‹ La barricade; chronique de 1910Chapitre 61 sur 78 · LA^GOUET · texte numérisé non relu

LA^GOUET

Vous appelez ça un crime? Moi, je l'appelle

un devoir... Et puis, quand ce serait un crime, quand on m'enverrait en prison, aux assises, au bagne, qu'est-ce que ça peut bien vous faire, à vous?

LOUISE

Mais, si ça ne me faisait rien, est-ce que je serais venue ici pour être insultée, méprisée?... Je le savais que vous m'insulteriez, que vous me mépriseriez. Mais pourquoi? pourquoi?

LANGOUET

Parce que vous êtes la maîtresse de Breschard.

LOUISE, sombre.

Eh bien, oui, je suis sa maîtresse, oui!

Vous voyez bien que votre place n'est pas ici. Retournez donc chez votre amant!

LOUISE, se jetant sur lui.

Non, ma place est ici, près de vous, pour vous empêcher de vous perdre, pour vous sauver.

LANGODET, la repoussant.

Laissez-moi.

LOUISE

Non, je ne vous laisserai pas faire ça, parce que... Ah! tant pis, cela m'étouffe depuis trop longtemps, parce que je vous aime.

LANGOUET

Vous m'aimez?... Moi?... Vous?... [Il la regarde, et, sauvagement, la prend dans ses bras.) Ah ! Louise ! . . . (Leurs bouches vont pour s'unir, et, plus sauvagement encore, se détachant d'elle :) Non, non ! . . . Je vois l'autre !

Il se laisse tomber sur un petit banc de fer qui est resté, la tête dans ses mains.

LOUISE

Je le savais bien que ce serait comme ça quand j'aurais parlé! Je ne peux pas effacer ce qui a été. Je ne pourrai jamais ! Je l'ai compris tout de suite quand j'ai commencé à vous aimer. C'a été le premier jour que je vous ai vu. Je venais d'arriver à Tatelier. Vous êtes entré

et VOUS m'avez causé. Vous m'auriez dit de partir avec vous, là, je vous aurais suivi tout de suite. J'ai compris que, jusqu'à ce moment, j'avais cru aimer et que je n'avais pas aimé. . . Qu'est-ce que vous voulez? On a vingt ans. On est jeune. . . Ah! si on savait! On ne sait pas. On se laisse prendre. . . Tout de même, c'est vrai, j'aurais dû vous attendre... (IL a relevé la têie et, iVun geste involontaire, il lui a pris la main. Elle se rapproche et passionnément :J Ah ! Que je t'ai aimé, dès ce premier jour!

LANGOUET, sans quitter sa main et regardant devant lui comme halluciné.

Mais comment voulais-tu que je devine?... Moi aussi, dès que je t'ai vue, je t'ai aimée... Je me rappelle. Tu étais à ton métier, qui travaillais, avec tes beaux cheveux que tu relevais quelquefois, de la main, comme tu fais. Tu étais si jolie ! Tu avais un air si doux, si vrai ! . . . Je suis rentré, ce jour-là, je me souviens, en me disant : « Comme ce serait g^entil si elle était

ma femme! On reviendrait ensemble, le soir, après le travail. Elle serait là, qui coudrait dans la chambre pendant que je lirais. Je la regarderais! Gomme on serait heureux! .. . " Je t'ai revue, et, chaque fois, je t'ai aimée plus. Et, plus je t'aimais, moins j'osais te parler... Et puis, un jour, j'ai su ce qu'il y avait... Ah! Ce que j'ai souffert, moi aussi! Ce que je l'ai haï, cet homme, moi qui, avant, n'avais jamais connu la haine ! Mon socialisme, c'était le rêve du bonheur pour tous. C'est ça qui m'a appris la colère, la vengeance. Ce que je t'ai détestée, toi aussi!... Toi, c'était le plus dur, parce que je t'aimais en même temps, (Sanglotant) ei, plus j'étais mauvais avec toi, plus je t'aimais. Ah! quand je pense à ce qui aurait pu être, je suis trop malheureux! LOUISE, se jetant à genoux et l'étreignant. Puisque je t'aime et que tu m'aimes, ne le sois plus, malheureux. Nous avons été tous deux bien misérables. Je ne regrette rien, à

cause de cette minute, rien. Tout est payé, tout est effacé, puisque tu m'aimes, puisque tu me l'as dit, puisque tu m'as laissé te dire que je t'aime! Ah! Je t'aime! Je t'aime! Répète-le-moi aussi, toi, que tu m'aimes. Dismoi : je t'aime.

LANGOUET

Oh! oui ! Je t'aime.

LOUISE, la tête contre la poi'lrùie de Laiigouèl.

Ah ! c'est comme si j'avais fait une longue maladie et que je me sente tout à coup guérie. Ne pleure pas, mon aimé ! Reg^arde-moi, souris-moi. Je passerai toute ma vie à te faire oublier ce que tu as souffert à cause de moi. Et tu l'oublieras. Il n'y aura plus de passé. Il n'y en a déjà plus pour moi. Ce rêve que tu avais fait, tu le vivras, nous le vivrons. J'habiterai avec toi, je ne te quitterai plus, j'ai toutes tes idées, vois-tu, toutes. Je te jure que ta foi est la mienne, que je suis avec ceux de ma classe.

Tu viendras dans ma chambre. Tu verras. Les

livres que je lis depuis deux ans, ce sont les mêmes que toi. Je voulais tant penser comme toi, tant te comprendre. Je t'admirais tant. Je sentais si bien que tu luttais pour le peuple, et j'en suis du peuple, etj'aimeàen être, puisque je t'aime. . . (Voulant l'entraîner.) Viens, viens ! LANGOUET, passant ses mains sur son front et comme se réveillant.

Non, c'est impossible, il est trop tard.

Ils se relèvent tous les deux .

LOUISE

A cause de ce quia été? Tu ne me pardonnes as

LANGOUET

A cause de ce qui va être. (Sombre.) Ça devrait être déjà fini.

LOUISE

Comment? Tu veux...

LANGOUET

Faire ce que j'ai promis aux camarades. Oui.

LOUISE

Mais je ne veux pas, moi ! Mais tu es à moi ! Tout à l'heure, quand je te suppliais, c'était pour toi. (Le repretiant dans ses hras avec passion.) C'est pour moi, maintenant. Viens, je t'emmène.

LANGOUET, SB débattant contre son étreinte.

Pour qu'ils disent de moi que je suis un lâche?

LOUISE

Ils sont bien partis, eux! Pourquoi ferais-tu, toi, ce qu'ils n'ont pas voulu faire?

Parce que c'est nécessaire pour la Cause, parce que je leur ai dit que je le ferais. LOUISE, affolée.

Mais nous ne les verrons plus... Nous nous en irons... Nous passerons en Angleterre, en Amérique... Nous serons tout l'un pour l'autre... Pense donc, si tu étais condamné pour la vie, à cause de cela?. . . Alors, je te per-

drais après t'avoir trouvé enfin?... Non, tu es mon homme. Je suis ta femme. Je veux te g^arder. Tu n'as pas le droit de faire ça. Tu ne le feras pas. Tu ne le feras pas...

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