Année littéraire de Fréron, du 17 janvier
que celle que je dépeins? si ce portrait n'est pas le sien, comment a-t-on l'injustice de me punir? » 11 ajoutait, avec justesse, qu'il avait laissé représenter — sans avoir songé à solliciter l'ombre d'une lettre de cachet — la comédie l'Ecossaise^ oii lui, Fréron, était attaqué avec la plus extrême violence. Loin de s'en plaindre, il avait été jusqu'à demander qu'on mit bravement son nom, Fréron^ au lieu du nom Frelon^ que portait le personnage honni. Mais la Clairon était pressante, elle allait l'emporter. Déjà, l'incarcération au For l'Evoque lui ayant été mandée, comme certaine. Voltaire avait envoyé, de Ferney, son cri de joie :
Absolvit nunc poena Deosf
De fait, l'ordre d'arrestation avait été signé; mais l'exempt chargé de le mettre à exécution fut frappé d'un violent accès de goutte. Les amis de Fréron profitèrent du moment de répit. 11 ne fallut rien moins que l'intervention de la reine de France, pour faire échapper l'écrivain à la prison. Stanislas Lesczinski, père de la reine, avait toujours protégé Fréron.
Qui dira les transports de la belle artiste ? « Fréron avait si bien fait mouvoir ses amis, écrivent les rédacteurs des Mémoires secrets, que la reine avait ordonné qu'il eût sa grâce. M"^ Clairon ne s'est point trouvée satisfaite. Elle a écrit de nou-
veau aux gentilshommes de la Chambre une lettre très pathétique, où elle témoignait ses regrets de voir que ses talents n'étaient plus agréables au roi ; qu'elle le présumait, puisqu'on la laissait avilir impunément, et qu'en conséquence elle persistait à demander sa retraite. Elle est allée ensuite en personne chez Mo le duc de Choiseul, où, après lui avoir épanché son cœur, elle lui a fait part de son projet :
(( — Mademoiselle, a repris M. leduc, nous sommes vous et moi chacun sur un théâtre; mais avec la différence que vous choisissez les rôles qui vous conviennent et que vous êtes toujours sûre des applaudissements du public. Il n'y a que quelques gens de mauvais goût, comme ce malheureux Fréron, qui vous refusent leurs suffrages. Moi, au contraire, j'ai ma tâche, souvent très désagréable; j'ai beau faire démon mieux, on me critique, on me condamne, on me hue, on me bafoue, et cependant je ne donne point ma démission. Immolons, vous et moi, nos res'sentiments à la patrie et servons la de notre mieux, chacun dans notre genre. D'ailleurs, la reine ayant fait grâce, vous pouvez, sans vous compromettre, imiter la clémence de Sa ^lajesté'. »
Cette argumentation n'eut pas le pouvoir de calmer l'héroïne tragique. De retour à la Comédie, elle