‹ La Bastille des comâediensChapitre 112 sur 122 · Glasseur de tabatières en carton · texte numérisé non relu

Glasseur de tabatières en carton

LE FOR L ÉVl-.QUE 277

terre, qui était extrêmement garni, et pour la plus grande partie d'artisans peu sages et qui ont grand besoin d'exemples » '.

Parfois ces cris partaient au moment où l'attention du public était suspendue au dialogue des acteurs clans un passage d'une émotion particulière. « J'ai conduit au For rEvèque Goury de Montigny, écrit roflicier du guet Amblard, pour avoir crié plusieurs fois : « Bas les nez » ! dans les endroits les plus intéresssants de la pièce » -.

A la première du Réveil cf Épiménide , la comédie de Poisson, le cours de la représentation est troublé par un jeune homme qui s'amusait à enfler sa voix « d'une manière qui n'était pas naturelle » en criant sans relâche et sans raison : « Paix là » ! ce qui excitait des risées et des interruptions perpétuelles, sans qu'on parvînt à le faire taire. A la sortie, il fut enfin appréhendé par des archers de robe courte, vêtus en bourgeois, et conduit au For l'Evêque^.

L'un des cris qui étaient poussés le plus habituellement était tout à l'honneur de la vieille galanterie française. Le public n'admettait pas que, dans

1. Rapport au lieutenant de police, en date du 8 août 1751 {Bibl. de l'Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 11738, f. 1-10).

2. Rapport du 22 mai 1751 {Bibl. de V Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 11759, f. 157).

3. Rapport de Bazin du 7 janvier 1757 {Bibl. de V Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 11301, f. 275-7G).

les loges ou les galeries, des hommes fussent assis au premier rang, tandis que les dames restaient par derrière. C'étaient, en ce dernier cas, des cris à n'en plus finir : «Place au dames»! «J'ai cru prévenir le désordre, écrit l'exempt Bureau, le 18 février 1749, en allant aux secondes et aux troisièmes loges prier les peronnes, qui occupaient les places sur le devant, de les céder aux dames qui étaient par derrière. Je n'ai trouvé qu'un monsieur, dont j'ignore le nom, qui a beaucoup insisté m'ayant même demandé d'avoir mes ordres par écrit. Je lui ai répondu que je n'avais point d'ordr^es à lui présenter, que l'usage était établi, que je ne croyais pas qu'il pût se dispenser de le faire, parce que le spectacle ne devait pas être troublé par rapport à lui et que la politesse exigeait qu'il le fît. Il m'a obligé de lui dire que, si le spectacle se trouvait troublé par sa faute, je ne pourrai me dispenser de le conduire à votre hôtel — Dureau s'adresse au li.Milonant de police; — ce qu'ayant entendu il a quitté sa place » ^ Et cependant que Dureau faisait ces démarches et parlementait, la salle ne faisait ([ue crier : « Place aux dames » ! Quelques-uns, pour faire plus de bruit, mettaient leurs mains devant leur bouche en manière de porte-voix.

Les officiers de police sont parfois d'une longanimité singulière. « Plusieurs jeunes gens, écrit l'un

1. ClLl. de r Arsenal, Arch. de la Baslille, ms. 11684, f. 246.

d'eux au lieutenant de police, le 3 décembre 1730, qui étaient aujourd'hui au parterre de la Comédie- Italienne, ont aperçu aux secondes loges des hommes qui étaient sur les premiers bancs et des femmes derrière eux; ils ont crié : «Place aux dames»! Les acteurs, qui étaient prêts à jouer la comédie, n'ont puse présenter sur le théâtre, attendu que ces cris continuaient sans relâche ; ce qui m'a déterminé d'entrer au parterre avec la garde pour tâcher d'en imposer; mais cette première démarche n'ayant fait aucune impression, j'ai été contraint de monter aux secondes loges pour prier les hommes, contre lesquels on criait, de céder leurs places aux dames qui étaient derrière eux, afin de faire cesser les cris du parterre; mais, quoique je me sois servi de prières et de supplications pour les engager à le faire, ils m'ont représenté qu'ayant payé leurs places, ils ne croyaient pas qu'on fût en droit de les déplacer. Enfin, voyant que je ne pouvais rien obtenir de ce côté-là, j'ai été contraint de retourner au parterre où j'ai été obligé d'arrêter deux particuliers du nombre de ceux qui criaient le plus fort et d'en imposer aux autres autant qu'il m'a été possible. Cette expédition a calmé le bruit et a donné lieu aux acteurs de se présenter sur le théâtre après s'en être retirés deuxfois^ » Des jeunes gens arrêtés, l'un se nommait Laurent de Saint-Amant

1. Dibl. de V Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. H118, f. 6-7.

et l'autre, qui était uu abbé tonsuré, François Giraut.

A la Comédie-Italienne, une partie de la salle chante en même temps que les acteurs. On se contente d'envoyer au For l'Evoque ceux qui chantent « trop haut ^ » .

Parfois l'exempt de service se met en évidence et parlemente avec les perturbateurs. Le 3 janvier 1733, les Comédiens du Roi jouaient leDouble Veuvage, de Dufrény, le Badinage, de Boissy et les Trois Cousines, données depuis plus de trente ans, sous le nom de Dancourt, bien que d'aucuns, prétendissent que la pièce était, en réalité, d'un certain Barrau : cependant, Dancourt y avait mis sa signature et encaissait les droits d'auteurs. On criait dans la salle : « Bas les chapeaux! >» et c'étaient des huées de toutes parts. « J'avais paru plusieurs fois, écrit l'exempt, en criant : « Un peu de silence. Messieurs! » ce qui n'avait fait aucune impression » ; et, tandis que l'exempt se dirigeait vers le parterre, les huées reprenaient du côté de l'orchestre. (( Plusieurs jeunes gens se disaient les uns aux autres : « Nous pouvons crier, il ne viendra pas jusqu'à nous ! » Et les cris reprenaient : « Bas les chapeaux ! » « Ce qui m'a donné lieu, ajoute l'exempl, d'arrêter celui qui criait le plus fort, au vu de tout le parterre, dont une partie s'est écrié : « C'est bien

1. Bibl. de V Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 11703, f, 35.

fait » I Et l'on s'en fut ainsi retirer son chapeau au For l'Evèque '.

Quelques-uns de ces rapports, rédigés par les exempts de service, présentent un tableau assez complet et vivant de la manière dont se passaient les représentations données par MM. les Comédiens du Roi, aussi bien les comédiens de la troupe française que ceux de la troupe italienne. Le 19 janvier 1749, on jouait les Fées rivales^ pièce en trois actes en prose, agrémentée d'un divertissement de Romagnesi et Procope. Le sujet en était, disent les commentateurs, l'Esprit préférable à la beauté. Dès le début de la pièce, l'exempt Bureau avait été très occupé par l'arrangement des carrosses qui avaient amené les spectateurs. Il cherchait à éviter les encombrements. A la fm du premier acte paraît le moucheur de chandelles :

— Rira, rira pas!

Puis :

— Haut les bras. Monsieur l'abbé! Place aux dames!

Le vacarme allait crescendo.

L'exempt se présente sur le devant de l'amphithéâtre et demande à messieurs du parterre à quelle loge s'adressent leurs cris. Le parterre répond en tumulte, tandis que des loges partent les répliques :

1. Bibl. de l'Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. M2i9, f. 407-8.

— Ils n'ont pas lieu de crier, ce sont des tapageurs!

Enfin un calme relatif se fait et Ton peut jouer le premier acte. Mais à peine le rideau est-il retombé :

— Ouvrez les loges!

Cependant que des loges on répondait :

— Non, pas du tout !

Et l'exempt de reparaître sur le devant de Tamphithéùtre. 11 prononce tout un discours qui nous a été conservé :

— Messieurs, les loges sont ouvertes. Un peu de calme, et je vous prie de vous conformer à l'ordonnance du roi^. Il ne faut pas s'imaginer que les loges doivent être toujours ouvertes. Môme elles ne doivent pas l'être du tout lorsqu'il y a des dames qui ne veulent pas le permettre, n'étant point obligées de s'enrbumer pour votre satisfaction. S'il se trouve quelqu'un qui a trop chaud, il n'a qu'à parler : je lui ferai ouvrir le passage.

Cette persuasive éloquence ramena le calme jusqu'au moment oii Arlequin et Scapin commencèrent le second acte. Mais aussitôt ce furent de nouveaux cris. Epouvantés Arlequin et Scapin disparaissent dans les coulisses. L'exempt arrête et envoyé au For l'Evoque les deux principaux per-

1. L'ordonnance du roi sur les spectacles. Voir les placards originaux {Bibl. nat., ms. franc. 21625, f. 238 et suiv.).

LE FOR l'ÉVÊQUE 283

tiirbateurs. Arlequin et Scapin rentrent en scène. Nouvelles huées « partant d'une cabale qui étoit à rextrémité du parterre d'en haut». Arrestation de trois autres perturbateurs. Arlequin et Scapin, qui se sont une seconde fois éclipsés, rentrent de nouveau.

« Si ces emprisonnements m'attirent quelques ennemis, conclut l'exempt Bureau, par les personnes que j'ai emprisonnées ou celles à qui elles appartiennent, je m'en trouverai dédommagé par l'approbation de plusieurs seigneurs qui étaient au spectacle, qui m'ont dit, étant dans le foyer, que, si pareilles choses.étaient tolérées, il ne serait plus possible que les honnêtes gens vinssent au spectacle. La plus grande partie du parterre m'ont dit la même chose i. »

Le 27 mai 1744, les Comédiens du Roi de la troupe française donnaient deux des plus grands succès du théâtre au xviii^ siècle, Rhadamiste et Zénobie, tragédie de Crébillon, sans cesse reprise depuis l'année 1711, oii elle avait été jouée avec un extraordinaire éclat, et Amour pou?' amour^ trois actes en vers libres de Nivelle de la Chaussée, qui passaient alors pour une des plus jolies choses qui eussent été écrites. Drouin, acteur nouveau, jouait dans les deux pièces. « Au premier acte il a été

1. Rapport au lieutenant de police, en date du 19 janvier 1749 Œihl. de V Arsenal, ms. 11681, f. 281-82).

28i LA BASTILLE DES COMÉDIENS

assez bien reçu du public, écrit l'exempt Bazin ; mais aux troisième, quatrième, cinquième, il s'est élevé un bruit dans le parterre, où un jeune homme disait hautement des sieurs Drouin et Koselly :

— Voilà de f... acteurs!

On le pria de ne pas parler de la sorte, mais, comme il continuait, il fut arrêté. C'était un étudiant en droit, portant l'épée, nommé Le Sueur. Il faisait des vers et môme des pièces de théâtre. Il fut conduit au For rËvêque.

« Dans le temps, poursuit l'exempt Bazin, qu'on a voulu commencer la pièce, le parterre s'est ameuté, disant hautement que l'on ne la jouerait point si l'on ne rendait le jeune homme qui a été arrêté. Les comédiens et comédiennes m'ont fait appeler en me priant de faire sortir (de prison) le dit jeune homme. Je leur ai répondu que je ne pouvais le faire sans un ordre du lieutenant de police. Et ce fut un tapage jusqu'à onze heures, tel que la seconde pièce ne put être jouée. » « A la sortie, dit Bazin, partie de la livrée a insulté les gardes. J'en ai même un qui est blessé par les laquais de M. Boulanger que je crois maître des comptes. M. de Chevry, qui commandait la garde, s'en allait, avec une partie de ses hommes, quand il se vit attaquer à la descente du Pont-Neuf. On fail-

1. Dibl. de r Arsenal, Arch. de la Bastille, 11554. f. 232-33.

lit lui arracher son épee. Les gens qui étaient tlans le parterre ont dit, en s'en allant, qu'ils viendraient demain au nombre de deux cents pour faire du tapage. » Bazin supplie de faire renforcer la garde pour le lendemain et de faire placer deux escouades, l'une au bout de la rue de Bussy, l'autre à celle de la rue Saint-André-des-Arcs, pour prêter main forte en cas de besoin ^

Les premières étaient parfois troublées par des tempêtes qui empêchaient les interprètes de réciter leurs rôles jusqu'au bout. De nos jours, ce que l'auteur a le plus à craindre est un accueil glacial. C'étaient alors des rumeurs, des huées. Le 29 décembre 1734, on donne la première des Sahines de Richer. Dès le milieu de la tragédie le parterre proteste contre un ennui plus long; il réclame à cor et à cri la « petite pièce ». La garde est obligée d'intervenir. D'Anthuille, fils d'un procureur au Châtelet, est emmené au For l'Eveque et, sur le théâtre, où des spectateurs sont assis, l'exempt doit employer la force pour les faire se ranger de manière que les acteurs puissent pénétrer sur la scène'. On attendit huit jours avant de donner la seconde.

Les artistes redoutent un tribunal aussi bruyant en paraissant sur la scène pour la première fois. Lorsqu'ils n'ont pas l'heur de conquérir dès

1. Bibl. deVArsen^d, Arch. de la Bastille, ms. 11243, f. 239-40.

Tabord la faveur du public, la garde doit venir se poster au centre du parterre, en armes, pour que la pièce puisse continuer. M"" Froment débute le 4 septembre 1737. Elle avait un jeu doux, mais lent et un peu monotone. Un spectateur se lève et lui chante à tue-tête, sur l'air connu :

Réveillez-vous^ belle endormie l

(( Ce qui a produit bientôt une risée générale, dit Bazin, et eût empêché la continuation de la pièce si, à l'instant, je n'avais fait arrêter ce jeune homme et conduire au For l'Evêque. » Le chanteur se nommait Pierre Leroy, il était fils d'un horloger ^

Les documents d'archives, qui nous font ainsi pénétrer dans les salles de spectacle, appartiennent tous au xvni^ siècle. On peut affirmer qu'au siècle, précédent, à l'époque des Molière, des Corneille et des Racine, les représentations étaient plus agitées et plus bruyantes encore.

Des vers de Boileau sur le sifflet au théâtre sont connus :

Le théâtre^ fertile en censeurs pointilleux,

Chez nous, pour se produire, est un champ périlleux.

Un auteur n'y fait pas de faciles conquêtes;

Il trouve à le siffler des bouches toujours prêtes :

Chacun peut le traiter de fat et d'ignorant;

Cest un droit qu'à la porte on achète en entrant. '

1. Bibl. de V Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 11364, f. 203.

LE ron l'évèqls 28*

Racine ne parle pas seulement des sifflets, mai? des pommes cuites — alors vendues au lieu d'oranges — qui tombaient sur les acteurs :

Ces jours passés^ chez un vieil histrion^

Un chroniqueur émit la question

Qi>2nct à Paris commença la méthode

De ces sifflets qui sont tant à la mode.

Ce fut^ dit l\m^ aux pièces de Boyer.

Gens pour Pradon voulurent parier.

Non, dit r acteur^ je sais toute r histoire

Quen peu de mots je vais vous débrouiller :

Boî/er apprit au parterre à bailler;

Quant à Pradon^ si j^ai bonne mémoire^

Pommes sur lui volèrent largement ;

Mais quand sifflets prirent commencement^

C'est — j\f/ jouais, j'en suis témoin fidèle, —

Cest à l'Aspar du sieur de Fontenelle.

Le sifflet, après s'être fait entendre dans toute sa strideur, à l'époque la plus glorieuse de notre théâtre, fut interdit au spectacle par une ordonnance de police de 1690, et les dossiers des prisonniers au For l'Eveque montrent que les officiers du lieutenant-géncral tenaient la main à ce que les règlements fussent observés ^

1. On trouve à la BiblioUièque nationale (ms. franc. 2iG2o, p. 238 et saiv.), la série des ordonnances relaL'ves aux spectacles,

Le 15 juillet 1736, Nicolas Sprimont, de Genève, se disant orfèvre, est écroué au For rËvôque pour avoir sifflé h l'Opéra-Comique. « Ce jeune homme, note le commissaire Lemaître, a déclaré fort ingénument, qu'il était dans l'habitude de siffler à tous les speclacles et qu'il avait toujours ignoré qu'il y eût une peine attachée à un plaisir qu'il avait jusqu'alors regardé comme très innocenta »

A la première représentation du Rajeunissement inutile, comédie en trois actes en vers libres, avec divertissement, de M. de la Grange, les sifflets partent de tous les points du théâtre. « Il y eut, dit l'exempt Bazin, un bruit épouvantable de huées et de sifflements. » La garde était débordée. On arrêta, à l'aveuglette, un des manifestants, lequel par un fâcheux hasard, se trouva précisément être garde du roi. Il se nommait Rosé 2.

Le 30 mars 1734, on avait également mis au For l'Evêque un violon de l'Opéra-Comique, le nommé

en placards originaux. Leur fréquence, se répétant à brefs intervalles, en termes presque identiques, montre à quel point il était difficile de les faire observer. Ce n'était pas faute de les porter à la connaissance du public. L'administration ne se contentait pas de les faire afficher, elle les faisait trompctter dans les carrefours : « L'ordonnance ci-dessus a été lue et publiée, à haute et intelligible voix, à son de trompe et cri public, en tous les lieux ordinaires, par moi, Jean Le Moyne, huissier à cheval, juré crieur ordinaire, accompagné de deux autres jurés trompettes » {IbicL, f. 249).

1. Bibl. de VArsenal, Arch. de la Bastille, ms. 11339, f. 88.

Page 1