‹ La Bastille des comâediensChapitre 72 sur 122 · LES COMÉDIENS « DÉSERTEURS · texte numérisé non relu

LES COMÉDIENS « DÉSERTEURS

Le 1" juillet 1751, le prévôt des marchands, Louis Basile de Bernage écrivait au lieutenant de police :

Sur ce que vous avez bien voulu, Monsieur, me faire rhonneur de me marquer du dessin qui devait conduire ici les sieurs Garrick ^ et Levié, j'ai fait faire des recherches sans avoir pu les découvrir. Je sais, à n'en pouvoir douter, qu'un de nos danseurs, nommé Dévisse, qui est parti furtivement dans le mois d'août de l'année dernière et passé en Angleterre, est actuellement à Paris : et j'ai lieu de croire que l'objet de son voyage est d'aider, par ses connaissances, les démarches que pourront faire les sieurs Garrick et Levié pour débaucher quelques-uns de nos acteurs et actrices et les emmener avec eux. J'espère, Monsieur, qu'indépendamment de ces raisons, sa contravention aux règlements et ordonnances du roi vous déterminera à donner des ordres pour le faire arrêter et conduire au For TÉvêque. M. le duc de Gesvres, auquel j'en ai rendu compte, pense comme moi et M. d'Argenson Tapprouvera. C'est un exemple véritablement essentiel, premièrement pour contenir nos acteurs et actrices et assurer le service public, secondement, pour prévenir les mauvaises intentions du sieur Dévisse et les manœuvres de ces étrangers.

Je suis, etc.

De Bernage.

4. Il sagit du célèbre acleur David Garricli, le Roscius anglaic^

On serait surpris que le prévôt des marchands se mèiàt de ces détails si l'on ne rappelait que, de 1749 à 1780, la ville de Paris assuma la direction de rOpéra. Berryer, lieutenant de police, donna l'ordre de rechercher et d'arrêter le danseur qui se mêlait de faire des recrues à Paris pour les théâtres anglais. Le 21 juillet 1751. Bernage mandait encore au lieutenant de police :

Le sieur Dévisse, danseur de l'Opéra, qui s'est évadé l'année dernière et passé en Angleterre, était aujourd'hui dans le parterre de l'Opéra avec le siei\r Pilrot^. Il a pris et payé son billet au bureau : plusieurs personnes ont été surprises de le voir.

Dévisse fut arrêté d'ordre du roi le 25 juillet 1751, par l'inspecteur Meusnier, accompagné du commissaire de Bochebrune et incarcéré au For l'Evêque.

Cette arrestation ne s'était pas opérée sans incident. Le danseur « se tenait sur ses gardes », comme ditBochebrune.il logeait chez Julie, qui était exempt de robe-courte. C'est là qu'il fut appréhendé rue du Sépulcre, à un deuxième étage. Dévisse et Julie, soupaient en compagnie d'une « flûte » et d'un « violon » de l'Opéra. Julie, lui-même officier de police, protesta vivement et en adi'essa ses plaintes

i. Il s'agit sans doule de Pitrot qui fut maître de ballet à la Comédie-Italienne. Il est question de lui plus bas.

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au lieutenant général qui s'efforça de le calmer'.

Ayant été informé de l'arrestation, Bernage en écrivit à Berryer : a Recevez, je vous supplie, mes remerciements. On ne peut être plus sensible que je le suis à votre intention et je vous supplie d'être persuadé de ma reconnaissance. »

Dévisse fut mis en liberté le 31 octobre 1751, par ordre du comte d'Argenson^.

Les pouvoirs publiques entravèrent de la sorte la mission de Garrick h Paris. Celui-ci était cependant parvenu à déterminer Noverre, le célèbre danseur de rOpéra, à lui former une troupe de ballet qui fut exportée en Angleterre. En 1756, quand la guerre éclata entre les deux nations voisines, le peuple de Londres, dans un accès de patriotisme, s'en prit brutalement à l'acteur, jusqu'à ce jour son idole. Il était accusé d'être ami des Français. En vain Garrick essaya-t-il de se justifier : son théâtre était composé d'Italiens, d'Allemands, voire de Suisses. Chaque soir les Lodoniens recommençaient les cris, les huées, les coups de sifflet. Garrick dut fermer Drury-Lane\

1. Dans la suite, Julie fit personnellement connaissance des ordres du roi, comme « nouvelliste galant », et fut mis à la Bastille.

2. Bibl. de V Arsenal, Arcli. de la Bastille, ms. 11743, f. 337-83.

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