Bibl. nat., ms. Joly de Fleury 1293, f. 119 verso
LE FOU LÉVÈQUE 75
On avait donc ordonné les intérêts du concierge et ceux du greffier de manière à les mettre en opposition et à assurer par là môme « la liberté des prisonniers », pour reprendre l'expression des textes. Mais si les détenus y trouvaient des garanties, il en résultait d'autre part des causes d'hostilité entre concierges et greffiers. Au xvu*" siècle, ce sont des difficultés entre le concierge Joachim Perrotte et son greffier Michelin i; au xviii" siècle, entre le concierge Dinant du Vei'ger et le greffier Gurlier. Ce dernier profita, en 1771, du désordre produit par l'exil du Parlement et Tinstallation du Parlement Maupeou, pour faire agir les influences qu'il avait parmi les conseillers nouveaux. En septembre 1771, il contraignit du Verger, en le menaçant de lui faire perdre sa place, à signer un traité par lequel celuic convenait avec son greffier de partager également le produit de leur charge (celle de greffier) et de leur commission (celle de concierge), traité passé devant le substitut du procureur général, Martin. En retour, le greffier avait la surveillance de la prison trois jours par semaine, les mardi, mercredi et jeudi-. Quand l'ancien Parlement fut rentré, du Verger n'eut pas de peine à montrer à quel point ces nouveautés étaient contraires
1. Voir, à la Bihlioffièque nationale, les factums du recueil Thoisy 115, f. 237 et suiv.
2. JJlhL nat., ms. Joiy de Fleury 1293, f. 184 verso et 1!)3.
a l'esprit qui avait inspiré l'organisation de la prison. Jamais les évasions du For l'Évêquc n'avaient été aussi nombreuses que depuis l'introduction de cette dualité dans la surveillance, le greffier l'exerçant les mardi, mercredi et jeudi et le concierge les autres jours ^ Et il obtint gain de cause.
Le concierge du For TËvêque était, avons-nous dit, le maître d'une pension bourgeoise; à l'exception du greffier et de l'aumônier, les employés y étaient à sa nomination et payés par lui.
Pour veiller à la garde des détenus, il avait deux guichetiers qui se tenaient aux guichets. Les règlements de 1690 et de 1717 l'obligeaient à leur donner au moins 100 livres de gages par an. Défense aux guichetiers, sous peine de perte de leur emploi et môme de punition corporelle, de recevoir quoi que ce fut, ni des prisonniers, ni de ceux qui les amenaient ou les venaient voir ~. Les guichetiers répondaient corporellement de leurs prisonniers.
1. Les fonctions de greffier des prisons du roi furent supprimées par édit royal de juillet 1782 (registre en Parlement le 30 août suivant) {Bibl. de la Ville de Paris^ Recueil 154, in-4°).
2. Arch. nat., AD"i, 27, b/109. — Dès la publication du règlement du 11 février 1690, les guichetiers avaient protesté : a Les 100 livres, que le règlement attribue, ne sont pas suffisants pour
Le concierge était assisté de plusieurs autres fonctionnaires d'un caractère spécialetqui lui étaientde grande importance. C'étaient de gros chiens bien dressés et féroces, aux crocs puissants. Ils étaient aux portes, veillant à ce que les détenus ne se sauvassent pas; ils accompagnaient le concierge dans la visite des chambres et cacliots et sautaient alors à la gorge de ceux qui voulaient faire à leur maître un mauvais parti. Le concierge avait en eux des aides sûrs, dévoués et dont le traitement lui revenait moins cher que celui de geôliers appartenant à l'espèce humaine.
Les textes montrent ces braves bouledogues dans l'exercice de leurs fonctions.
Jean Noiseux était un libertin, violent et dangereux, qui avait tiré le couteau quand le gué l'avait arrêté : il avait, dans cette circonstance, livré à la force publique une véritable bataille. Enfermé au For l'Évoque à la requête de sa famille <( qui craignait qu'il ne la déshonorât », il excitait ses compagnons de captivité contre leurs gardiens. Le concierge du For l'Évêque — il se nommait à cette date Chevallier — s'en plaint au lieutenant de police, dans un mémoire daté du
des gens chargés de femme et d'enfants, du moment que, selon le nouveau règlement, il leur est interdit de recevoir quoique ce soit des prisonniers à leur entrée ou sortie, même des prisonniers de qualité» {Blbl. nat., ms. franc. 21712, f. 304).
5 novembre 1728. «C'est un homme, dit-il, ivre ions les soirs et qui incite les autres prisonniers, à ton te heure, à sédition. Entre autres, hier au soir, jeudi 4 novembre, sur les dix heures, étant enfermé dans sa chambre, il insulta les autres prisonniers qui étaient avec lui de telle sorte qu'ils crièrent au secours. Je montai, dit Chevallier pour y mettre le holàl et voulus faire sortir ledit Noiseux de cette chambre, quand il me prit au collet et m'aurait terrassé, si je n'eusse été secouru par mes guichetiers et mescbiens, qui, dans la bagarre, lui donnèrent des coups de dents. » Sur quoi ledit Noiseux menaça d'empoisonner les chiens, de tuer le concierge et ses guichetiers. « Ce considéré, Monseigneur, conclut le concierge épouvanté, pour éviter plus grand désordre, il vous plaise ordonner que ledit Noiseux soit transféré aux prisons du Châtelet* ». Hérault, lieutenant de police, en écrivit au cardinal de Fleury : « Depuis que Noiseux est au For TEveque, il y excite tous les jours des séditions contre le concierge et les guichetiers, en sorte qu'ils ne sont pas en sûreté-». Conséquemment Noiseux fut transféré à Bicetre.
Cet épisode jette un jour inattendu sur les moyens dont le concierge disposait pour faire régner l'ordre
1. Bibl. de VArsenal. Arch. de la Bastille, ms. 11024, f. 95.