‹ La barricade; chronique de 1910Chapitre 34 sur 78 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

PHILIPPE, puis GAUCHERO^'D PHILIPPE

A Mademoiselle, Mademoiselle Cécile Tardieu. (Il relit sa lettre avant de la plier.) u Ma chère Cécile, depuis mon malheureux entretien avec votre père... " (Coup à la porte.) Entrez !

Il plie sa lettre et la met dans sa poche.

GAUCHEROND

M. Breschard n'est pas là? Je venais lui annoncer une nouvelle qui a de l'importance, à cause de cette grosse affaire avec l'Américain.

PHIUPPE La grève gagne? Nous allons l'avoir ici?

GAUCHEROND

Oui, et par Langouët!... Avant-hier, je n'ai pas voulu lui faire du tort. C'est comme si on était du même sang, quand on a fait donner à quelqu'un ses premiers coups de varlope... Mais c'est lui qui mène la grève, et c'est lui le saboteur.

PHILIPPE

Elî bien, moi, je continue à le croire incapable de cette infamie. La grève, c'est une chose; le sabotage, c'en est une autre. J'admets la première, mais l'autre? Cette lâcheté! Le travail des camarades détérioré, gâché!

GAUCHEROND

Et le travail des camarades empêché? Car, c'est ça, la grève. Non, non, monsieur Philippe. Grève et sabotage, sabotage et grève, ça se vaut, et c'est bon pour les propres à rien. Je vais avoir soixante ans, moi. J'en avais seize

quand je suis entré chez M. Firmin et trentecinq, lorsqu'il a cédé son fonds à monsieur votre père. Est-ce que j'ai jamais été en grève? J'ai fait mon métier qui était de travailler mes bouts de bois, comme le patron a fait le sien qui était de me commander ma besogne et de me la payer. Et pour cela, je n'ai pas eu besoin de leurs syndicats. Quand ils en ont fondé un, je n'ai rien voulu savoir. « Je suis assez grand garçon, que je leur ai dit, pour faire mes affaires tout seul. » Et c'est comme ça qu'on est un homme libre.

pniupPE Il n'y a pas que la liberté au monde, Gaucherond. Il y a la fraternité et la justice.

G.VUCHEROND

Ah çà ! Est-ce qu'ils vous auraient mis

dedans, vous aussi, monsieur Philippe, avec

leurs grandes phrases? Faites excuse, mais je

vous ai vu haut comme ça. La fraternité? Les

quinze mille balles aux députés socialistes qui

montent le coup à de pauvres bougres ! (Levant les bras au cieljhs. justice? vous trouvez ça juste, vous, cette unification de salaires qu'ils réclament dans leur grève d'aujourd'hui? La paye égale pour tous, hommes et femmes, capables et incapables?

PHILIPPE

Oui, puisque c'est le tarif le plus haut qu'ils prennent comme base. A qui font-ils du tort?

GAUCHEROND

Mais au travail ! monsieur Philippe, au travail!... Voyons?... Le travail d'une bonne main, moi, par exemple, qui ai quarante ans de métier dans les pattes, serait payé comme celui d'un Garrigue, d'un Burle, des sabots? Mais c'est absurde! Mais tout est inégal dans le monde ! Tout ! Tout ! Tout ! Voyez dans notre métier : le sapin, c'est-il du chêne?

PHIUPPE

C'est précisément parce que tout est inégal

dans la nature qu'il faut essayer de mettre un peu d'ég^alité dans la société.

GAUCHEROND

Ah! qu'on y mette donc de Tordre seulement! (Avisant un meuble.) Regardez les bois dans cette marqueterie. Comme ils y sont tous à leur place! Gomme un ton en fait valoir un autre ! C'est l'harmonie. C'est ça qu'il faudrait dans la société... Faites encore excuse, monsieur Philippe, vous n'allez pas leur dire que vous pensez comme eux? Vous ne ferez pas ça à M. Breschard? Si l'atelier d'ici suivait la grève, ce serait un rude coup pour lui en ce moment.

PHILIPPE

L'atelier ne suivra pas la grève, Gaucherond. Je vais communiquer à mon père votre avertissement. 11 vaut mieux dans l'intérêt de tous qu'il ait passé par moi. Je compte sur mon influence, en cas d'un conflit, pour amener une détente immédiate. (Entre François.) Qu'y a-t-il?

FRANÇOIS

Mademoiselle Tardieu est en bas. Elle demande si elle peut dire un mot à M. Philippe.

PHIUPPE

Priez-la de monter. (François sort.) Adieu, mon bon Gaucherond.

GAUGHEROND, revenant.

Adieu, monsieur Philippe... Dites donc, j'ai discuté avec vous tout à l'heure un peu vivement. Vous savez, votre père et vous, c'est comme ma famille... Quand vous vous marierez, vous me laisserez bien faire mon cadeau à Mme Philippe, un bonheur-du-jour qui me trotte dans la tête. Est-ce qu'il faudra attendre longtemps?

PHILIPPE

J'en ai peur, mon brave Gaucherond.

GAUCHEROND, regardant Cécile qui entre.

Tant pis ! Tant pis ! (S' inclinant.) Mademoiselle...

Il sort.

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