LA H A RU ICA DE
LOUISE
Mais c'est de loi que j'ai peur, maintenant, de ta violence, de ta jalousie. Je croyais t'avoir prouvé...
BRESCHARD
Tu ne me réponds pas. Je veux savoir ce qui s'est passé entre Lang^ouët et toi.
LOUISE
Rien, mon ami, rien...
BRESCHARD, IlOVS de lui.
Naturellement. Mais ne vois-tu pas que moins tu veux me répondre, plus tu m'affoles. Ah ! comment te forcer à me la dire, la vérité, quelle qu'elle soit? Gomment?... Non. Là, tu ne me mentiras pas. J'ai vu mourir ta mère, Louise. J'étais auprès de toi quand elle a passé. J'ai vu ton chag^rin. Jure-moi sur la mémoire de ta mère que tu n'es pas la maîtresse de Langouët.
LOUISE, le regardant en face.
Je te le jure, mon ami, sur la mémoire de
ma mère; je ne suis pas la maîtresse de Langue uët.
BRESCHARD
Ah! Louise, que tu m'as fait du bien! Pardon, mon amie ! . . . Tu ne sais pas, tu ne peux pas savoir... A mon âge, vois-tu, on ne doit plus aimer. Quand je te reg^arde, je me rends si bien compte... Je me dis que le sentiment qui t'a jetée dans mes bras, c'a été la reconnaissance, l'émotion de te sentir tant aimée, mais pas l'amour, pas l'amour! et que tu continues à être à moi, par pitié, peut-être!... Alors, quand l'image d'un homme jeune, lui, beau, passionné, s'associe, dans ma pensée, à ton image, alors, je crois tout, je vois tout, devant moi, comme si. .. Ah! pardon, mon amie, pardon! Dis que tu me pardonnes, dis-le!
LOUISE
Je n'ai pas à te pardonner. Je ne t'en ai pas voulu. Je ne t'en voudrai jamais. Quand tu me parles d'une certaine manière, c'est que tu
124 LA BARUICADE
souffres, je le sais. On peut en vouloir à quelqu'un de ses actions, pas de ses sentiments.
BRESCHARD
Tu es plus jfjénéreuse et plus juste que moi. Mais tu as raison. Ta situation actuelle, dans la crise que l'atelier peut traverser, serait trop fausse. D'ailleurs, il faut couper court à ces médisances que tu soupçonnes, et à des calomnies que tu ig^nores. Moi, je les connais. Je vais t'épouser, Louise. Je te le dois. Il y a longtemps que j'y ai pensé. J'ai hésité, pour bien des motifs que tu devines. La conversation que nous venons d'avoir ensemble achève de me déterminer. Tu n'auras même pas à retourner à l'atelier, et tu ne seras mêlée en aucune façon à cette histoire de grève, quelle qu'en soit l'issue. J'annoncerai notre mariage à tout le monde, aujourd'hui même.
LOUISE
Ah! mon ami, tu viens de me toucher le cœur profondément, mais...
LA HAlir. ICADE 125
BRESCHARD
Mais?. . . (La regardmii.JTw refuses de devenir ma femme ?
LOUISE
Je dois refuser... Tu oublies que tu as d'autres devoirs, un fils, une fille
BRESCHARD
Mon fils et ma fille sont prévenus.
LOUISE
Tu leur as dit?. . .
BRESCHARD
Tout. Philippe approuve absolument ce mariag^e, et la seule objection qu'ait faite ma fille ne tient pas debout. De ce côté-là, [)ar conséquent, je suis libre. Ne te crée pas de scrupules inutiles, mon enfant.
Quand ton fils et ta fille m'accepteraient, est-ce une raison pour que j'accepte, moi, leur gfénérosité et la tienne? Non, mon ami, je ne peux pas, je ne peux pas être ta femme. Rap-
pelle-toi. Quand je me suis donnée à toi, tu as voulu me rendre indépendante, suffire à mes besoins, m'entourer de luxe. Je t'ai dit non alors, comme je te dis non aujourd'hui, et pour le même motif. Je n'ai pas voulu vivre en fille entretenue, parce que je n'en étais pas une. J'étais une ouvrière, avec un amant, mais une ouvrière, et qui se suffisait par son travail. Tu m'as comprise, alors. Comprendsmoi, maintenant. T'épouser, ce serait devenir une bourg^eoise, une dame. Et je ne suis pas une bourg^eoise. Je ne suis pas une dame. Ton monde n'est pas mon monde. Mon monde, c'est l'alelier, c'est mon travail, c'est mes camarades, c'est ma petite chambre, c'est toi aussi, mais pas comme patron, pas comme bour^jeois, comme quelqu'un que j'ai vu si délicat, si bon, si dévoué, quand j'étais dans la peine et si seule. Et je suis contente comme cela, mon ami. Ne me demande pas de rien chang^er à une situation qui est... ce qu'elle
LA r.ARRICADE ^27
peut être. Ce que je t'ai dit, à propos de cette grève, t'a montré le fond de mon cœur : mon besoin de concilier ce que je te dois et ce que je dois à ma classe. Ma classe, c'est un bien grand mot. Si tu savais comme je le sens vrai !
BRESCHARD
Alors, tu ne veux pas m'épouser?.. . Et tu ne t'aperçois pas que tu viens de te dénoncer toi-même, de trahir ton secret?
Je n'ai pas de secret. Je t'ai dit mon véritable motif.
BRESCHARD
Pourquoi as-tu parlé de classe, alors? Pourquoi ai-je retrouvé, sur ta bouche, ce mot, qui n'est pas de toi? Est-ce qu'on a jamais entendu parler d'une ouvrière qui ne veut pas devenir une dame? Ces idées, est-ce que ce sont les tiennes?Non. Il y a là uneinfluence d'homme, et je la connais, cette influence. J'en ai déjà
128 LA RARRICADE
souffert dans mon fils. On en a fait un syndicaliste, un ennemi. Et ce même esprit de révolution, voici qu'on te l'a insufflé à toi! Qui? Cette fois, ce n'est pas un soupçon, c'est une certitude. Tu m'as juré sur la mémoire de ta mère que tu n'étais pas la maîtresse de Lang^ouët. Fais-^noi un autre serment. Ose. Juremoi sur la mémoire de ta mère que tu n'aimes pas Lang^ouët.
LOUISE
Je ne ferai pas ce serment.
BRESCHARD
Alors, c'est vrai? Tu n'es pas sa maîtresse, mais tu l'aimes? Au moins, avoue, dis : «Je l'aime! « Dis-le. Mais avoue, avoue, avoue donc enfin !
LOUISE
Je n'avouerai rien, parce que je n'ai rien à avouer, et que ce n'est pas humain de traiter, comme tu me traites, une femme (jui n'a jamais menti, jamais trahi.
BRESCHARD, Sans V écouter.
Ah! mon instinctne m'avait pas trompé! Tu l'aimes! Tu l'aimes!
LOUISE
Je te répète que je me sens de ma classe, et je n'ai pas besoin de subir une influence pour cela. Il me suffit de me rappeler mon père et ma mère qui étaient des ouvriers, tous mes autres parents qui étaient des ouvriers, mon enfance...
BRESCHARD, allant et venant dans la chambre.
Mais non, tu l'aimes!... Et moi, c'était la reconnaissance, c'était la pitié. Qu'est-ce que tu veux que ça me fasse maintenant que tu te joig^nes à eux? Tu venais me demander la permission. Tu l'as. Je te la donne. Retourne à l'atelier. Mets-toi en grève comme les autres. Il sera content de toi. (Marchant sur elle.) Ah ! malheureuse ! . . .
Le bruit de la porte qu'on ouvre l'interrowpl. Philippe passe la tête et dit. . .
PHILIPPE
Papa, on demande à te parler. J'ai dit qu'on attende un moment. C'est pour la g^rève. BRESCHARD, il regarde la pendule.
Quatre heures ! Ah ! Us sont exacts ! . . . Qu'ils viennent! (A Louise.JTa t'en vas. Tu as raison. Je ne supporterais pas de vous voir en face l'un de l'autre. (Elle sort.J G'esi un duel. Tenonsnous bien sous le feu.
Parait une escouade d'ouvriers ayant à leur tête Langouët et Iliuheu ^.