‹ La barricade; chronique de 1910Chapitre 52 sur 78 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

LES MÊMES, BRESCHARD

BRESCHARD, qui a entendu, en eyitrant, les dernières paroles de Gaucherond .

Voilà le bon sens.

GAUCHEROND, à Breschard.

Je suis à vous, patron. (Les ouvriers vont à leur besogne. Il s'adresse à sa femme. J A ce soir, ma grosse. T'inquiète pas si tu me vois pas revenir. Je rentrerai peut-être pour neuf heures. Je veux que tout parte aujourd'hui. fA Breschard.) Et tout partira.

BRESCHARD

Combien de caisses pour l'expédition de cette nuit?

GAUCHEROND

Trente-cinq, qui sont prêtes et que j'ai fait rang^er là . (Il montre la porte ou verte .) Et celles-ci .

BRESCHARD

Et pour le prochain envoi?

GAUCHEROND

Il va rentrer de quoi en faire douze ou quinze, puis ce sera fini. Nous arriverons Nous n'aurons même pas besoin des dix jours de plus qu'accorde l'Américain. Je passerai un bon moment tout de même quand la dernière voiture tournera le coin de cette vieille rue du Cherche-Midi... Ya, Langouët... Cherche midi et trouve la peau!... C'est pas un reproche, patron. Mais je peux vous dire que vous m'en avez fait faire un rude bouleau, ce mois-ci.

BRESCHARD

Je le sais, Gaucherond. Vous avez bien çagnê le droit de vous reposer, et vous vous reposerez le reste de votre vie, si ça vous chante. Après le service que vous m'avez rendu, car vous me sauvez ma maison, tout bonnement, vous pouvez tout me demander.

GAUCHEROND

Je VOUS vois venir, patron. Vous voudriez faire de moi un rentier. Pas de g^oùt pour cette profession... Savez-vous ce qui me chanterait? Ce serait de vous voir un peu content, un peu détendu. Qu'au premier moment, vous ayez dit : « Bigre! » je comprends. Mais à présent?... Je connais votre fig^ure, allez. Vous vous mangez les sangs, monsieur Breschard... Je devine, c'est votre fils qui vous accroche, et ses idées. Il ne vous a tout de même pas lâché, hein?... Mariez-le donc, monsieur Breschard... Qu'il ait une femme et des enfants, vous verrez si ça pèsera lourd, le syndicalisme, quand il s'agira de la galette à ses mômes. La dernière fois que nous avons causé, tenez, le jour de la grève, il est venu, là, une petite demoiselle, la fille à M. Tardieu. Ah! j'ai bien vu!... Ça ferait-il une jolie paire, hein, patron?

BRESCHARD

Vous touchez à une plaie vive, Gaucherond. Oui, j'y ai pensé, à ce mariage. Il a failH se faire. Et puis, il a surg^i une difficulté. Tardieu a emmené la petite en Italie. Je vois mon pauvre Philippe se ronger.

Voilà une des causes de mon chagrin... Et puis, il y a ma fille... Elle n'a pas mis les pieds chez moi depuis cinq semaines, quand elle me sait dans l'ennui de cette grève. Comprenez-vous ça? Et pourquoi? Pour une discussion où je l'ai remise à sa place. Ah ! les enfants ! . . . Mais, qu'est-ce que je vais vous raconter là? On souffre et on ne se plaint pas. Adieu, Gaucherond , et encore merci. Je rentre téléphoner à l'agence que l'on vienne enlever les caisses à huit heures. Gava?

GAUCHEROND

Oui, monsieur Breschard... Adieu... Mais prenez bien garde en vous en allant. . . (Lui len-

danl un journal.) Lisez. C'est un journal que

j'avais pour vous. Il y a un manifeste de nos

grévistes.

BRESCHARD, Usant.

Il faut que les camarades qui caneraient le sachent bien. La tactique de la persuasion nest pas admissible, après quarante-sept jours de grève, et la machine à bosseler est la seule raison à donner à ceux que nous trouverions dans les ateliers. Nous avons notre police, nous aussi... C'est abominable, abominable! Mais, soyez tranquille, Gaucherond, je n'avais pas besoin de cet avertissement.

Il sort.

LA BAllUIGADE , 175

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