‹ La barricade; chronique de 1910Chapitre 32 sur 78 · SCENE XIII · texte numérisé non relu

SCENE XIII

BRESCHARD, PHILIPPE, GAUCHEROND

GAUCHEROND, allant au meuble et replaçant

les tiroirs Il ne faut pas vous faire de mauvais sang, patron, c'est un petit malheur. C'est comme si les porteurs avaient flanqué des renfonce-

ments dans la marqueterie. Ça se réparera et on n'y verra rien.

PHILIPPE

En tout cas, ce n'est pas Lançouët le coupable. Je suis sûr qu'en ce moment il fait son enquête, et peut-être que ce soir. . .

BRESCHARn

Lui"? Tu ne l'as donc pas regardé, pendant qu'il me bravait? Car il me bravait, et, si je ne l'ai pas exécuté, ce n'est pas quej 'aie le moindre doute. Ah! il savait ce qu'il faisait, et qu'il a barre sur moi, en ce moment... Vous m'aviez bien dit, Gaucherond, quand je vous ai parlé de ce contrat avec Webb, l'Américain : « C'est tentant, patron, mais ce n'est pas prudent... " (A Philippe.JTn ne sais pas le détail de tout ça, toi. Nous causons si peu de mes affaires depuis cette année ! . . . Ce Webb est un Yankee enrichi dans les mines. Il a fait construire une maison dix-huitième siècle à Londres, style français. Il copie le petit Trianon. Il veut donner des

fêtes pour ce qu'ils appellent, là-bas, la season. Il est venu à Paris, il y a quelques mois, commander trois salons, livrables à date fixe et payés comptant à la livraison : quatre cent mille francs. Un seul jour de retard, tout est refusé. C'est bien américain, n'est-ce pas? Trois de mes confrères ont reculé devant ces conditions. J'ai fait mon calcul, moi, et je les ai acceptées. Nous arrivons largement. Mais si mes ouvriers me claquaient dans la main?... Langouët le sait, et alors . . .

GAUCHEROND

Patron, ne le croyez pas... M. Philippe a raison. Langouët, c'est mon élève. C'est moi qui l'ai pris ici tout petit, et qui lui ai mis l'outil à la main. Il a été mon apprenti, un apprenti comme il y en avait autrefois, avec les corporations... Ah! si leurs syndicats étaient ça, seulement! Mais on y reviendra. Patience!... Je ne dis pas. Il a tourné à gauche depuis... Je lui ai tant répété : « Mon

petit, pas de politique à l'atelier. Dehors, tout ce que tu voudras. Mais, à l'atelier, il faut respecter le travail. " Oui, il s'est gâté. Mais, j'en mettrais mes deux mains sous le varlet, il respecte le travail. Ce n'est pas lui qui aurait jamais fait cette saloperie-là.

PHILIPrE

Non. Ce n'est pas lui, papa. D'ailleurs, puis(jue tout s'arrange.

GAUCHEROND

Mais oui, patron, tout s'arrange. (Il soupèse le meuble pour l'enlever.) Il est trop lourd pour mes vieilles pattes, ce gros garçon-là. . . Je vais toujours chercher une voiture et je viens l'enlever avec. . . (hésitant) avec un de mes copains. Ne vous inquiétez de rien, patron. Avant six semaines, je le rapporte chez M. de Bonneville. // sort.

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