‹ La Bastille des comâediensChapitre 65 sur 122 · Ibid., f · texte numérisé non relu

Ibid., f

Ce qui frappe en lisant de pareils faits, ce n est pas seulement la liberté dont joussaient les prisonniers du For FEvêque, mais le manque d'autorité et de moyens de repression dans les mains du concierge. Le plus solide de l'etrectif à sa disposition se composait de ces gros chiens que l'on a vus à l'œuvre. Pour maintenir en bon ordre une prison OLi vivaient en commun 200 à 250 détenus, la garde était insuffisante. Aussi quand il trouve parmi ses hôtes quelque mauvaise tête, le malheureux geôlier n'a-t-il d'autre ressource que d'en demander le transfert dans une autre prison.

Garnet, tapageur nocturne, a été conduit au For l'Evéque par le guet pour bruit dans un café. Le concierge écrit une lettre désespérée au lieutenant de police: « Il cause des désordres dans lesdites prisons, faits des ordures sur les lits des autres prisonniers, y fait sédition; maltraite les guichetiers». A cette situation on ne voit qu'un remède : déménager Garnet au Ghâtelet'.

Plus remarquable encore est le cas du chevalier de Faiol, de qui déjà il a été question. Une jeune fille, AnneThiébaut, représente au lieutenant de police,

l. Bibl. de l'Arsenal, Arch, de la Bastille, ms. 11096, f. 61.

LE FOR LÉVÈQUE 143

qu'elle a été voir au For lÉvéque une demoiselle de ses amies, détenue pour dettes. Elle y est restée dîner avec son amie. On mangeait de bon appétit, quand entra le chevalier de Faiol et les injuria toutes deux. Il criait comme un sourd et employait des expressions qu'il est impossible de reproduire. Même l'aurait-il battue, si d'autres prisonniers ne fussent accourus au bruit et ne l'en eussent empêché. « Et comme, Monseigneur, la suppliante est obligée de venir souvent dans la prison pour les affaires de cette prisonnière, son amie, elle vous supplie très humblement de faire imposer silence à ce prisonnier, afin qu'elle ne soit plus exposée à l'avenir à de pareilles insultes qui ne conviennent pas à une demoiselle de son état. » Mais, au For TÉvéque, comment imposer silence à un prisonuier? Après réflexion, on reconnut que le seul moyen de remédier à cette fâcheuse situation était de mettre le chevalier de Faiol en liberté, — ce qui fut fait^.

Les détenus reçoivent ainsi , tout le long du jour, toutes sortes de visites, des visites mêmes que, dans leur intérêt, on aurait dû empêcher: des chevaliers d'industrie, des « faiseurs d'affaires dans les bureaux des ministres », viennent vanter leurs relations, promettre une mise en liberté prochaine et,

î. Dibl. de V Arsenal, Arch. de la Daslille, ms. 10882 f. 23.

de ce fait, soutirent aux prisonniers crédules des sommes plus ou moins importantes K

Beaumarchais, après son démêlé avec le duc de Ghaulnes, fut envoyé au For l'Eveque par le tribunal des maréchaux de France, tandis que le duc était conduit à Vincennes. A ce moment, s'instruisait son fameux procès contre le comte de la Blache. Accompagné d'un officier de police, le brillant écrivain sortait régulièrement du For TEveque pour aller rendre visite au juge Goëzman, rapporteur dans son affaire, et plus souvent encore à M""^ Goëzman. « Il serait impossible de se soutenir honnêtement avec ce qu'on nousdonne, disait M™^ Goëzman ; mais nous avons l'art de plumer la poule sans la faire crier. » Et Beaumarchais, prisonnier dans une prison dont le Parlement avec la direction, s'en allait, soigneusement accompagné d'un oflicier de police, corrompre le juge, siégeant au Parlement, qui devait «rapporter » dans son affaire. M""^ Goëzman entendait Beaumarchais, ses arguments sonnants et trébuchants ; Goëzman, par tendresse pour sa femme, entendait Beaumarchais, également ; cependant, que l'officier de police attendait gravement à la porte. Beaumarchais n'en perdit pas moins son procès ; il prétendît alors qu'on lui rendit son argent et le réclama avec tout le tapage que l'on sait,

1. Bibl. de l'Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 12238, f. 63.

Au For l'Evoque, quelques prisonniers vivaient en famille, la mère avec la fille, le mari avec la femme. On assistait à des scènes de ménage. Marie-Anne Dulu, épouse de François Sellier, y est avec son mari ; mais celui-ci mène une vie de débauche, dépense son argent. Autant pour mettre à l'abri le peu qui lui reste, à cause des enfants, que pour se soustraire aux mauvais traitements, car son mari « la rend noire de coups», elle supplie le lieutenant de police de la transférer dans une autre prison. En conséquence, le 21 mars 1736, la femme Sellier est conduite au Petit-Châtelet ; mais a peine au Châtelet, la femme s'ennuie de ne plus voir son mari. Elle demande d'être ramenée auprès de lui. Et, dès le 5 avril, elle est ramenée au For TEvéque ^

Brunek de Fraudenk travaillait à Paris pour être admis dans le corps du génie. Son père, considé rant que la ville était pleine de dissipations peu propres à favoriser de bonnes études, fait mettre son fils au For l'Evêque, où il aura un régime frugal : du pain, de la soupe et de l'eau ; des maîtres de choix, MM. de Beauchamps etThuillier pour la géométrie et, pour le dessin, le célèbre Gravelot. Le jeune Brunek de Fraudenk se trouva de la sorte dans les meilleures conditions pour l'heureuse préparation de ses examens-.

1. Bibl. de VArsenal, Arch. de la Bastille, ms. lOuOG, f. 210-211

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