SCENE X
LES MÊMES, GASTON DEEIVIÉRE, BONNEVILLE DERIVIÈRE
Bonjour, Philippe. fA Breschard.J Bonjour, cher beau-père. Monsieur de Bonneville vient vous rendre un très g^rand service. Il ne voulait pas. Je l'ai décidé. Vous avez des saboteurs chez vous, mon père.
BRESCHARD, montrant Le meuble à demi enveloppé.
Il s'agit de ce secrétaire, monsieur le comte?
BONNEVILLE
Oui, mon cher Breschard. (Pendant quil parle, Breschard a tiré de nouveau son canif de sa poche et achève de débarrasser le meuble, avec un énervement grandissant. J On y 0W& a saboté ce petit chef-d'œuvre chez vous, entre le jour où vous me l'avez montré ici et celui où vous me l'avez livré.
BRESCHARD, continuant SOU travail, Philippe T aide. Il faut que vous me le disiez, monsieur le comte, pour que je le croie.
DERIVIÈRE
Vous en croirez vos yeux, mon père.
BONNEVILLE, le meuble a été déballé.
Et des gaillards malicieux, je vous en réponds. Voyez, au dehors, ils n'ont rien touché. (Ilpasse les doigts sur le meuble. J Comme c'est poli, c'est une caresse à la main!... Et cette marqueterie? J'ai fait mettre les deux meubles à côté l'un de l'autre, le vrai et celuici. . . Si je n'avais pas su que c'était la copie, je ne m'en serais jamais douté.
BRESCHARD
Je crois bien. C'est mon meilleur ouvrier que j'ai mis à cela, Gaucherond, un de ces malades, comme nous les appelons, qui ne travaillent qu'en chambre, et pour qui la besogne n'est jamais assez léchée, assez fignolée. . . Mais je ne vois rien, rien... Qu'y a-t-on fait?
58 LA BARIUGADE
BONKEVILLE, s' asseycuil .
Ouvrez le tiroir secret, Bre^chard. (Breschard ouvre le tiroir.) Était-ce assez ingénieux tout de même, et simple, cette serrure dissimulée sous le petit chapiteau?
DERIVIÈRE
Examinez le bois du tiroir, maintenant, mon
père.
BRESCHARD, le tiroir à la main.
Ah! ça, par exemple!... C'est incroyable !
Gaucherond m'a livré ce tiroir en vieux
chêne, et il est en tidipier. Du tulipier dans
un meuble Louis XVI! Un bois d'Amérique!
On n'en importait pas, à cette époque-là!
BONNEVILLE
Ce n'est pas tout. Lisez l'inscription qu'ils ont
gravée au ciseau, là, dans le bois, à l'envers
du placage.
BRESCHARD, Usant.
Un pauvre buugre a gratté dix heures par jour,
pendant trois mois, pour qu un exploiteur vende ce
meuble cinq mille halles à un enfonceur qui le
LA HAUUIGADE 59
vendi'a des mille et des cents à quelque poire d'Amérique. C'est inouï ! . . . C'est inouï ! . . . (A Philippe.) Va me chercher Gaucherond, tout de suite. (Philippe 5o;7j II demeure à deux pas, monsieur le comte. (Il étudie de nouveau le tiroir.) Je vais lui donner à refaire le tiroir. Vous l'aurez dans quelques jours.
DERIVIÈRE
Quelques jours? Mais c'est tous les tiroirs qu'il faudra refaire. Regardez.
BRESCHARD, tirant les tiroirs les uns après les autres.
Ah! les brigands!... partout le tulipier! partout ! ... Et partout des inscriptions. (Il lit) : Le travail aura sa revanche sur le capital .. . Quelle sottise !
DERIVIÈRE, qui a pris un tiroir et lisant.
Ici, c'est plus gai : Les patrons aux chiottes ! BONNEVILLE, il a pris le quatrième tiroir, et lit :
Et celle-ci? Elle m'est adressée directement : Quand Je pense à la bobine du Jacques qui découvrira ce truc, j'en ai le ventre en persienne. (Il se
lève.J Et comment l'ai-je découvert, ce truc? J'avais quelques amis à diner, hier soir, dont Derivière. Il v avait là le petit baron Saki Mosé, qui me dit : « C'est curieux. C'est bien le secrétaire que la Reine a fait faire pour votre arrière-grand'mère. J'en ai vu un, chez Altona, cet après-midi, qui lui ressemblait, mais c'est extraordinaire! On vous l'aura copié... " Je lui réponds... ce que je devais lui répondre. Mes petits ennuis ne regardent que moi, pas vrai? « Ah! la lettre de la Reine est dans le tiroir secret? » fait-il. >< Je peux la voir?... » Je lui ouvre le meuble, dans le meuble, ce tiroir. Il prend la lettre. Je l'avais glissée là, sans rien vérifier. Et, quand il va pour la remettre, il examine le bois du tiroir. — Ah ! il a l'œil! — " En toutcas, 1) dit-il, » le meuble a été réparé. . . Du tulipier au dix-huitième siècle! . . . Et cette inscription?...» Il la lit... Et dame?...
DERIVIÈRE
Mon cher comte, je vous affirme qu'il a par-
faitemenl accepté votre explication : le meuble donné à réparer, en effet, et la malveillance faisant son œuvre. Avec ça que les statues les plus authentiques ne sont pas criblées de graffiti!
BONNEVILLE
Oui, mon cher, s'il n'y avait pas l'autre meuble, le vrai, chez Altona.. . mais il y a l'autre meuble, chez Altona. Et vous comprenez, Breschard : si je me trouvais jamais forcé de me séparer de quelques bibelots, à présent?. . .
BRESCHARD
Vous m'accordez une minute? (Il va vers un tuyau d'appel.) Envoyez-moi doncLangouët tout de suite... (Revenant.) Permettez-moi une question, monsieur le comte. Vous êtes bien sûr que le meuble n'est pas sorti de chez vous?... (A}'ec embarras.) Vous m'excuserez, mais vous savez que si j'accepte de faire des copies, j'entends ne livrer que des copies... Vous pourriez... Encore une fois, je vous
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demande pardon . . . Mais il y va de l'honneur de ma maison. Vous pourriez. . .
BONNEVILLE, légèrement.
L'avoir envoyé chez quelqu'un, pour le faire maquiller et signer? Mais vous ne me fâchez pas, Breschard, je sais que ça se fait. (Bonhomme .) Ce que j'en ai acheté de meubles que l'on avait travaillés de la sorte, dans mon existence de bihelotier ! .. . (Sérieux.) Pour celui-ci, non. Étant chez moi, avec la lettre de la Reine dans son tiroir, franchement, je n'avais pas besoin de l'authentiquer.
BRESCilARD
C'est tout ce que je voulais savoir.
Il va ouvrir la porte nui donne sur F escalier communiquant avec l'alelier. Langouët arrive par là, un mètre à la main, comme un homme surpris dans son travail. Il salue les gens avec beaucoup de fierté et ne dit rien.