‹ La barricade; chronique de 1910Chapitre 40 sur 78 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

BRESCHARD, LOUISE BRESCHARD

Louise, tu as demandé à me parler?

LOUISE

Oui, mon ami.

BRESCHARD

Moi aussi, j'ai à te parler, et de choses très

118 I-A HARRICADE

(jraves. Voyons d'abord ce que tu as à me

dire.

LOUISE

Je viens d'apprendre que la grève.. .

BRESCHARD

Va éclater ici?

LOUISF

Oui.

BRESCHARD

Je le savais, et je sais aussi ce que je ferai. (Elle frémit.) Qu'est-ce qui te trouble à ce point, là dedans?

LOUISE

Mais ça, mon ami : ce que je deviendrai si la g^rève éclate. Dieu sait que j'ai tout fait dans mon coin pour l'empêcher. J'ai réussi presque avec mes ouvrières? Mais les hommes...

BRESCHARD

Ce que lu deviendras? La grève n'est pas obligatoire, je suppose. Elle éclate. Tes camarades quittent le travail. Tu ne le quittes pas.

LA HARIUCADE 119

Ils sont mécontents de leur salaire. Tu ne Tes pas du tien. Que vois-tu de compliqué là dedans? Surtout si tes camarades femmes font comme toi. Tu me dis qu'elles y sont prêtes.

LOUISE

Qu'est-ce que tu veux? J'ai peur,

BKESCHARD

Mais je suis là pour vous protéger, toi et les autres. J'ignore ce qui va se passer ici tout à l'heure. Mais si la Qrève éclate, la maison est grande, je donnerai l'hospitalité complète aux ouvriers et aux ouvrières qui me resteront fidèles. Et si les autres les menacent. ., Tiens. J'ai questionné là-dessus le commissaire de police, ce matin même. Je vais te dire sa réponse textuelle : « Empoignez une barre de fer, monsieur Breschard, et descendez-la sur la gueule au premier qui viendra vous embêter chez vous. » Tu vois. Je ris et je n'ai pas peur. Ris, toi aussi, et n'aie pas peur.

120 LA BAURICADE

LOUISE

Comment veux-tu que je n'aie pas peur, à l'idée d'un conflit, entre eux et toi? Mais si je te voyais frapper un ouvrier ou un ouvrier te frapper! . . . Ah! mon Dieu ! ... Et puis, il y a ce qu'ils pensent. Je ne t'en ai jamais parlé, mais je suis quelquefois très malheureuse à l'atelier, mon ami. Ils ne sont pas toujours justes pour moi. Je n'accuse personne. Qu'est-ce que tu veux? Ils ont deviné ce que je te suis. Et alors. .. C'est trop dur, vois-tu, d'être considérée comme un Judas par ses frères. Ce sont des enfants du peuple, comme moi. Si mes ouvrières et moi, nous ne nous mettons pas en grève, ils diront que j'ai trahi, que j'ai fait trahir, parce que je suis ta maitresse... Et puis, à quoi cela servira-t-il que quelques malheureuses femmes ne suivent pas les autres ?

BRIiSCH.4RD

Allons, sois franche, Louise. Ce que tu vou-

LA BAllUICADE 12i

lais me demander, c'est la permission, si la g^rève éclate, de les suivre, ces autres?

LOUISE

Eh bien, oui.

BRESGHARD, éclatant.

Ainsi, j'ai un duel avec un mortel ennemi, et tu viens, toi, me demander de passer du côté de cet ennemi? Ce n'est pas vrai que j'aie devant moi mes ouvriers et mes ouvrières. Je n'ai devant moi qu'un homme, et tu sais son nom aussi bien que moi : c'est Langouët. Ce n'est pas vrai que tes camarades te méprisent. Ce sont de braves cœurs, eux, et incapables de cette vilenie. Il n'y en a qu'un qui te traite durement, c'est Langouët. (Lui /jrenant le bras.J Tiens, depuis que je te l'ai nommé, tu es toute paie, tu trembles. Ton cœur te saute dans la poitrine. Qu'est-ce qui s'est passé entre lui et toi pour qu'il te fasse peur? Car c'est de lui que tu as peur, de lui seul. Pourquoi? Je veux le savoir.

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