi. Ta sœur venait de se marier. Son mari l'entraînait dans un monde qui n'est pas le mien. Un architecte élégant, comme lui, déjà célèbre, membre d'un grand cercle, est naturellement emporté dans un autre milieu qu'un simple ébéniste d'art, installé dans le fond du faubourg Saint- Antoine. Toi, Philippe, il y avait tes idées entre nous. Enfin, j'étais très seul. Petit à petit, Louise est devenue la pensée dominante de ma vie. Sa mère mourut, je te répète. Je pleurai avec elle. C'est à ce moment que je commençai de lire clairement en moi. Je voulus essayer de moins la voir, de moins m'occuper d'elle. C'était trop tard. L'effort que je fis pour m'en séparer m'apprit à la fois que je l'aimais et qu'elle m'aimait... Je ne t'en dirai pas davantage.

PHILIPPE

Mais c'est alors qu'il fallait l'épouser, mon père.

BRESCHARD

Évidemment. Mais tout fut si rapide, si spontané, si entraînant, si peu réfléchi! Et, de ma part, c'est mon excuse, et, de la sienne, j'ose dire que c'est son honneur. Tu ne connais de Louise que l'ouvrière assidue, patiente, appliquée. Il y a en elle une espèce de poésie instinctive et primitive, un tel courage de ses émotions, un tel élan irraisonné ! G est l'enfant du peuple, dans sa simplicité, sa vérité, presque une sauvage, avec les délicatesses de son métier de demi-artiste!... Je n'ai su réellement toute la valeur de ce charmant être qu'au fur et à mesure que notre liaison se prolongeait. Jamais elle n'a consenti que je subvienne à ses besoins. Elle a continué de travailler comme si je n'étais pas là. C'est elle qui a voulu que tout restât secret, pour moi,

pour ne pas me créer des difficultés avec vous Il a fallu, pour la décider à entrer ici, dans la maison, qu'elle me vit soucieux, inquiet, jaloux!... Devant tant de preuves qu'elle était si supérieure à son sort, si dig^ne d'être respectée, je me suis dit bien souvent qu'elle méritait mieux que d'être une aventure de passage... Et puis, j'ai remis... Il fallait en parler à ta sœur, à ton beau-frère, t'en parler... Pour ce qui te regarde., c'est fait, et ça me soulage. Ah ! ça me soulage d'un grand poids !... Mais tu te rends compte maintenant que tu ne peux pas aller répéter cette confidence à Tardieu?. . .

PHILIPPE

Et pourquoi non? Tout ce que tu viens de me dire me prouve deux choses : l'une que tu as cédé à un sentiment profond, et, à cause de cela, respectable; l'autre» que cette jeune femme n'a rien de commun avec l'image que Tardieu doit se faire d'elle. S'il t'avait vu et entendu, il n'aurait plus l'appréhension qui

lui a certainement dicté son exigence. Il m'entendra, moi, et je saurai le convaincre.

BRESCHARD

De quoi? Tu lui feras croire encore davantage que je suis un vieux fou, dupé par une intrigante.

PHIUPPE

M'autorises-tu seulement à lui rapporter notre conversation?

BRESCHARD

Il en sait déjà trop pour que je ne dise pa« oui. (La porte s'ouvre.) Ya voir, Philippe. Ah! je ne suis guère en état de m'occuper d'affaires ...

PHILIPPE

C'est Derivière avec Bonneville.

BRESCH.'VRD, se reprenant.

Sans doute pour le secrétaire . . . Recevons-les. Du moins nous saurons à quoi nous en tenir.

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