PREFACE IX
thèse. Elle appartient essentiellement au g^enre de la liitératiire à idées. La distinction est capitale, et quoiqu'elle ait été faite souvent, elle est méconnue de tant de gens qu'il est nécessaire de la souligner à chaque occasion. La littérature à thèse, le nom l'indique, suppose que l'auteur a construit son roman ou sa pièce en vue d'une démonstration à établir. On peut écrire des merveilles dans cette donnée : le Mariage de Figaro et les Misérables en sont des preuves, empruntées à deux génies très différents. Les intelligences dressées à la discipline scientifique auront toujours contre elle une objection que Flaubert, fils de médecin, a fortement résumée dans la préface des Dernières Chansons : « Malgré tout le génie que l'on mettra dans le développement de telle ou telle fable, prise pour exemple, une autre fable pourra servir de preuve contraire. Les dénouements ne sont pas des conclusions. D'un cas particulier, il ne faut rien induire de général.
X LA BAUmCADE
Les g^ens qui se croient par là prog^ressifs vont à rencontre de la science moderne, laquelle exigée qu'on apporte beaucoup de faits avant d'établir une loi. » Tous les reproches adressés de tout temps aux œuvres à thèse sont enveloppés dans ces quelques ligfnes. L'œuvre à thèse suppose toujours chez l'auteur un parti pris, autant dire le coup de pouce donné à la réalité. Il prêtera le beau rôle au personnag^e qui représente sa théorie. Il noircira celui qui représente l'opinion contraire. Les événements seront combinés pour rendre plausible la solution qu'il préconise. Fi^jaro aura tout l'esprit qui manque au comte, Jean Yaljean toute la vertu qui manque à ses persécuteurs. A aucun moment l'écrivain n'est objectif, pour emprunter au vocabulaire philosophique un terme aujourd'hui vulg^arisé. Il en résulte que son œuvre, si remarquable soit-elle, donne une impression de factice et d'arbitraire. Elle n'a pas cette bilatéralité de la vie, cette suprême
PIIEFACE XI
impartialité de la nature qui rend indiscutables les créations complètement réussies. Une vertu eu est absente : cette modestie, cette patiente soumission devant le fait, la plus belle attitude que puisse prendre une iutelli^jence. La littérature à idées peut Tavoir, elle, cette soumission. Elle est simplement une recherche. Elle ne se propose pas de démontrer, mais de montrer, et à ce propos, de sug^gférer. « Voici un jeune plébéien français de ce temps » , nous dit le Stendhal de Rouge ei iSoù'. « C'est ainsi qu'il pense, ainsi qu'il agit. Telles sont les influences qu'il subit, tels sont les milieux qu'il traverse. » Et il choisit ces influences parmi les plus probables, étant donné son personnaije. Quand il vous a tracé ce portrait, il le re(;arde avec [)lus d'attention encore. Il croit démêler une cause générale à ces effets particuliers, et il la précise. Le cas de Julien Sorel nous apparaît, (jràce à son commentaire, comme un incident de transfert de classe. C'est un très
petit épisode du vaste mouvement de la Révolution, que l'aventure qui fait de ce fils de paysan un officier tout près de devenir le g^endre d'un grand seigneur. Un simple lieutenant d'artillerie est bien devenu César. Remarquons-le, Stendhal ne prétend pas nous obliger à tirer de sa chronique cette conclusion. Il nous la suggère à titre d'hypothèse explicative. Elle serait fausse, que la Chronique, elle, serait vraie, parce qu'elle a été composée d'après nature, parce que chaque caractère y est étudié en lui-même et pour lui-même, parce que l'auteur s'est considéré, d'après sa propre métaphore, comme un miroir qui se promène le long de la route. Et quelle est la première qualité d'un miroir? De ne pas déformer la réalité qu'il reflète. Nous sommes ici en plein courant de cette méthode scientifique préconisée par Flaubert. Nous avons devant nous des faits et nous essayons d'en dégager des lois, ou mieux des hypothèses de lois. Nous disons le tout se