PHILIDOR ET LE NEVEU DE RAMEAU
Parmi ces perturbateurs de spectacle, il en est deux qui méritent une place à part, à cause de leur personnalité. Ils ne sont d'ailleurs pas sans rapports entre eux : tous deux passionnés d'harmonie et portant les noms les plus illustres de la musique française au xviii^ siècle ; tous deux francs bohèmes et piliers de cabaret, tapageurs, et d'une originalité qui divertissait les contemporains.
Le premier est Philidor, qui balança la gloire de Rameau à l'Opéra, tout en acquérant une renommée presque égale comme joueur d'échec ; Philidor, qui illustra l'école française de musique et l'école française du jeu d'échec, auquel il donna des règles demeurées intactes jusqu'à Mahé de la Bourdonnais. Sa méthode, précise, ordonnée, réfléchie, habile surtout à faire manœuvrer les pions, est citée, aujourd'hui encore, avec respect, par les meilleurs <( champions » de nos tournois internationaux.
Philidor avait, en 1766, dix-huit ans. Il sortait de
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la Chapelle de Versailles, école de musique, comme on sait et, pour vivre, donnait, en chambre garnie, des leçons de clavecin et de contrepoint, copiait même des partitions. Il était artiste et bohème. « C'est un libertin, qui loge en chambre garnie, rue Saint-André-des-Arcs, chez Compagnon, perruquier, écrit l'inspecteur Poussot; on dit qu'il ne fait rien et qu'il a ses père et mère à Paris, qu'il ne voit point. On le nomme Fély dor. » 11 était un de ceux qui, lors de l'arrestation de Le Sueur, dont il a été question ci-dessus, avaient excité le plus violemment le parterre contre la garde. A sa sortie de la Comédie-Française, l'inspecteur de police l'avait fait suivre et mettre en arrestation au café de Baptiste. Il fut conduit au For l'Évêque, d'ordre du roi, le 3 juin 1744. Le lieutenant de police exprimait l'intention de le retenir quinze jours. Deux lettres qu'il écrivit de sa prison, très habiles et déférentes, le firent mettre en liberté plus tôt^
Plus bohème encore que Philidor, non moins artiste ni moins bruyant, était l'original, illustré par le génie de Diderot et connu dès cette époque sous le nom de Neveu de Rameau. On sait que le brillant pamphlet de Diderot ne fut publié qu'au
1. Le 15 juin 1744. — Bihl de V Arsenal, Archives de la Bastille, ms. 11556, p. 188-202; — Paul d'Estrée, dans le MéneUrel^ 1897, p. 212.
xix*" siècle, et qu'il parut pour la première fois en allemand, traduit par Gœthe. Longtemps, on crut que Diderot avait mis son dialogue étincelant dans la bouche d'un personnage imaginaire ; depuis, la réalité du type a été démontrée, et les savants travaux de MM. Georges Monval et Thoinan^ de M, Gustave Isambert-, de M. Maurice Tourneux^, ont identifié le neveu de l'illustre musicien de la manière la plus précise.
Le fameux original fut écroué au For l'Evêque, le 5 novembre 1748, pour une scène assez violente qu'il avait faite à l'un des directeurs de l'Opéra sur le « théâtre » même. Les documents qui suivent, conservés dans les archives de la Bastille, ont été publiés, mais d'une manière incomplète et avec des identifications inexactes, par François Ravaisson^. L'éminent érudit a été dérouté par le fait que, dans les premières notes rédigées à la police, le personnage en question est appelé « neveu d'un acteur de l'Opéra »; mais, sur la dernière de ces notes, la mention « neveu d'un acteur » est biffée comme
1. Georges Monval et Fr. Thoinan, le Neveu de Rameau, satire publiée pour la preaiière fois sur le manuscrit original, avec une introduction et des notes. Paris (Coll. elzévirienne), 1891, in-16.
2. Gustave Isambert, Denis Diderot, le Neveu de Bameau, texte revu d'après les manuscrits, notice, notes, bibliographie. Paris, 1883, in-8.
3. Maurice Tourneux, le Neveu de Rameau, satire par Denis Diderot, revue sur les textes originaux et annotée. Paris, 1884 in-4'.