‹ La barricade; chronique de 1910Chapitre 77 sur 78 · SCENE XI · texte numérisé non relu

SCENE XI

BRESCHARD, GAUCHEROND

Gaticherond est entré sans que Breschard le voie. Il respecte le silence de son patron. Puis, avec une gaieté' jouée.

GAUGHEROND

C'est mol, patron. J'apporte le dessin de ce (i bonheur-du-jour » pour Madame Philippe. C'est pas mal, hein?

BRESGHARD, sans presque regarder le dessin.

Charmant. Montez donc là-haut, Gaucherond. Vous vous rendrez mieux compte des dimensions.

GADCHEROND

Je voudrais vous dire encore quelque chose, patron. — Tant pis, ça me pèse. Voilà : il ne faut pas en vouloir à la petite Mairet si elle est venue ici tout à l'heure. C'est moi qui vous l'ai envoyée, elle ne voulait pas. Ça ne va pas déjà si bien avec Langouët.

BRESCHARD

Vous le connaissez mieux que moi ! Vous l'avez vu rue du Cherche-Midi.

GAUCHEROND

Je l'ai vu aussi autrefois, quand il travaillait chez moi comme mon apprenti, presque un grosse. Il y a deux hommes, patron, dans ce corps-là. Il y a le bon, c'est l'ouvrier. Il y a le mauvais, le très mauvais, c'est l'anarchiste. Ils se bûchent en lui, à c't' heure, ces deux hommes. La Louise m'a dit que vous lui bouclez tous les ateliers. Ah! c'est bien votre droit, patron, c'est bien votre droit... Tout de même, vous vous rappelez ce que vous m'avez

dit là-bas, le jour du grand chambard, que je vous demande tout ce que je voudrais?... Eh bien, voilà. Si je vous demandais de passer au bleu tout ça?... Hein? La grève, la chasse aux renards et le reste?... Et puis, pensez un peu à cette petite. C'est la fille d'une payse à moi. Je ne vous l'ai jamais dit, patron. Il y a des fois où j'aurais mieux aimé vous avoir pas amené chez elle... Savez-vous ce qui serait cljic, là, ce qui serait bien de vous, patron? Ce serait de la plaindre, de l'épauler un peu. Qu'est-ce qu'elle deviendra, si l'autre boit? Et pour lui, pas de milieu : si c'est pas le bouleau, c'est le bistro. Jugez, s'il se met à taper sur la verte!... Enfin, s'il reste ouvrier, monsieur Breschard, il peut encore marcher droit. Avec cette petite, si brave, si comme il faut, ça peut encore faire un bon petit ménage, se marier, être propre. Patron, croyez-moi, n'empêchez pas cet homme de travailler.

BRESGHARD

Mon pauvre Gaucherond, c'est trop tard.

GAUCHEROND

Parce que vous avez mis son nom sur la fameuse liste? Je viens pas vous demander de l'effacer.

BRESGHARD /

Alors, quoi?

GAUCHEROND, changeant de ton.

Voilà, patron. J'aime bien à sortir une idée à moi, quand il y a du g^auche. Elles ne sont pas toujours mauvaises, mes idées ! ... Ce matin, j'ai rapporté le secrétaire de Saunier au comte de Bonneville.

BRESGHARD

Il a été content?

GAUCHEROND

Si content qu'il m'a envoyé un boniment pas ordinaire. « M. Breschard n'a pas le temps de travailler pour moi, » qu'il m'a dit... «Vous n'avez pas envie, vous, de vous établir? » —

« Mais je suis très bien chez nous, que je lui ai répondu. » Chez nous, c'est chez vous, monsieur Breschard. .. J'ai vu alors un homme très embêté, qui a insisté : « Alors, vous ne connaîtriez pas un camarade qui travaillerait pour moi à l'année?. . . »

BRESCHARD

Et vous lui avez indiqué Langouët?

GAUCHEROND

Oui, patron. Mais c'est pas un seul homme qu'il lui faut, c'est une équipe. Il a beau être de la haute, il brocante, monsieur Breschard, et ce qu'il voudrait, c'est faire le commerce du meuble, dans les grandes larg^eurs, sans en avoir l'air. Alors, je lui ai dit : « Monsieur le comte, il n'y a pas que Langouët. Après cette grève, il y a bien une dizaine de bonnes lames sans travail, parce que c'est aussi des fortes têtes. Avancez-leur donc de la braise pour une coopérative. Ils seront chez eux, sans patron. Oh! alors, il n'y aura plus de grévistes, ni de

saboteurs. Ce sera un rêve!... Avec une vingtaine de mille balles, vous en verrez la fin. .. »

BRESCHARD

vingt mille francs?... Il ne les a jamais vus.

GAUCHEBOND

G'estbien ce que j'ai deviné, patron, et il ne me Ta pas trop caché, lui non plus, le comte. Il m'a dit : « Vous devez avoir pas mal de clients comme moi, Gaucherond. Vous n'en connaîtriez pas un qui marcherait dans la combinaison? Moi, je ne voudrais pas y mettre plus de cinq à six mille francs... » Là, par exemple, patron, vous allez dire que je me mêle de ce qui me reg^arde pas... Monsieur Breschard, si vous y entriez, vous, dans la combinaison, hein?... Rapport à la petite? BRESCHARD, le regardant longuement.

J'ai compris, Gaucherond, et merci ! C'est en moi, cette fois, qu'il y avait du gauche, comme vous dites. Vous m'avez remis d'équerre.

GAUCHEROND

Alors?. ..

BRESCHARD

J'accepte...

GAUCHEROND, émil.

Ah ! Monsieur Breschard ! Monsieur Breschard ! . . . J'étais bien sûr. . . Si sûr que j'ai dit au comte de venir vous trouver à trois heures... (Regardant la pendule.) Il les est. Et tenez. (On ouvre la porte.) Quand je vous dis que la lan^jue lui en pèle!

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